LeLe der des ders

Un à un, ils étaient partis, les autres. Tous les autres. C’est vrai que la vie était rude, au village, et que les habitants avaient envie d’une existence moins âpre. Les jeunes étaient partis les premiers, bien sûr, et on n’entendait plus beaucoup parler d’eux, ensuite. Les vieux aussi partaient. Ils n’allaient pas dans une autre ville, ils allaient dans un trou. On n’y pouvait rien, mais ça faisait quand même du monde en moins. Entre les jeunes et les vieux, il y avait tous les autres, et ceux-là aussi partaient, en famille. Pour l’avenir de leurs gosses, qu’ils disaient. Et plus il en partait, moins il y avait d’avenir, comme si chacun en emportait un bout.

Quand le père Georges était enfant, ils étaient bien plus de cent. Quand il avait marié la Francine, ils n’étaient déjà plus que la moitié. Quand leur fils avait eu vingt ans, il n’en restait qu’une vingtaine, et puis la Francine avait attrapé cette maladie et elle était morte, et ils n’étaient plus que quelques-uns à l’enterrement.

Aujourd’hui, le père Georges est seul. Pire, il est le dernier. Les maisons que les autres ont laissées sont en ruine. Quand le vent souffle, on entend des tuiles tomber, et de temps en temps, c’est tout un pan de mur qui s’écroule, rongé par les mauvaises herbes qui envahissent les demeures des hommes. Chaque fois, il a envie de pleurer, le vieux Georges. Il vit encore dans la maison où il est né il y a huit décennies, légèrement à l’écart et en contrebas du village.

Un soir que le père Georges sort regarder les étoiles s’allumer dans les cieux, il distingue une petite lumière parmi les ruines. Il pense qu’il s’agit d’un reflet de la Lune, accroché par une vitre brisée, mais n’y a pas de lune. Il observe bien, et il voit la lueur trembloter, comme le ferait une flamme de bougie. Il lui semble qu’elle est dans la maison qui était autrefois celle d’Antonin.

Georges monte le sentier, parcourt ces quelque cent mètres plus aisément qu’il ne l’avait fait depuis longtemps. Le chemin fait un coude, il perd de vue la lueur, parvient au sommet. Il n’y a plus rien. Pas de bougie, pas de reflet, rien. Seulement quelques pierres qui formaient jadis la vieille maison d’Antonin et qui sont désormais branlantes. La porte a disparu depuis longtemps, Antonin également.

Le père Georges se dit qu’il a mal vu. Pourtant, il croit apercevoir parmi les ruines un jeune garçon. Il s’approche, mais il n’y a personne. Il a dû se tromper, redescend jusque chez lui, jette un dernier regard vers le village et n’y pense plus.

Il n’y pense plus durant plusieurs jours. Il lui arrive de marcher dans les rues de l’ancien hameau, cependant il n’aime pas le faire. Elles sont trop vides, ces rues.

Plusieurs jours ont passé. À nouveau, ce soir, le vieux Georges regarde le ciel, et remarque que la Lune est présente, cette nuit. Et puis, il voit pareillement une lueur tremblotante, là-bas, vers la maison de la Pierrette, cette fois. Il emprunte encore le sentier en courant, parvient dans les ruines, mais comme l’autre nuit, il n’y a plus rien à voir. La masure de Pierrette est à la place où elle a toujours été. Georges s’approche, ne voit rien, s’apprête à redescendre, lorsque…

Là, entre ces vieux murs, sur ce qui a été autrefois le rebord d’une cheminée, il aperçoit le trognon d’une bougie. Georges enjambe les ronces, contourne des entrelacs de lierre, approche et tend la main. La cire est encore chaude.

« Holà ! Il y a quelqu’un ? »

L’écho lui répondrait s’il y en avait. Aucune herbe n’est écrasée, rien n’a été foulé. Comment cette bougie est-elle arrivée là ? Qui l’a soufflée ? Georges se retourne et distingue une fillette qui s’éloigne et tourne dans une rue. Il court, il cherche, il appelle… Depuis longtemps, il n’y a personne d’autre que lui, dans ce hameau vide.

