DemonMidiLe démon de midi

Ce dimanche-là, il pleuvait à verse. C’est la raison pour laquelle Lucas prit la décision, reportée depuis des lustres, de ranger sa cave. Il aurait pu attendre encore quelques mois, mais il l’a fait ce jour-là. C’est au fond d’une vieille malle abîmée qu’il tomba sur un cahier à moitié rongé par la moisissure. L’inscription de la première page, à demi effacée, annonçait “Ce livre de charmes appartient à Endora”. Il se souvint vaguement que c’était le prénom d’une arrière-grand-mère, dont on raconte qu’elle passait pour une sorcière et qui aurait gagné sa vie en disant la bonne aventure.

Les feuillets jaunis par le temps étaient couverts d’une écriture minuscule, sans paragraphes, parsemés de schémas, figures zodiacales et dessins géométriques, choses auxquelles Lucas n’avait jamais rien compris. Une page annonçait “Comment invoquer un démon et obtenir de lui tout ce que l’on désire”. C’est pas qu’il y croyait, bien sûr. Il avait même de gros doutes sur tout ce ramassis kabbalistique. Mais qu’avait-il à perdre, et que faire de mieux, par un dimanche aussi pourri ? Alors, il décida de tenter le coup. Ce fut sa première erreur. La seconde… non, plus tard.

Il faut prendre garde, prévenait le cahier, que l’esprit invoqué ne s’échappe pas dans le monde des vivants. Pour ce faire, on doit l’emprisonner dans les limites étroites d’un pentagramme dessiné à la craie sur le sol. C’est ainsi qu’en ce dimanche, à midi, Lucas traça la figure requise sur le carrelage de la cuisine, plus facile à nettoyer d’un coup d’éponge que le parquet du salon. Selon les instructions, il plaça à chaque sommet une bougie, à défaut de cierge. Ensuite, le cahier à la main, il récita à voix haute mais tremblante la formule de rigueur, qui n’était pour lui qu’une succession d’onomatopées rocailleuses.

Au centre du tracé apparut un peu de fumée. Sous le regard ébahi de Lucas, elle devint plus dense, jusqu’à être opaque, puis prit progressivement la forme d’un personnage de petite taille, la peau rosâtre, les cheveux hirsutes, les yeux moqueurs, vêtu d’une sorte de costume bleu foncé trop grand pour lui.

Lucas sursauta. Il n’avait jamais cru à ces salades, mais le type, devant lui, semblait bien réel ! Et son rire retentissait dans toute la maison. Il sautait, il hurlait, à l’évidence il jubilait de plaisir et de joie.

« Par les cornes de Belzébuth, c’est arrivé, c’est arrivé ! J’ai été invoqué ! »

Il se tourna vers Lucas, qui recula d’un pas. L’autre, toujours au centre de la figure, s’inclina avec reconnaissance.

« Salut à toi, mortel. Je suis Aghation, démon des enfers, et je te remercie d’avoir fait appel à moi. Que puis-je pour ton service ? »

Lucas regardait le dénommé Aghation, qui attendait visiblement la réponse à sa question. Mais Lucas ne pouvait plus rien dire, ni faire, ni même penser.

« Mortel, que puis-je pour ton service, répéta le démon ?

— Euh… Comment êtes-vous arrivé jusqu’ici, finit par demander Lucas ?

— J’ai été exilé en plein jour par les autres démons, à la suite d’un différend, une simple broutille. Ils pensaient que je ne pourrais jamais en revenir. En effet, qui irait invoquer un démon à midi ? Ça n’arrive jamais ! Mais toi, tu l’as fait, mortel, et je t’en remercie. Comment as-tu eu cette idée ?

— Je vous ai invoqué, comme vous dites, sans vraiment le vouloir, un peu sans faire exprès. Je n’y croyais pas, en fait. »

Aghation le regarda, bouche bée.

« Tu ne croyais pas à quoi ?

— Ben… À tout ça, tous ces trucs… Faire apparaître des démons, des esprits, des bêtises de ce genre.

— Des bêtises ? Est-ce que j’ai l’air d’une bêtise ? »

Alors, baissant les yeux vers le sol, Aghation vit la figure dessinée par Lucas.

« Tiens, dit-il, mais ce n’est pas un pentagramme, ça. C’est un pentagone ! »

Lucas avait toujours été nul en géométrie. En dessinant la figure, il avait commis sa seconde erreur : confondre un pentagramme étoilé et un pentagone convexe. Aghation franchit sans difficulté les limites du tracé qui était censé l’empêcher de s’échapper dans le monde des vivants, et s’éloigna tranquillement.


Commentaire

Le démon de midi — 14 commentaires

  1. Il semble ne pas être le pire démon vomi par l’enfer. Je pense que pas mal de “mortels” ont à faire à lui, et qu’ils ne s’en plaignent pas.

  2. Bin zut alors, j’ai lu ton texte au cours de ma scolarité, ou bien quelqu’un d’autre à eu la même idée que toi…

    • Ou alors, c’est moi qui ai eu la même idée que l’autre.
      Quelqu’un m’a déjà fait cette remarque à propos de ce texte. Il y a une ressemblance avec une nouvelle de Fredric Brown, dans le recueil “Lune de miel en enfer”. Je l’ai lu moi aussi quand j’étais jeune, j’ai peut-être eu une réminiscence inconsciente. Mais ce n’est tout de même pas la même histoire !

      • Je ne me souviens pas vraiment du texte, juste de la chute qui ressemble à la tienne.
        Ca ne change rien, ton texte est quand même le tien et bien mené 😉

  3. j’adore ces histoires de petits grains de sable, même si les rouages étaient mus par un sceptique. Le scepticisme est-il conséquence du savoir ou de l’ignorance ? Qui sait ..
    En tout cas, merci pour cette nouvelle ouverture qu’est ton histoire. ‘réminiscante’ ou pas. D’ailleurs même le langage est une constante réminiscence, alors…

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