LeLe fils de l’Om

Chengzu était encore très jeune lorsqu’il décida de tout quitter pour partir méditer dans la montagne, au plus près des cieux éternels.

Son enfance, il l’avait passée dans la pauvreté, bien sûr — quel autre destin pour un fils de paysan tibétain ? —, toutefois il n’avait pas manqué de l’essentiel : la lumière, l’air pur, l’enseignement des moines. Il avait compris très tôt que sa vocation, le sens de sa vie, la mission qui lui était échue, était de consacrer son existence à la méditation et de tenter de percer les mystères de la création, des puissances suprêmes et de l’univers.

Chengzu était donc encore très jeune lorsqu’il partit.

Il était vêtu d’une robe safran et d’une paire de sandales en peau de yack. Après une hésitation, car il ne voulait pas s’encombrer inutilement, il avait emporté un bol en bois. C’était là tout ce qu’il possédait.

Pendant plusieurs semaines, il grimpa dans la montagne. Il franchit des torrents, il traversa des glaciers, il brava le vent, il supporta la neige, il s’éleva toujours plus haut, espérant en faire de même par l’esprit.

Finalement, Chengzu s’arrêta devant une petite grotte qui lui servirait d’abri. Elle faisait face à un précipice donnant sur une magnifique vallée où paissaient des yacks. Au centre de la caverne se trouvait une pierre plate. Chengzu s’y installa, en position du lotus, et commença immédiatement à méditer…

Il restait là, semblant tirer sa subsistance de l’air qu’il respirait. Comment survivait-il ? Cela demeure un mystère. À trois jours de marche de la grotte, il y avait un village. Parfois, quelqu’un montait jusqu’à l’ermite, s’inclinait respectueusement devant le moine en recueillement et déposait de la nourriture dans le bol. Jamais il ne cessa de méditer, pourtant les victuailles disparaissaient. Était-ce le fait d’un animal ?

Chengzu resta immobile durant des années, et durant ces années il plongea au plus profond de lui-même, explorant les vérités du monde. Ni le froid terrible, ni le vent mordant, ni la faim, ni la soif ne semblaient avoir de prise sur lui. Il était coupé de tout, même des intempéries et des besoins physiques, tant son recueillement était profond.

Il comprit, avec un sentiment d’évidence, comment éliminer les divers maux des hommes : guerres, violence, envie, désir, peur de vivre et de mourir.

Le temps passait. Le corps de Chengzu vieillissait, mais lui restait inchangé et méditant en son âme.

Il parcourait les magnifiques et lumineuses plaines de la Révélation. Il allait toujours plus loin et plus profondément dans les mystères du monde et de la vie. Il sut qui était ce qu’on appelle Dieu et il l’approcha, en l’absence de toute durée et de toute substance. Boule d’énergie pure, son esprit traversa le royaume de la conscience et en saisit les moindres secrets. Transcendant les limites auxquelles Bouddha lui-même s’était heurté, Chengzu se rendit dans les couches les plus profondes de l’âme, en des lieux mentaux dont les plus grands maîtres ne soupçonnaient pas l’existence.

Il réalisa que la science, la foi et la poésie étaient la même chose sous des formes différentes, ainsi que l’étaient la glace, l’eau et la vapeur ; ou le temps, la matière et l’énergie.

Pendant que Chengzu pénétrait une à une les lois du Cosmos, son corps, non vivant et non mort, était toujours assis sur la pierre de la grotte, en position du lotus. Son âme l’avait déserté, mais volontairement, consciemment, de sorte que le lien avec sa chair n’était pas totalement rompu. Son cœur ne battait plus qu’au rythme d’un ou deux légers coups par an, et il ne consommait plus aucune nourriture matérielle, n’en ayant désormais nul besoin.

Les générations passaient, les villageois continuaient à se prosterner respectueusement devant lui, comprenant qu’il s’était métamorphosé en miracle.

Si Chengzu avait conservé un corps qu’il n’habitait plus, c’est parce que depuis le début, il avait prévu de l’utiliser pour revenir parmi les hommes, afin de leur transmettre la sagesse qu’il aurait acquise au cours de son existence de recueillement transcendant.

Mais nul ne savait quand viendrait ce moment. Chengzu était dans un état qu’aucun maître avant lui n’avait atteint. Il était devenu l’univers, il était devenu la vie, il était devenu le rêve, il était devenu bien plus qu’un illuminé ayant connu le Nirvana… il était devenu l’Être Parfait.

Alors, il comprit que l’heure de revenir vers les hommes était arrivée.

Long fut le chemin du retour. Il dut franchir à nouveau, en sens inverse, les strates de l’esprit. Il s’éloigna de la lumière, du Om primordial et de son rayonnement, lequel traversait le Cosmos comme une comète vivante.

Volontairement, Chengzu reflua, laissant le Grand Tout à sa propre vibration. Il recula, revint vers la matrice originelle, vers son corps qu’il réintégra après une absence si longue que le temps écoulé n’avait plus de signification.

Chengzu allait enfin réaliser son ultime mission : sauver l’humanité.

Il ouvrit un œil.

Il bougea un bras.

Il déplia une jambe.

Il émit un son.

Il se leva.

Il fit un pas hésitant et rouillé.

Hélas, vers le précipice donnant sur une magnifique vallée où paissaient des yacks.

Splatch. L’humanité devra encore attendre pour être sauvée…


Commentaire

Le fils de l’Om — 4 commentaires

  1. Je vais me répéter : écris Claude !
    Cette minifiction est sublime. Le mot est fort mais c’est ce que j’ai ressenti à la lecture.

    • Merci, Élisabeth. Le rouge de la confusion envahit mon front.
      Comme je te l’ai dit dans un autre contexte, la spiritualité est très importante pour moi. La preuve, même diluée dans un grand verre d’humour.

  2. c’est vrai ça, tu es fait pour écrire… bravo ! poésie et humour avec une énorme louche de spiritualité… j’ai vraiment aimé !

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