LeLe gang des paillassons

Frécinet, du quatrième gauche, sortit de son appartement et trébucha. Sur rien. Son paillasson avait disparu, et c’était précisément l’absence inhabituelle de cet accessoire qui avait provoqué le faux pas.

Où était donc passé le tapis ? Était-ce l’employé chargé du ménage de la cage d’escalier qui l’avait ôté ? C’est ainsi qu’il procédait deux fois par semaine lorsqu’il « faisait » les paliers, mais dans ce cas, il le posait à côté. Là, il n’y avait nul essuie-pieds en vue. D’ailleurs, celui des voisins, les Mollebec, n’était pas à sa place lui non plus.

Pris d’un soupçon, Frécinet dédaigna l’ascenseur et descendit les quatre étages par l’escalier, examinant chacune des portes.

Tous les paillassons avaient disparu. Tous !

Face à une telle situation, n’importe qui aurait immédiatement pensé à une plaisanterie, mais pas Frécinet. Son sens de l’humour ne portait pas assez loin. Il se mit de suite à faire du porte-à-porte auprès de tout le voisinage afin, d’une part, d’informer tout le monde de la situation, et d’autre part, de convoquer chacun à une réunion de crise qui se tiendrait le soir même dans le hall d’entrée.

Une résolution fut rapidement prise, car elle coulait de source : la priorité était de découvrir le ou les coupable(s) du forfait. Louvet, propriétaire du troisième droite et inspecteur de police en retraite, fut désigné à l’unanimité responsable de l’enquête. Sa première décision fut de demander à Frécinet de mener des investigations dans le quartier afin de déterminer si d’autres vols de ce genre avaient été perpétrés.

Frécinet revint rapidement avec des informations claires. Rien que dans leur rue, ils étaient le septième immeuble à être dépouillé de la totalité des paillassons, en moins d’un mois !

« Dans une enquête criminelle », expliqua Louvet, « il est très important de trouver le mobile, c’est-à-dire la motivation du coupable. C’est ce qui permet le plus sûrement de le confondre. Si vous déterminez, par exemple, que le motif d’un meurtre est un héritage, alors l’assassin est un des héritiers.

— Dans notre situation », demanda Granin, du deuxième gauche, « quel serait le mobile ? »

Louvet se gratta le crâne.

« Je n’en ai pas la moindre idée », avoua-t-il.

Deux semaines passèrent, au cours desquelles les membres de la brigade improvisée fouinèrent dans tout le quartier afin de trouver un indice, un coupable ou… le stock de paillassons dérobés. En vain. Ce fut Mollebec, d’ordinaire si discret, qui eut une idée qui obtint immédiatement l’assentiment général.

« Et si on se mettait à l’affût ? », suggéra-t-il. « Comme pour les canards. On surveille les autres immeubles du quartier, il n’y en a pas tant que ça, et on monte la garde. Ça prendra peut-être du temps, mais on en a. Tôt ou tard, les voleurs reviendront, et on sera prêts à les recevoir. »

Rapidement, on mit en place des roulements. Jour et nuit, un des résidents gardait l’œil sur les entrées des autres bâtisses du voisinage. Toutes ne purent pas être surveillées, mais celles qui le furent le furent bien.

C’est Granin qui remarqua quelque chose de louche. Un des habitants de la construction qui faisait l’angle au bout de la rue venait d’entrer, après avoir saisi le code sur le petit clavier. Il relâcha derrière lui la porte, qui se referma docilement. Tandis qu’elle était encore béante, un gamin approcha en courant, posa son pied sur la marche et refit son lacet. Puis il se releva et s’en alla. Le hasard le fit passer devant Granin, et celui-ci remarqua que les chaussures de l’adolescent étaient des sandales d’été, démunies de lacets !

Il appela immédiatement Louvet avec son portable et les deux hommes, d’un air nonchalant, se dirigèrent vers l’immeuble en question. Il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour découvrir que le gamin avait coincé un cure-dent entre la porte et le chambranle. L’espace était si menu que l’huis semblait fermé, mais ne l’était pas. Il suffisait d’appuyer sur la porte pour qu’elle s’ouvre, sans devoir taper le code.

