056-JeuMortLe jeu de la mort

« Il faut que je te dise quelque chose, ma puce. Voilà… tu sais que papy est très malade. Et bien… il va certainement s’en aller bientôt pour un voyage très loin. Tellement loin qu’il ne reviendra plus jamais. »

La voix de maman manquait de fermeté. Jade avait envie de lui rétorquer qu’à presque dix ans, elle était assez grande pour comprendre, et qu’elle savait ce que mourir signifiait. Elle avait eu un poisson rouge et un hamster, et ils étaient morts tous les deux. C’est une chose très difficile à expliquer, même pour un enfant, alors, elle éprouva un peu de peine pour maman, qui avait tant de mal à trouver des mots d’adulte pour la prévenir de ce qui allait se produire. Jade aurait dit simplement : « papy va mourir. Il ne sera plus malade, mais il ne bougera plus. »

Elle hocha la tête pour signifier qu’elle avait saisi le message. papy lui manquerait. Comme son poisson et son hamster lui manquaient, mais davantage qu’eux.

Quand maman demanda à Jade d’aller se coucher, la fillette ne chercha pas à gagner du temps, comme elle le faisait parfois. Ce n’était pas le moment. Elle insista quand même pour souhaiter une bonne nuit à papy, et maman, après une brève hésitation, accepta. papy était allongé sur son lit, une aiguille dans le bras, reliée à une petite bouteille suspendue au-dessus de lui, sur un crochet tortillonné en queue de cochon. Il respirait en produisant un sifflement faible et tremblant.

Jade avait beaucoup de souvenirs avec papy : les visites au zoo, les cadeaux d’anniversaire, les leçons de danse où il l’accompagnait, les promenades au lac, les week-ends à la mer… Depuis quelques années, papy souriait de moins en moins. Il allait chez le docteur de plus en plus souvent. Et il y avait ce fauteuil roulant, cette toux, ces médicaments de toutes les couleurs… Jade était nostalgique, mais pas triste.

Elle lui prit la main, lui dit « À demain, papy », et déposa un baiser sonore sur la joue râpeuse du vieil homme qui resta sans réaction. Maman reniflait, tenant un mouchoir sur sa bouche.

Jade se coucha et attendit que maman, puis papa, viennent l’embrasser. Elle voyait qu’il se passait quelque chose de grave, et comprenait bien sûr de quoi il s’agissait. La porte de sa chambre était juste entrebâillée, comme d’habitude, et elle entendait les grands chuchoter dans le couloir, bien plus tard qu’à l’ordinaire.

Elle ne voulait pas s’endormir, mais elle savait que si elle restait allongée dans son lit, elle finirait par succomber au sommeil. Alors elle se leva et s’approcha de la porte sur la pointe des pieds. Ses parents continuaient à parler tout bas, et elle ne comprenait pas ce qu’ils disaient. Elle s’assit en tailleur, bien décidée à demeurer éveillée.

Les parents se couchèrent enfin, et le silence se fit. Les yeux de Jade se fermaient tout seuls, et elle se sentait sombrer dans le sommeil. Il y eut un bruit de pas dans le couloir. Un bruit très léger, à peine perceptible. Peut-être que papa ou maman s’était relevés ? Elle regarda par l’entrebâillement. Il y avait quelqu’un, en effet…

Il était habillé d’une sorte d’ample toge noire, et tenait à la main un manche muni au bout d’une longue lame recourbée, comme celles qu’on utilise dans les fermes pour faucher les blés.

Jade devina sans peine de qui il s’agissait. C’est qu’elle n’était pas sotte !

 « Bonsoir, dit-elle.

— Bonsoir »

Mort avait une drôle de voix.

« Tu viens pour mon papy ?

— Oui. Il est temps.

— Je ne veux pas ! »

Mort la regarda sans rien dire. On s’opposait souvent à lui, mais jamais de cette manière, avec ce calme.

« Je te propose un jeu, reprit Jade.

