LeLe coup du CDI

L’épée à la main, le che­va­lier Pic­que­mil de Roches­sure avan­çait sans trem­bler vers le dra­gon, qu’il défiait du geste. Il connais­sait bien les bes­tioles de ce genre, leurs points faibles et l’art de les atteindre. En effet, l’affrontement fut bref. Pic­que­mil se glis­sa adroi­te­ment sous le ventre du gros lézard, et enfon­ça de bas en haut sa rapière dans le seul endroit où la cara­pace d’un dra­gon est tendre, juste à l’emplacement du cœur. La bête n’avait pas encore ache­vé son ago­nie que le che­va­lier avait déjà libé­ré la prin­cesse de ses chaînes et l’emportait sur son blanc des­trier.

La semaine pré­cé­dente, il avait sau­vé une autre jeune fille, qu’un sor­cier rete­nait cap­tive au fond d’une grotte insa­lubre, très haut dans la mon­tagne, dans le noir des­sein de l’immoler en sacri­fice. La semaine d’avant, il en avait déli­vré une que le roi des tri­tons avait entraî­née dans un gouffre sous-marin afin de la dévo­rer. Il y avait eu celle qui avait été trans­for­mée en sala­mandre. Celle qu’un arbre ser­rait entre ses branches. Celle qu’un che­val fou vou­lait épou­ser. Celle qu’un aigle avait empor­tée dans son aire, au haut de la plus haute des hautes cimes. Celle qui était rete­nue en otage par un rival de son père, qui était le roi de la contrée. Celle qui avait été pécho par un adepte du SM qui vou­lait la… Ooooops, par­don, celle-là, je ne devais pas en par­ler. Il y avait eu celle que la seconde épouse de son frère essayait tuer parce qu’elle était plus belle qu’elle. Celle qui…

Bon, vous avez pigé le prin­cipe : une jolie jeune fille est kid­nap­pée par un gros naze, et on fait appel au preux che­va­lier Pic­que­mil de Roches­sure pour la déli­vrer, la sau­ver et la rendre à son père dans l’état de vir­gi­ni­té où il l’avait trou­vée.

Pic­que­mil de Roches­sure était un che­va­lier diplô­mé de la célèbre et mon­dia­le­ment répu­tée School of teu­to­nics cabal­le­ros. Tou­te­fois, n’ayant hélas pas trou­vé de poste fixe au terme de ses études, il avait donc été contraint d’accepter des petits bou­lots, et fina­le­ment de faire de l’intérim.

Cette situa­tion pro­fes­sion­nelle pré­sente des avan­tages : pas de rou­tine, davan­tage de congés, une expé­rience variée pour l’avenir… Mais éga­le­ment des incon­vé­nients : pré­ca­ri­té, dif­fi­cul­tés à obte­nir un prêt ban­caire, pla­ni­fi­ca­tion plus déli­cate du futur… Aus­si, lorsque, ayant rame­né la jeune fille du dra­gon à son royal géni­teur, et ayant appe­lé son agence d’intérim pour signa­ler que sa mis­sion était accom­plie, il trou­va par­mi ses mails une pro­po­si­tion de CDI, il prit le temps de l’étudier sérieu­se­ment. Ensuite, il alla au ren­dez-vous avec l’agence de pla­ce­ment.

« Il s’agit d’un poste de prince char­mant. », décla­ra le conseiller sur le bureau duquel une éti­quette annon­çait son nom : Jean-Michel de la Tour­ma­nière.

« Mais… je n’ai pas une for­ma­tion de prince, seule­ment de che­va­lier.

— Oui, bien sûr. Vous voyez, de nos jours, il faut savoir être poly­va­lent. Et puis… consi­dé­rez cette pro­po­si­tion comme une pro­mo­tion.

— Une pro­mo­tion ?

— Évi­dem­ment. À quoi peut pré­tendre un che­va­lier ? À la gloire, à l’aisance maté­rielle, à l’amicale estime d’une vierge. Pour le reste, cein­ture.

— Sur­tout avec la vierge.

— Je ne vous le fais pas dire.

— C’est que j’ai quelques années d’expérience, alors, avec les vierges, je sais quoi attendre et quoi ne pas espé­rer. »

Jean-Michel sou­rit d’un air enten­du et pour­sui­vit.

« Tan­dis que deve­nir prince char­mant est une situa­tion tout à fait dif­fé­rente. Il prend moins de risques, il bosse moins, et il gagne plus. Beau­coup plus.

— De quel ordre ?

