Coulommiers au lait cruLe corbeau, le renard, etc.

Maître Corbeau, une fois de plus, était parvenu à se saisir subrepticement d’un fromage, et était allé se percher sur la basse branche d’un arbre afin de le déguster tout à son aise.

Maître Corbeau était un gourmet doublé d’un philosophe. Il savait qu’avant le plaisir, c’est déjà du plaisir et, bien décidé à faire durer ce dernier, il ne se jeta pas sur sa proie comme le chien de meute se rue sur son écuelle sans en apprécier le contenu, tout au souci de l’alimentation. Notre volatile, en grand adepte d’Épicure, avait choisi de profiter du moment autant que du mets.

Il commença par l’observer. Il en contemplait la rondeur semblable à la Lune lorsqu’elle présente entièrement sa face. Il l’imagina roulant à travers les cieux, laissant derrière lui, telle une comète, un chapelet luminescent fait de fils étirés et fumants. À n’en point douter, ce nouvel objet céleste saurait égayer l’humeur et aviver l’appétit de quiconque l’admirerait.

Ayant fait, notre corvidé s’intéressa à la couleur. Celle-ci, loin d’être unie et monotone, offrait à qui voulait bien lui accorder de l’attention de subtiles nuances de teintes, ainsi que l’a décidé dame Nature qui a horreur de l’uniformité.

Puis, approchant ses narines avides, Maître Corbeau huma. Quelle délicieuse fragrance ! Le fromage, fait à point, ni trop avancé, ni pas assez mûri, laissait échapper un parfum à nul autre pareil, promesse de banquet régalien. Notre compère ne s’en lassait point, et, les yeux fermés de félicité, passait et repassait le bec juste au-dessus de la crème onctueuse afin de se réjouir du fumet avant de se repaître de la matière. Il en éprouvait une telle jouissance que pour un peu, il se serait pris pour un Phénix.

Il se préparait à écorner son trésor et enfin à en goûter la chair, lorsque, sans doute également alléché par l’odeur, advint Maître Renard.

« Bien le bonjour, Messire Corbeau », dit le nouveau venu d’un ton aussi graisseux que la pâte du fromage était veloutée.

Le volatile soupira et pesta in petto. Par le passé, il avait eu quelques différends avec le goupil, et il préférait désormais garder ses distances avec lui. Mais surtout, ce qui le contrariait le plus, c’est que l’importun surgissait à pareil moment, menaçant de gâcher ce qui aurait dû être la fête des sens, et la transformer en grimaçant souvenir.

Feignant de ne s’être point aperçu du malaise suscité par sa présence, le gêneur poursuivait sa tirade…

« Quel magnifique plumage vous avez là, mon ami ! Que sont éblouissants les reflets qu’il produit, lorsque le soleil vous effleure ! Eh quoi ? Ne craint-il pas de voir son éclat par votre présence terni ? Sans mentir, jamais en ces bois ne se vit pareille splendeur. »

Tandis que le quadrupède continuait ses flatteries et insistait de tout son poids, Maître Corbeau, qui n’avait daigné tourner le bec vers l’indésirable, ruminait en son for intérieur, ce qui est un bel exploit pour un oiseau qui est omnivore et n’a point d’estomac en surnombre. Il espérait alors que l’autre s’éloignerait dans un délai bref, libérant les abords de sa lourdingue présence.

Mais nenni. Le canidé à la longue queue emmanchée d’une grande gueule discourait encore et encore, dressant l’inventaire des grâces et qualités esthétiques de Maître Corbeau, pour qui il avait, assurait-il, la plus ample admiration, s’étonnant du même élan qu’il n’en fut point de même du restant de l’univers.

La moutarde montait lentement mais sûrement au bec de l’oiseau. Il avait eu vent de semblable mésaventure qui était arrivée à un sien ancêtre, lequel s’était fait avoir comme un poussin en se fiant trop aux flatteries du rusé rouquin.

« Rusé, certes, mais il va voir céans de quel bois je me chauffe. Ça va fumer, ce qu’un Phénix ne saurait craindre. »

Se tournant enfin et brusquement vers le courtisan, il darda sur lui son regard acéré comme la vipère fait de sa langue fourchue. Sautant à bas de son arbre, sur lequel il avait laissé son fromage à la consigne, il coupa la parole de Maître Renard, en plein compliment :

« Fi ! », fit le preux freux. « Cessez ces sournoises servilités, cet encensement si suintant de bassesse. »

Le goupil, interloqué, interrompit illico sa déclamation. Il avait vu, au cours de son existence, des proies implorer, d’autres tenter la fuite ou le soudoiement, d’autres encore qui osaient le combat, l’affrontement sans quartier. Mais que de victime à venir, une cible devînt attaquant était un fait inédit de mémoire de canidé.

« Écoute-moi bien », lança Maître Corbeau d’une voix dans laquelle on ne reconnaissait plus son habituel ramage. « À cause de vos salades, à toi, à tes aïeux et à tes semblables, les gens comme moi passent pour des imbéciles depuis trois siècles et demi. Tu as de la chance : j’ai un frometon à becqueter, et ce projet est prioritaire. Sans cela, je t’aurais volontiers éclaté ta sale petite gueule de flagorneur. Alors, trace de ton train le plus rapide et ne remets plus tes sales pattes dans le secteur. Dégage, maintenant ! »

Le Renard, honteux et contrit, fila la queue entre les jambes. Satisfait — on le serait à moins —, Maître Corbeau regagna son arbre, et retrouva sa branche.

Mais point le fromage. Icelui avait disparu, emprunté durant sa martiale absence par quelque malin mulot. À être corbeau, on n’en est pas moins pigeon, quand le sort s’en mêle et que la poisse vous colle…


Commentaire

Le corbeau, le renard, etc. — 8 commentaires

  1. Finement ciselé et fait à cœur : savoureux. Vraiment.
    (en revanche, on a déjà dit que c’était pas “pesta in petto” mais
    “pasta con pesto” — t’as encore oublié…)
    Bisous ! 🙂

    • Je suis toujours “estoupouflé” par le ressenti des autres sur mes textes. Celui-ci a été jeté à la va-vite en une heure, relu vite fait le lendemain, et mis en ligne à regret, faute d’avoir pu mieux faire. Peste !
      Bisous toi-même…

  2. Magnifique ! Mais le pauvre corbeau aurait dû lancer sa tirade comminatoire depuis la branche sur laquelle il était perché; ça lui aurait évité d’être encore une fois “honteux z’et confus”.

  3. Excellente idée que vous avez eu là mon ami, elle m’a permis de rire un peu et de rêver que l’expérience peut parfois servir à condition de savoir l’actualiser régulièrement.

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