LeLe coup du pompon

« Mademoiselle Priscilla Dupérat ? Bonjour. Je suis le docteur Lebrazet. C’est moi qui m’occupe de votre grand-père.

— Bonjour, docteur. Il est au bout de sa vie, je le sais. »

Le docteur soupira. C’était tellement plus facile quand les proches des malades acceptaient l’inévitable.

« En effet. Il est pourtant incroyablement dynamique. Non seulement il est parfaitement lucide, mais il s’exprime toujours clairement, c’est rare à ce stade. Toutefois, son corps est considérablement usé.

— Quoi de plus normal ? Il est extrêmement vieux.

— Justement, au sujet de son âge… Il y a une imprécision dans son dossier, que vous pourrez sans doute m’aider à corriger. C’est sa date de naissance qui est erronée. À l’en croire, il aurait cent cinquante-deux ans ! »

Priscilla sourit. Ce n’était pas la première fois qu’on lui signalait ce point. Elle était si fière du vieil homme qui était son aïeul !

« C’est pourtant la vérité. Il n’est pas à proprement parler mon grand-père. Je suis son arrière-arrière-petite-fille. »

Le docteur Lebrazet dévisagea son interlocutrice, incrédule. Il y avait entendu parler du cas de cette femme, Jeanne Calment, doyenne de l’humanité jusqu’à son décès à cent vingt-deux ans, toutefois la situation présente défiait le bon sens et balayait toutes ses certitudes de gériatre. Il était tout simplement impensable de durer aussi longtemps, le corps n’était pas conçu pour un si grand nombre d’années, il se brisait avant. Pourtant, ce monsieur Georges Dupérat était encore vivant, même s’il était au bout de sa route.

« Vous êtes absolument certaine qu’il est bien né à cette date ? Les registres d’état civil n’étaient peut-être pas tenus avec toute la rigueur nécessaire, autrefois.

— Je vous assure que c’est la vérité.

— Mais comment est-ce possible ?

— Pourquoi ne lui posez-vous pas la question directement ? Je suis sûre que vous serez très intéressé par ses explications, même si je sais d’avance que vous ne le croirez pas. »

Priscilla suivit le docteur dans la chambre du vieillard. Il était extrêmement émacié, mais il eut un sourire en voyant la jeune femme se pencher vers lui pour déposer un baiser sur son front.

« Bonjour, papy Georges. Comment te sens-tu ?

— Comme un homme qui a largement dépassé le temps qui lui était imparti. »

Sa voix était faible et tremblante, mais tout à fait intelligible.

« J’ai dit au docteur Lebrazet que tu pourrais lui donner le secret de ton incroyable longévité. »

Le vieil homme regarda le docteur.

« Ce n’est plus un secret, j’ai relaté cette histoire si souvent, déjà.

— Oui, et personne ne t’a jamais cru.

— En effet. Alors, je peux bien la raconter une fois de plus. Celui-ci ne me fera pas plus confiance que les autres, surtout s’il est toubib. »

Priscilla sourit. Il avait raison.

« Raconte quand même… »

Georges prit quelques instants pour rassembler ses souvenirs. Il saisit la main de Priscilla dans la sienne et commença, de sa voix si troublante.

« En réalité, docteur, je suis mort il y a soixante-seize années. Pourtant, j’étais tout juste à la moitié de mon existence, mais je l’ignorais. »

Le docteur Lebrazet préféra s’asseoir. Il avait entendu bien des histoires abracadabrantes au cours de sa carrière, cependant celle-ci les surpassait dès les premiers mots. Papy Georges poursuivit.

« Je n’étais plus tout jeune, j’avais trois enfants et sept petits-enfants, j’avais déjà bien rempli ma vie, et j’ai attrapé un cancer. À cette époque, bien plus que maintenant, c’était grave. Quand on chopait ce truc, on était cuit dans presque tous les cas. Vous avez une idée de ce qu’était un hôpital en quarante, docteur ? Avant la guerre, ce n’était déjà pas très reluisant, mais pendant… les médecins et les infirmières avaient été envoyés sur le front, et les rares médicaments étaient partis avec eux. Et puis, un vieux de l’âge que j’avais n’était plus bon à rien. Alors, pourquoi sacrifier pour lui des traitements plus utiles ailleurs ?