Chaque soir, le vieux Georges observe le village. Parfois, il n’y a rien à voir, et parfois il aperçoit la petite lumière. Il grimpe le chemin aussi vite qu’il le peut, toutefois il ne découvre jamais rien de plus qu’une bougie tiède. À plusieurs reprises, il lui semble distinguer un enfant, garçon ou fille, qui jamais ne répond à ses appels. Il pense qu’il perd la tête, en gagnant des années.

Après plusieurs semaines, par une nouvelle nuit sans lune, Georges remarque simultanément quatre lueurs. Il se jette dans la montée, se rue entre les maisons en ruine, court de tous côtés… en vain. Il n’y a plus de lumière, plus une âme qui vive. Juste des trognons de cire dégoulinante. Il fait demi-tour, s’apprête à repartir quand…

« Bonjour, Georges. »

C’est une petite fille. Son visage n’est pas étranger au vieil homme, mais il ne parvient pas à se rappeler.

« Tu ne me reconnais pas ? Je suis ta Francine.

— La Francine est morte depuis des années, et elle avait dix fois ton âge.

— Je le sais bien, que je suis morte. Tu me vois comme je suis dans ton plus ancien souvenir de moi.

— Et comment que je pourrais te causer si tu es morte ?

— Tu n’as pas compris, Georges ? »

Derrière lui, un bruit de pas. Georges se retourne. Il y a là des enfants, beaucoup d’enfants, aux bouilles vaguement familières.

« Tu n’as pas compris ? Comment fais-tu pour monter si facilement au village ? Comment fais-tu pour courir encore, alors que depuis des années tu as du mal à marcher ? Et comment vois-tu le chemin et les rues les nuits où la lune n’est pas là ? Tu es comme nous, Georges. Tu es mort. Nous sommes tous morts. Tu étais le dernier, nous t’attendions. À présent, tous ensemble, nous allons pouvoir vraiment quitter ce village…


Commentaire

Le der des ders — 9 commentaires

  1. J’adore!
    Le trognon, pour une bougie qui se termine. Je ne savais pas qu’on employait ce terme, trognon, aussi pour une fin de bougie. Comme ce qui reste de la pomme quand on l’a croquée. Tout un symbole. Le symbolique ça fait voyager, prolonge l’histoire.
    J’aime beaucoup.
    Merci Claude
    Bises
    Véro

    • En fait, je ne sais pas comment s’appelle ce qui reste d’une bougie. Je viens de faire quelques recherches, suite à ta remarque, et je n’ai rien trouvé. Les hommes aiment donner des noms à tout ce qui les entoure, mais ils ont apparemment oublié les « trognons » de bougie. 😆
      Merci, Véronique.

      • Oui, ils l’ont oublié. Adopté le trognon de bougie! Et puis, d’ailleurs, les auteurs, démiurges après l’Éternel, ont tous les droits! Na! 🙂

  2. L’écho lui répondrait s’il y en avait… j’adore ce genre de raccourci ! Quelle jolie histoire Claude, d’une part elle me fait apprivoiser ma propre fin, et d’autre part, et contradictoirement, j’y ai retrouvé le parfum de certains films que j’ai tellement aimés… comme Regain par exemple…
    Merci Claude pour ce chouette travail !

    • C’est amusant que tu parles du film Regain. Je ne suis pas DU TOUT cinéphile. L’avantage, c’est que comme j’ai vu très peu de films entièrement dans ma vie (j’ai la fâcheuse habitude de m’en aller au bout de 10 minutes), je m’en souviens. Et en écrivant cette minifiction, j’ai repensé à ce film. Pourtant, j’ai complètement oublié de quoi ça parle, mais je revoyais un village en ruine complètement vide, un rémouleur, et le titre. 😳

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