LeLe faire-part

Dans la plupart des cas, recevoir un faire-part de mariage est synonyme de bonne nouvelle. Il nous apprend qu’une personne de notre connaissance est amoureuse, et que cela lui convient si bien qu’elle fait des projets d’avenir engageant le reste de son existence. Ou bien cela nous laisse indifférents. Untel va à l’autel, c’est bien, tant mieux pour lui, point final. Si on est invité, c’est en général la promesse d’une soirée de fête, avec ripaille à la clef.

Alors, quand Adrien ouvrit l’enveloppe qu’il venait de sortir de sa boîte à lettres et qu’il vit qu’elle contenait un tel document, que les imprimeurs, dans leur jargon, appellent parfois un bilboquet, il sourit.

Toutefois, ce sourire retomba et se fit grimace lorsqu’il découvrit qui allait convoler. Il s’agissait de sa propre fille.

Certes, on peut être étonné par le fait qu’un homme apprenne les épousailles à venir de son enfant par le biais d’un faire-part. La situation doit être rare, mais je suis sûr qu’elle s’est déjà produite et que cela adviendra encore. On voit de tout, de nos jours. Il y a cependant de quoi être choqué. Mettez-vous un instant à la place d’Adrien…

Votre journée de travail achevée, vous aspirez à une relaxation bien méritée dans le cocon douillet où vous vivez. Après un trajet plus ou moins long et plus ou moins ardu, vous arrivez, et vous apprenez au moyen d’un froid faire-part, comme si vous étiez un cousin éloigné, un peu perdu de vue, que votre rejeton, la chair de votre chair, a trouvé chaussure à son pied et s’apprête à s’engager de manière définitive. Il y a de quoi être choqué, non ?

Cependant, dans le cas d’Adrien, c’était encore pire, car il n’avait pas de fille.

Sa première réaction fut de penser à une méprise. Le faire-part ne lui était pas destiné, il avait atterri dans sa boîte à lettres accidentellement, par une erreur de tri, ou une mauvaise adresse. Il vérifia. C’était bien son nom qui se trouvait sur l’enveloppe, correctement orthographié et sans rature. C’était également la bonne rue, le bon numéro, la bonne ville… Il n’y avait aucune inexactitude, aucun doute possible : le document était pour lui.

Alors, il envisagea un gag. Quelqu’un lui faisait une plaisanterie stupide, sans doute un collègue, ou son frère, friand de ce genre de canular. Il appela les quelques personnes de sa connaissance susceptibles d’être à l’origine de la farce, mais après enquête, il fut convaincu qu’aucun d’eux n’était le coupable, pas même son frangin. De qui pouvait-il s’agir ?

Le faire-part indiquait, naturellement, les coordonnées complètes des fiancés. Complètes, c’est-à-dire avec numéros de téléphone. Tout devenait d’un coup très simple, il suffisait à Adrien d’appeler celle qui se prétendait sa fille, il y verrait de suite plus clair dans cette affaire. D’ailleurs, il était probable que ce soit elle l’auteure de la plaisanterie, il la reconnaîtrait, et tout se finirait sans doute dans un éclat de rire…

Adrien prit le temps de se préparer un café, il se cala dans son fauteuil préféré, saisit son portable d’une main, le fameux document de l’autre, et composa le numéro de… comment se prénommait-elle, déjà ? Ah, oui, Cyrielle ! Sa fille Cyrielle.

« Allo ?

— Cyrielle ?

— Oui.

— Je suis Adrien, ton père. »

Il ne put s’empêcher de glousser.

« Pardon ?

Je viens de recevoir ton faire-part de mariage. Je tenais à te féliciter, bien sûr.

— Vous êtes qui, monsieur ? »

Adrien se dit que la fille était vraiment une bonne comédienne, mais qu’elle poussait le bouchon un peu loin. Il avait mordu à l’hameçon, il avait téléphoné. À présent, il était temps pour elle de se moquer de lui si elle voulait, et de lui dévoiler le fin fond de l’affaire. Il était temps surtout pour qu’elle cesse le jeu, toutefois elle ne semblait nullement décidée à le faire.

« OK, je l’avoue, j’ai marché. J’y ai vraiment cru, c’est bon, tu as gagné. Maintenant, dis-moi qui tu es, je ne reconnais pas ta voix. »

Il y eut un gros silence au bout du fil, puis une autre voix prit la communication. Une voix d’homme.

« Oh, t’es qui, toi ? Qu’est-ce tu lui veux, à ma meuf ? »

Adrien sourit. Voilà pourquoi la fille n’avait rien dit, parce que la plaisanterie n’était pas terminée. On lui faisait à présent le coup du Brutus menaçant qui était censé lui faire peur. Il décida de jouer le jeu.

« Ta meuf, c’est ma fille, alors tu te calmes et tu me laisses lui parler.

— Quoi ? T’es le vieux à Cyrielle ? T’es sorti de taule ? Je te la repasse. »

La voix de la jeune femme se fit à nouveau entendre.

« Je sais pas qui tu es, mon gars, mais je sais une chose, c’est que t’es pas mon paternel. C’est quoi, c’t’histoire de faire-part ? Raconte… »

La fille avait l’air sincère. Pris d’un doute, Adrien résuma rapidement. Il avait reçu un document lui annonçant le mariage de sa fille, pourtant il n’en avait pas, de fille.

Il y en avait pourtant une au bout du fil, et elle réfléchissait, apparemment, car le silence s’éternisait. Était-elle toujours là ? Elle déclara :

« Y a un truc qui tient pas debout, dans ton histoire.

— Je te le fais pas dire.

— C’est que… comment tu sais que ce mariage est celui de ta môme ?

— Heu…

— Ne me dis pas que c’est son nom. Puisque t’as pas de fille, elle a pas de nom.

— Heu…

— Alors, soit tu me prends pour une bille, mais je pense que t’es pas assez malin pour ça, soit c’est quelqu’un d’autre qui te prend pour une bille, et qui t’a collé mon numéro de phone.

— Tu crois ?

— Tu sais qui c’est, à mon avis ? Je suis sûre que c’est le mec qui écrit cette histoire. Ton faire-part, c’est du pipeau. Tu t’es fait piéger, et le lecteur itou. »


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