— Un prince char­mant peut pré­tendre à obte­nir une part de royaume ou sa tota­li­té ; il peut pré­tendre à des mon­ceaux d’or ; il peut pré­tendre, sur­tout, à épou­ser une prin­cesse.

— Vierge ?

— Vierge ! »

Pic­que­mil de Roches­sure lais­sa échap­per un léger sou­pir d’espoir. Une vierge ! Enfin… Ça sem­blait trop beau, il devait y avoir une paille quelque part.

« Le bou­lot consiste en quoi, exac­te­ment ? »

Jean-Michel se racla la gorge.

« Je vous l’ai dit, les tâches qui incombent à un prince char­mant sont bien moins nom­breuses que celles qui échoient à un che­va­lier. »

Il se racla dere­chef la glotte.

« Tou­te­fois…

— Tou­te­fois ?

— Tou­te­fois, elles durent davan­tage. Vous com­pre­nez bien que lorsqu’il s’agit d’épouser une prin­cesse, il ne peut être ques­tion d’intérim.

— Mais une fois qu’elle n’est plus vierge…

— Même une fois cet état obte­nu. Le tra­vail est simple : faire des enfants et être heu­reux long­temps, long­temps, long­temps.

— Et puis ?

— C’est tout. »

Pic­que­mil réflé­chis­sait aus­si vite que pos­sible. Certes, la pro­po­si­tion était ten­tante et les avan­tages évi­dents. Cepen­dant, res­ter plan­té dans un bon­heur béat auprès d’une ex-vierge et entou­ré de gosses…

« Il n’y aura plus de che­vau­chées ? »

Le conseiller se méprit sur le sens de la ques­tion.

« Plus besoin.

— Plus de com­bats épiques ?

— D’autres s’en char­ge­ront.

— Plus de dra­gons à occire ?

— Vous gar­de­rez les mains propres.

— Plus de jeunes filles à déli­vrer ?

— Pour les remer­cie­ments obte­nus…

— Plus de soi­rées à la taverne avec mes confrères ? »

Là, Jean-Michel hési­ta.

« Non, évi­dem­ment, vous res­te­rez au calme et au propre.

— Plus de ser­vante à trous­ser ? Plus de chan­sons paillardes à tue-tête ? Plus de courses folles au petit matin, éta­lon souf­flant et cri­nière au vent ? Plus d’épée tirée du four­reau avant de pour­fendre l’infamie ?

— Mon cher Pic­que­mil, vous serez d’une autre condi­tion, au-des­sus de ces enfan­tillages tout juste bons pour les manants ! »

Pic­que­mil de Roches­sure se leva, sif­fla son des­trier avec deux doigts dans la bouche, sau­ta en selle et décla­ra :

« Fran­che­ment, Jean-Mi, tu me vois casé dans un job comme ça, après épou­sailles avec prin­cesse Bobonne ? »

Et, piquant des deux, il fila vers d’autres aven­tures.

Jean-Michel de la Tour­ma­nière se ras­sit à son bureau, raya le nom de Pic­que­mil sur sa liste et pous­sa un pro­fond sou­pir.

« Encore un qui refuse ! Et pour­tant, on leur pro­pose d’être heu­reux long­temps. Qu’est-ce que ce serait, sinon ? »


Commentaire

Le coup du CDI — 2 commentaires

  1. La clause aurait pu sti­pu­ler une période d’essai pour com­pa­ti­bi­li­té d’humeur ? et puis dans un contrat, même en CDI, une démis­sion est tou­jours pos­sible… tant qu’on ne le crie pas sur tous les toits ?
    Les temps sont durs : faire coïn­ci­der l’offre et la demande, pas tou­jours évident, même au temps des contes.

    • Essai ? Démis­sion ? Tu plai­santes ! Il s’agit d’un prince char­mant et d’une prin­cesse vierge, pas de retour en arrière pos­sible, c’est du sérieux, du défi­ni­tif, de l’irrémédiable.
      D’ailleurs, regarde ce qui est arri­vé en Angle­terre… Dia­na a ren­con­tré une affreuse gre­nouille, et elle a com­mis l’erreur de l’embrasser. Pouf! la gre­nouille s’est trans­for­mée en prince (pas très char­mant, c’est vrai), et les emmer­de­ments ont com­men­cé pour elle, car l’ex-grenouille était livré avec une famille assez pesante. Elle a vou­lu divor­cer, et le prince était d’accord, parce que ça deve­nait invi­vable. Résul­tat : elle est morte sous un pont, et lui se retrouve sans trône, col­lé sans espoir de ça cesse à une moche­té.
      Mora­li­té : si tu croises une gre­nouille, casse-toi, ça craint ! :mrgreen:

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