047-LeCoupDeLaPanneLe coup de la panne

À une heure du matin, José, seul dans la voi­ture, rou­lait aus­si vite qu’il le pou­vait sur une petite route dépar­te­men­tale per­due entre deux pate­lins de quin­zième impor­tance. Le GPS ven­tou­sé sur son pare-brise lui annon­çait sans scru­pules qu’il devait comp­ter avec encore trois heures de conduite avant d’arriver à des­ti­na­tion.

« Mais pour­quoi ce stu­pide appa­reil m’a-t-il fait pas­ser par là ? » se deman­dait José pour la qua­trième fois en six minutes.

Il aurait dû faire confiance à son intui­tion ou à la carte rou­tière, et emprun­ter plu­tôt la natio­nale. Il aurait peut-être fait une ving­taine de bornes en plus, mais il aurait gagné une bonne demi-heure.

« Voi­là plus d’une plombe que je n’ai pas vu un chat. Pas même dans les vil­lages tra­ver­sés. L’avantage, c’est que je peux fon­cer tran­quille­ment ! »

Il fon­çait, en effet. C’est qu’il avait un ren­dez-vous vital pour ses affaires à huit heures, le len­de­main matin.

« À l’hôtel à quatre heures, trois heures de som­meil, une douche, un petit-déjeu­ner… je vais man­quer de frai­cheur, pour mon entre­tien… »

Il sou­pi­ra. Comme si cet accès de dépit avait été l’élément déclen­cheur, il y eut un bruit de casse. La voi­ture conti­nua à avan­cer sur son élan, mais le moteur tour­nait à vide. José frei­na, des­cen­dit, et mit son nez sous le capot, torche élec­trique en main.

Le diag­nos­tic fut rapide : une cour­roie avait lâche­ment aban­don­né son poste. José la trou­va au milieu de la route, cent mètres en arrière. Elle était évi­dem­ment irré­pa­rable.

Coin­cé à cause d’un bout de caou­tchouc à moins de dix euros !

Il cria de rage, flan­qua un coup de pied dans un pare­choc, et cria encore, de dou­leur.

La colère don­nait des ailes à José, qui n’était pas du genre à renon­cer. Comme lui disait sa femme : « Quand tu as une idée dans la tête, tu ne l’as pas… »

Le GPS indi­quait un pate­lin à six kilo­mètres, et la liste des “points d’intérêt” signa­lait la pré­sence d’un garage.

« Ça fait une heure de marche, se dit José. Je réveille le méca­no qui doit dor­mir au-des­sus de l’atelier, comme tou­jours dans les vil­lages, et il me vend une autre cour­roie. Je reviens, encore une heure, et je répare. Dans le noir, faut comp­ter une demi-heure. J’arrondis le total à trois heures. Plus encore trois heures de route qui me res­tent, j’arrive une plombe avant mon ren­dez-vous. Moi qui crai­gnais de man­quer de som­meil ! »

Il pous­sa le véhi­cule sur le bas-côté, véri­fia qu’il avait sur lui ses papiers, sa carte bleue, la torche et la vieille cour­roie pour le modèle, puis se mit en route.

« Je vais arri­ver au garage vers deux heures du matin. Il va être content, le méca­no, d’être réveillé à cette heure-là ! »

Deux cents mètres plus loin.

« Il va même être tel­le­ment furax, que sa cour­roie, il va me la faire au moins à vingt euros. »

Il mar­chait tou­jours.

« Et encore, si je tombe sur un mec zen. Si je tombe sur un vieux grin­cheux, je m’en tire­rai pas à moins de trente. Et dans ces pate­lins, ils sont tous vieux et grin­cheux. »

Un kilo­mètre plus loin, les jambes de José com­men­cèrent à s’alourdirent.

« Et même, il est capable de m’invoquer une his­toire de pré­ju­dice, parce que je l’aurais réveillé en sur­saut. Tout ça pour encore mon­ter le prix de la cour­roie. Si je m’en tire à moins de cin­quante euros, je pour­rai m’estimer heu­reux. »

José atta­qua la seconde moi­tié du tra­jet. Sa chaus­sure gauche com­men­çait à lui faire mal. C’était des pompes de ville, bien effi­lées, bien pré­sen­tables pour les ren­dez-vous, mais abso­lu­ment pas adap­tées à la marche for­cée sur dépar­te­men­tale. À mesure qu’il sen­tait sa dou­leur mon­ter, il lais­sait sa colère faire de même.

« Salaud de méca­no ! C’est tous des voleurs, ces types-là. Ils savent bien que de toute façon, on n’a pas le choix : il faut que la bagnole reparte, et le plus vite pos­sible. Alors, pour­quoi se pri­ver ? Pour­quoi se gêner ? La cour­roie, c’est au moins à soixante-dix euros qu’il va me la faire. Et moi, qu’est-ce que je pour­rai y faire ? Je repar­ti­rais en sens inverse bre­douille ? Bien sûr que non, il fau­dra que je les crache, les quatre-vingts euros… »

La chaus­sure gauche de José avait ren­du l’âme, les cou­tures n’ayant pas sup­por­té le rythme accé­lé­ré de cette expé­di­tion noc­turne. Le pied cor­res­pon­dant subis­sait les assauts de la route avec une pro­tec­tion réduite. La chaus­sure droite devait être en train de suivre le même che­min, car de petits cailloux se glis­saient de plus en plus sou­vent à l’intérieur. José trans­pi­rait à grosses gouttes dans sa che­mise, qui avait été blanche et repas­sée. Ses che­veux en étaient pois­seux.