— Je comprends.

— Je me suis donc éteint petit à petit, dans des douleurs de plus en plus difficilement supportables. Enfin, j’ai vu le bout du tunnel. Au sens propre. Un tunnel, avec une lumière chaude et brillante à l’extrémité.

— De nombreux témoignages de gens qui ont approché les portes de la mort évoquent ce fameux tunnel.

— Oui. Mais combien ont parlé du manège ?

— Du manège ?

— En parvenant à la sortie de ce tunnel, j’ai découvert un manège de chevaux de bois, avec une musique d’orgue de barbarie qui provenait de je ne sais où. Je me suis assis sur un cheval et j’ai tourné, j’ai tourné… On était plusieurs, sur ce carrousel. Ne me demandez pas combien, je n’en ai pas la moindre idée, mais l’on était nombreux. Et j’ai vu le pompon.

— Le pompon ?

— La plupart des vieux ne lui prêtaient guère attention, mais les plus jeunes d’entre nous se hissaient sur leur monture pour essayer de le saisir. Je faisais comme eux, mais j’avais mal partout, c’était terrible, atroce. Je parvenais à peine à lever les bras. Et puis, à un moment donné, j’ai joué le tout pour le tout. J’ai littéralement bondi de mon cheval, et j’ai attrapé le pompon. Un gros coup de chance qu’il soit descendu à ce moment-là, sans aucun doute. Je me suis cramponné à lui comme si ma vie en dépendait, ce qui était le cas, puisqu’on m’a déclaré que j’avais gagné un tour gratuit.

— Et ensuite ?

— Je me suis retrouvé sur mon lit d’hôpital. Je ne ressentais plus aucune douleur. Rémission, ont dit vos confrères.

— C’est incroyable.

— Voilà, vous ne me croyez pas. »

Le docteur regarda Georges.

« Difficilement. Je n’ai jamais rien entendu de ce genre.

— Pourtant, certains des gagnants en ont sûrement parlé, c’est obligé. Mais évidemment, nul n’a accordé le moindre crédit à cette histoire et on l’a oubliée…

— On l’aurait remarqué, si des gens vivaient aussi longtemps que vous !

— Mais c’est ce que vous êtes en train de faire avec moi ! Et je suis sûr que vous connaissez quelques autres situations semblables à la mienne. Pourtant, vous ne me faites pas confiance. Surtout, la plupart des vainqueurs sont jeunes. Un gars de trente ans qui s’empare du pompon revient, et finit par mourir à soixante. Rien d’exceptionnel, n’est-ce pas ? Alors, ça passe inaperçu. Les cas comme le mien sont sans doute rarissimes. »

Le docteur sortit de la chambre, à la fois pensif et émerveillé. Georges riait silencieusement. Priscilla reprit la parole.

« Comment fais-tu, papy, pour être aussi crédible ? Chaque fois que tu racontes cette histoire stupide, tout le monde marche !

— Ceci, ma petite, s’appelle le talent. »

Il lui fit un clin d’œil.

« Grâce à une faute de frappe sur mon état civil, j’ai rigolé pendant une bonne partie de ma vie, et je l’achève en me marrant… »


Commentaire

Le coup du pompon — 6 commentaires

    • Le plus sûr pour y arriver, c’est de se marrer tout le temps.
      Pas facile ? Si tout le monde pouvait le faire, ce serait pas marrant…

    • Celle-ci, je ne sais plus où j’ai été la chercher. Dans une conversation avec un collègue, où il était question de gagner « un tour gratuit », je crois.
      Sinon, j’écoute, j’observe, je fais des associations d’idées, je malaxe dans ma tête et je décris ce qui en ressort, avec l’impression que ça ne vient pas de moi, mais que je me contente de raconter ce qui se passe, comme si je faisais un reportage. C’est pour ça que je ne comprends pas toujours mes propres histoires. On me demande parfois « Pourquoi tel personnage dit-il ça ? » Ou « Pourquoi il se passe ceci ? » Et moi, je n’en sais absolument rien ! Je raconte, c’est tout… 😯

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