— Un jeu ? »

Mort avait déjà emmené des milliards de gens. Eux, ou quelqu’un de leur entourage, pleuraient souvent, suppliaient presque chaque fois, tremblaient toujours, parlaient, crânaient, chantaient, même… mais jamais encore on ne lui avait fait ce coup. La fillette expliquait :

« Chacun son tour, on dessine quelque chose. On écrit derrière ce que c’est, pour pas tricher. Le premier qui se trompe trois fois a perdu et doit faire ce que l’autre lui dit. T’es d’accord ? »

Mort hésita. Puis, curieux et sûr de lui…

« D’accord.

— Je commence, décida Jade. »

Elle arracha une feuille d’un carnet, dessina avec un stylo, inscrivit un mot au dos, et montra le résultat à Mort. Le croquis représentait un soleil souriant, entouré de rayons divergents. Mort ne prit pas la peine de réfléchir.

« C’est un soleil, affirma-t-il. »

Ce n’était tout de même pas une gamine qui allait lui faire la leçon ! Jade secoua la tête négativement. Mort retourna le papier. Au dos était écrit la vie.

« Tu ne pouvais pas deviner. Pas toi. »

Jade fit un trait sur la main décharnée de Mort.

« Un mauvais point. À ton tour. »

Mort dessina un arbre sans feuilles, réduit à quelques branches. Par-dessus, quelques traits obliques figuraient la pluie. Jade y jeta un coup d’œil.

« Facile. C’est la tristesse. »

Mort soupira et ne montra même pas la solution, car c’était bien la tristesse.

Le second dessin de Jade représentait un enfant sur une balançoire. Cette fois, Mort prit son temps avant de répondre.

« Il s’agit du jeu. »

Au dos, il y avait la joie.

Deuxième trait sur la main. La situation devenait critique pour Mort. Il devait absolument marquer un point. Il traça sur le papier la silhouette d’une femme pleurant à genoux devant une tombe. C’était plus compliqué, et Jade faillit se tromper.

« C’est la mo… Non ! C’est la solitude ! »

C’était bien ça. Mort fit la grimace.

Le troisième croquis de Jade représentait un calendrier journalier, avec un jour par feuillet, qu’on arrache chaque soir. Le premier portait la date du jour, et sous un coin relevé on devinait le suivant, et aussi celui d’après, et celui d’encore après… La pile était épaisse.

Mort réfléchit à voix haute.

« C’est un calendrier, évidemment. Mais que symbolise-t-il ? L’écoulement des jours, sans doute. Le temps qui passe. C’est cela : c’est le temps. »

Il retourna le papier, et le froissa rageusement dans sa main, sur laquelle Jade traça un troisième trait. C’était l’espoir.

« Tu as perdu.

— Je serai beau joueur. Que veux-tu que je fasse ?

— Je veux que tu t’en ailles de cette maison. Sans mon papy, bien sûr. »

Mort la dévisagea.

« J’ai accepté le jeu, je dois accepter de perdre. Peu de gens peuvent se vanter de m’avoir fait rentrer bredouille, tu sais. »

Il se dirigea vers la porte de sortie, se retourna, et ajouta :

« Tu sais aussi que je reviendrai une autre fois.

— Aujourd’hui, va-t’en ! »

La joue gauche de Jade lui démangeait terriblement, lorsqu’elle s’éveilla. Elle était toujours par terre, derrière la porte de sa chambre, le visage sur la moquette.

« Quel drôle de rêve j’ai fait… »

Elle courut à la chambre de papy. Il était dans son lit, les yeux ouverts, il souriait et respirait normalement. La petite bouteille était vide. Jade s’approcha.

« Tu es déjà debout, ma chérie, demanda papy ?

— Comment tu te sens ?

— Je vais très bien. Et j’ai faim.

— Je vais chercher maman.

— Aide-moi à m’asseoir, d’abord. »

Papy repoussa le drap et tendit sa main à Jade. Elle était marquée de trois traits au stylo…


Commentaire

Le jeu de la mort — 3 commentaires

  1. Je suis friand de ces contes fantastiques. Tu as ponctué celui-ci de quelques énigmes et laissé la chute … libre.
    Mon regret : avoir été trop pressé d’avancer dans la lecture ; j’aurai pu avec un peu de patience, tenter de prendre le temps de résoudre moi aussi les énigmes afin de me mesurer avec la mort. Aussi bonhomme que tu la présentes.
    Au plaisir de te lire :o)

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