101-LeGeekLe geek

Ariane était tendue en pénétrant dans la salle de travail aux murs blancs. Tendue et grimaçante, car bien qu’elle en fût encore aux premières contractions, celles-ci étaient déjà assez fortes. Christophe portait la valise qu’elle avait préparée depuis déjà plus d’un mois, en prévision du grand jour.

L’infirmière, souriante et réconfortante, aida Ariane à s’installer dans le lit, disposant des oreillers, plaçant le brassard du tensiomètre autour de son biceps et une perfusion à son poignet. Pendant ce temps, Christophe s’assit sur une chaise, tira son téléphone portable de sa poche, et se mit à pianoter sur le petit écran.

« N’hésitez pas à appeler au moindre souci, dit l’infirmière avant de sortir. La sage-femme viendra bientôt vous examiner. »

Ariane aurait dû se sentir rassurée d’être ainsi prise en charge par des professionnels équipés de matériel de pointe, mais les angoisses ne disparaissent pas sur commande, surtout lors d’un premier accouchement. Elle était contente que Christophe l’accompagne. Elle avait craint qu’il fasse comme le compagnon de son amie Carole. Au seuil de la maternité, il s’était bloqué, incapable de faire un pas de plus et de pénétrer dans l’établissement. À cause des odeurs médicamenteuses ? De mauvais souvenirs liés à l’enfance ? De l’appréhension face aux blouses blanches ? La jeune femme s’était retrouvée seule et abandonnée pendant les heures les plus importantes de son existence, et elle n’était pas près de pardonner cette désertion.

Christophe n’avait pas eu la moindre hésitation devant l’obstacle. Il était sur sa chaise, cliquetant sur le téléphone de toute la vitesse de ses pouces.

S’il n’y avait pas eu les bips du monitoring, Ariane se serait crue encore chez eux.

La sage-femme entra, tout aussi souriante que sa collègue. Elle ausculta Ariane, ajusta le goutte-à-goutte, et déclara :

« Vous en êtes encore tout au début du travail. Les contractions ne sont pas trop douloureuses ?

— C’est supportable.

— Tant mieux. Quand elles seront intolérables, nous mettrons la péridurale en place. En attendant, installez-vous confortablement, il y en a pour un bon moment. »

Elle feignit de découvrir Christophe dans son coin.

« Je vois que le papa a déjà pris ses aises. Vous avez bien fait. »

Christophe releva brièvement les yeux en direction de la maïeuticienne, puis les reporta aussi vite sur son appareil. Lorsqu’ils furent à nouveau seuls, Ariane demanda :

« Tu fais quoi ? »

Pas de réponse. Elle insista.

« Je fais une partie. Tu as entendu ce qu’elle a dit ? Il faut s’installer et être patients… »

Ariane soupira, légèrement découragée, puis ferma les yeux et parvint à s’assoupir entre les contractions.

Une heure plus tard, elle éprouva une douleur plus forte dans le bas ventre, accompagnée d’une sensation de chaleur sur ses jambes. Elle appela Christophe.

« Quoi ? », fit-il sans la regarder.

« Il se passe quelque chose. Va chercher l’infirmière.

— Attends, je termine ce point.

— VA LA CHERCHER ! »

Il fit la moue, se leva et passa la tête par la porte.

« S’il vous plaît ? »

L’infirmière arriva sans tarder et, tandis que Christophe reprenait sa place et ses activités ludiques, elle examina Ariane.

« Vous avez perdu les eaux, c’est normal à ce stade. Je vais changer vos draps. »

L’attente reprit, mais il n’était plus question de dormir pour Ariane, car les contractions se rapprochaient et se faisaient plus difficiles à supporter. À chaque fois, une grimace déformait son visage et elle respirait de plus en plus fort. La sage-femme revint contrôler l’avancée du travail et déclara qu’il était temps de mettre en place la péridurale. Elle fit appeler l’anesthésiste, un homme aux tempes qui commençaient à grisonner, qui sut rassurer la jeune femme. Il désinfecta et insensibilisa son dos avant d’utiliser une longue aiguille pour introduire le cathéter entre les vertèbres d’Ariane. Rapidement, la douleur recula et elle se détendit.

Christophe, lui, était visiblement irrité. Sa partie n’avançait pas comme il l’aurait voulu. De plus, la sage-femme le dérangea pour leur montrer, à lui et à Ariane, l’écran du monitoring et expliquer la signification les données affichées.

« Ça, c’est les points de vie ? », demanda le jeune homme.

« Non. C’est la tension artérielle, monsieur. »

Il semblait déçu. Il allait reprendre sa place au départ de la sage-femme, quand Ariane l’apostropha.

« Ça t’emmerde, d’être là ?

— Ben non ! Pourquoi tu dis ça ?