Ce soir-là, l’équipe au grand complet montait la garde devant la construction, dissimulée en face, dans un local à poubelles malodorant. La nuit tomba, et les minutes s’égrenèrent, devenant peu à peu des heures. Mollebec fut le premier à somnoler, bientôt suivi par Frécinet et Perle, du premier droite. Seuls Louvet et Granin restaient d’attaque.

Ils virent une mince silhouette approcher de l’immeuble surveillé, pousser la porte et se glisser à l’intérieur. Tout le monde fut rapidement bien éveillé. En file indienne, ils traversèrent la rue et se placèrent de part et d’autre de l’entrée, attendant que l’autre ressorte.

Il réapparut moins de dix minutes après, les bras chargés des paillassons qu’il avait dérobés. La main de Louvet s’abattit sur son épaule.

« Au nom de la loi, je vous arrête ! »

Le coupable jeta les essuie-pieds et tenta de s’enfuir, mais Granin et Perle l’avaient déjà saisi, chacun par un bras. Mollebec alluma la torche qu’ils avaient amenée, et le voleur apparut en pleine lumière.

C’était un gosse d’une quinzaine d’années, qui ne semblait pas inquiet d’avoir été capturé. Louvet commença immédiatement l’interrogatoire.

« Tu es pris, misérable ! C’est toi qui as piqué tous les tapis de la rue ? Avoue ! »

Le garçon regardait autour de lui, se voyait entouré de ces hommes aux faciès menaçants.

« C’est moi, oui, mais pas seulement.

— Tu as des complices ? Nous les aurons aussi. Mais pourquoi êtes-vous si intéressés par les paillassons ? Qu’est-ce que vous en faites ? »

Louvet tenait à son mobile.

« Nous en faisons des tapis volants. »

Louvet lui-même fut décontenancé. Une excuse aussi bidon, il n’en avait jamais entendu en quarante années de service. Ce fut Mollebec qui comprit.

« Louvet, c’est un jeu. Ces gosses piquent les tapis, s’assoient dessus et s’amusent à faire semblant de voler. »

Louvet regarda le prisonnier.

« C’est ça ? Vous jouez avec ?

— Non, on vole vraiment. Vous voulez que je vous montre ? »

Sans attendre de réponse, l’adolescent alla vers un des tapis, s’assit dessus et… s’éleva dans les airs. Parvenu à deux mètres au-dessus des têtes des miliciens, il leur sourit et siffla entre ses doigts. Immédiatement, venus de plusieurs directions à la fois, des dizaines de gamins, assis sur des paillassons, le rejoignirent en volant en formation et, avec un bel ensemble, ils bombardèrent les hommes avec des œufs et des tomates.


Commentaire

Le gang des paillassons — 5 commentaires

  1. Dingue ! J’adoooore !
    Je pensais que tu n’en écrirais pas cette semaine, à cause des J.O. côté mousquetaires aux épées bouchonnées que tu suis, j’en suis certain, avec fiston et Cie, je suppose.

    Extra. Je suis fan de cette histoire. La chute est… raaaa, j’ai pas de mot. J’adore.

    Merci Claude.

    • QUOI ??? Passer une minifiction pour cause de JO ? Ça va pas, la tête ? Oui, j’ai suivi l’escrime et plus particulièrement l’épée. Oui, ça me fait drôle, parce que ces champions/pionnes, je les ai vu tirer “en vrai”, dans les même tournois que mon fils, il y a quelques années. Mais la médaille d’or des minifictions, c’est Bibi, et il en faudrait bien davantage que ça pour me faire passer mon tour.
      En plus, l’idée de départ de celle-ci (un gang de voleurs de paillassons) m’a été fournie par mon autre fiston au cours d’une crise de délire et de fou rire.

      • Eh bah voilà.
        C’est héréditaire, nous v’là bien… mais bon, la relève est assurée.
        L’art traite, prends garde ! Si tu ne vas pas à l’Attard, l’Attard iratatouille.
        (je devrais peut-être lever le pied sur la raclette, non ?)

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