« C’est vrai­ment un fumier, ce mec ! Me lais­ser mar­cher comme ça, dans le noir, pieds nus ou presque. Il s’en tape, lui. Une fois qu’il me l’aura four­gué, sa cour­roie de Tai­wan, il retour­ne­ra se pieu­ter près de sa femme en rigo­lant. »

Les yeux de José étaient exor­bi­tés de colère et de fatigue. Et il devait encore faire le retour, puis remon­ter la cour­roie dans le noir. Les lumières du vil­lage étaient désor­mais toutes proches.

« Dans un coin per­du comme ça, ils doivent pas en attra­per sou­vent, des pigeons nau­fra­gés comme moi. Alors, il va s’en mettre plein les poches. Je suis sûr qu’il ne me la ven­dra pas à moins de cent euros, sa cour­roie. La vache ! Cent euros une cour­roie ! »

Enfin, José arri­va sur la place du pate­lin, où se trou­vait le garage. Il était rouge de rage et cou­vert de pous­sière. (José, pas le garage.) Comme il s’y atten­dait, il y avait un appar­te­ment au-des­sus de l’atelier. Il ramas­sa une grosse pierre et l’envoya dans une fenêtre, dont les car­reaux explo­sèrent sous l’impact. Il recom­men­ça à deux ou trois reprises, et lorsque la lumière s’alluma là-haut, il hur­la de toute la force de sa frus­tra­tion :

« Prends ça, salo­pard ! »

Et comme la tête du gara­giste, hébé­té, appa­rut à une vitre bri­sée, il ajou­ta :

« Et ta cour­roie à cent euros, tu sais où tu peux te la mettre ? »


Commentaire

Le coup de la panne — 8 commentaires

  1. Bien aimé. La mon­tée en puis­sance. On voit arri­ver la chute, for­cé­ment, mais c’est tel­le­ment bien ame­né, qu’il ne peut en être autre­ment.
    En revanche, il y a un pro­blème tech­nique avec cette cour­roie :
    “La voi­ture conti­nua à avan­cer sur son élan, mais le moteur tour­nait à vide.”
    Soit c’est la cour­roie de dis­tri­bu­tion qui a lâché, alors, il explose le moteur et il ne risque plus de tour­ner à vide… Il n’y a plus rien à faire qu’à remor­quer la voi­ture.
    Soit c’est la cour­roie d’alternateur, et là, le moteur va finir par caler, parce que la bat­te­rie va être à plat. Et donc, le moteur ne tour­ne­ra pas à vide non plus… Et puis, même s’il change la cour­roie, il ne pour­ra pas repar­tir, parce que plus de jus dans la bat­te­rie.
    Alors je te pro­pose: Le gars n’est pas en voi­ture, mais en scoo­ter. Dans ce cas, ça colle à peu près à ton texte (La cour­roie sert à entrai­ner la roue).
    Ou le gars est en voi­ture et c’est un fusible qui lâche (facile à chan­ger quand on en a…), ou encore un panne sèche ? Une cre­vai­son ? Mais dans ce cas, faut revoir un peu l’histoire.
    Mais bon, je t’embête. Un non-tech­ni­cien n’y ver­ra que du feu.

    • Mais il m’embête, çui-là, avec sa cour­roie, son moteur et son scoo­ter ! °(^_^)°
      La der­nière fois que mon gara­giste m’a deman­dé d’ouvrir le capot, il a fini pas le faire lui-même parce que je ne savais pas où il fal­lait tirer ! Je sais chan­ger une roue, mais le reste… pour régler les pignons de mon vélo, j’ai appe­lé mon beauf à l’aide. À mes yeux, les engre­nages d’une deux-che­vaux ne sont pas beau­coup moins com­pli­qués que le réac­teur d’une cen­trale nucléaire. Je suis aller­gique à la méca­nique comme d’autres aux aca­riens, mais je vis très bien dans cet état.
      Alors, non, cher Chris­tian, je ne tou­che­rai pas à mon his­toire pour une sombre affaire de cour­roie. Et d’ailleurs, dans cette mini­fic­tion, j’ai par­lé de cour­roie parce que c’est à peu près le seul terme tech­nique à ma por­tée.

  2. Mon cher Claude,
    t’inquiète pas, avec la cour­roie acces­soire ton his­toire marche.
    En tout cas je me régale tou­jours autant de tes his­toires.
    Abras­so.
    Fred.

  3. Au début, j’ai ri jaune, car ce genre d’histoire m’est arri­vé très sou­vent. Ensuite, j’ai ri fran­che­ment, car dans les miennes d’histoires mal­gré une grande envie de réagir vio­lem­ment contre ceux qui n’y étaient pour rien, je n’ai jamais osé.

  4. Autour du cou la cour­roie G@rp, ça devrait faire une belle cra­vate.
    Des cour­roies y en a plein (‘fin ça dépend des voi­tures tout ça), alors tu en trouves bien une qui colle à ton his­toire. Et j’ai aimé, même si je le voyais encore un poil plus violent (la faute à Dex­ter que je lisais en regar­dant ton his­toire ? euh, le contraire peut-être ?).
    J’y pen­se­rai demain en appe­lant mon gara­giste pour pas­ser en pneus hiver !

    • Bon, la pro­chaine fois que je met­trai de la méca­nique dans une his­toire, je deman­de­rai une assis­tance tech­nique à Chris­tian ou Mysou­ris. Ça marche ?

      • Nan j’y connais rien. C’est juste que un jour j’avais un bruit dans ma voi­ture. J’ai fait écou­té à un col­lègue qui s’y connais­sait et il m’a dit : oh c’est rien une cour­roie qui couine. Et moi : et c’est grave ? Je vais griller mon moteur non ? Et lui : mais non, c’est une cour­roie d’accessoire presque inutile. Et moi : pour­quoi qu’ils l’ont mis si elle sert à rien ? Le col­lègue est par­ti dépi­té, mais pas autant que moi…

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