— Tu passes tout ton temps sur ton jeu. Tu ne me regardes même pas. Est-ce que tu te rends compte que dans quelques heures, tu seras papa ?

— Oui, bien sûr. Mais ce sera dans quelques heures… »

Il reprit son jeu.

Les contractions étaient à présent très rapprochées. Ariane n’était plus débordée par elles, grâce à la péridurale, mais elle sentait tous ses muscles se tétaniser, et les données sur l’écran du monitoring montraient clairement, même pour un profane, que le dénouement était imminent. La sage-femme ausculta Ariane une fois de plus.

« Votre col est dilaté à plus de deux doigts. On y est presque… »

En quelques minutes, l’ambiance sereine qui avait régné dans la salle depuis leur arrivée changea. La sage-femme fit venir l’infirmière pour l’assister, et l’anesthésiste en cas d’urgence. Ils fixèrent des étriers au bas du lit, où Ariane plaça ses pieds, afin de relever son bassin. Les confortables oreillers ôtés, elle dut s’allonger entièrement.

« Monsieur ? Vous voulez approcher pour voir naître votre enfant ?

— Oui, oui. J’arrive. »

Il pianota encore quelques instants sur l’écran puis, après un grognement expressif et menaçant d’Ariane, il éteignit le téléphone et le glissa dans sa poche, où il laissa sa main.

Les contractions se succédaient à intervalles très rapprochés. L’anesthésiste ne quittait pas des yeux les cadrans des appareils. L’effort était si intense que le visage d’Ariane ruisselait de sueur et que la douleur vrillait ses reins, malgré la péridurale. La sage-femme et l’infirmière échangeaient de temps en temps quelques mots, dans leur jargon de spécialistes.

Enfin, la tête du bébé apparut, puis ses épaules, et tout son corps. Ariane rugit de soulagement, de satisfaction et de bonheur tandis qu’on posait le nouveau-né sur sa poitrine.

La sage-femme pâlit.

« Mais… où est… ?

— Que se passe-t-il ?

— Je ne comprends pas ! Il n’y a pas de cordon ombilical ! Ce bébé n’est pas relié à l’utérus ! »

L’anesthésiste approcha, estomaqué. Christophe le suivit, moins étonné par cette absence.

« C’est tout à fait normal, déclara-t-il, sûr de lui. On est tout de même au XXIe siècle ! C’est un bébé sans fil, un WiFi, voilà tout… »


Commentaire

Le geek — 15 commentaires

  1. Ben ! V’là que ça r’commence ! L’humour à toutes les sauces. Ouf ! Ca fait du bien par les temps qui courent. Bravo, Claude.

  2. Si je peux me permettre d’émettre une petite réserve : Claude, la péridurale n’est pas systématique comme cela semble être le cas dans cette histoire. Par contre, les papas qui sont là sans être là, c’est cliché mais malheureusement trop souvent le cas, description sarcastique s’il en faut…

    • Dans un texte de 1100 mots, on simplifie. Le thème est le papa qui ne peut décrocher de son addiction, mon but n’était pas de faire un docu-fiction sur le déroulement d’un accouchement ! Je suis donc passé un peu vite sur la péridurale, la perte des eaux, les diverses auscultations, etc. Mais le papa déserteur, je lui ai pas fait de cadeau, même si c’est lui qui a le dernier mot ! 😉

  3. Ben dis-donc, j’en ai eu de la chance alors… Le premier était déserteur mais pas geek (il est juste allé dormir à côté mais il était là à l’heure H), le second était coincé contre le mur (et pas geek non plus) quant au troisième, il n’est devenu geek que plusieurs années après ! par contre le Titou, à voir comment il évolue, m’étonnerait pas qu’il soit sous WI-FI lui… j’ai adoré l’histoire et la chute, super ! Merci !

  4. Alors là, je ne m’attendais pas à cette chute! très fine!
    Il y a deux ans, j’ai accouché à la maison (donc oui Françoise, sans péridurale;-) d’une merveilleuse petite fille. Ma plus grande fille (22 ans, je vous rassure!), la main posée sur mon ventre dans l’eau du bain, cliquait sur une application pour compter les contractions et leur intensité, alors que mon fils jouait, à 10 mètres de là, avec un jeu sur sa console!
    Le papa lui était bien présent et a fait du peau à peau contre son torse velu d’homme des cavernes, après une tétée de bienvenue de sa maman. Pas mal non plus comme mélange entre modernité et instincts primitifs 🙂

    • J’imagine un homme des cavernes velu à souhaits, massue dans une main et tablette tactile dans l’autre, en train de jouer. Pris par l’action, il s’excite un peu trop et vlan ! Un grand coup de massue sur la tablette ! ERROR 404…

  5. Bientôt les mamans ne vont plus perdre les eaux mais le réseau.

    Allo ? ça passe pas !

    Très bien vu et encore une bonne idée. Tu te bonni-wifi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *