049-CondamnéRecalcitrantLe condamné récalcitrant

Marcus et Caius voyaient enfin le sommet de la colline. Grimper jusque-là n’avait pas été une mince affaire au milieu de cette foule excitée. L’optio carceris, le gradé chargé des prisonniers, n’avait pas jugé bon de mettre plus d’une paire d’hommes sur cette corvée, et c’était tombé sur eux, pauvres munifices qui n’avaient d’autre choix que de baisser la tête et d’obéir. Ils avaient donc escorté le condamné jusqu’en haut du Golgotha. Normalement, deux soldats étaient amplement suffisants pour cette tâche, mais avec ce gaillard-là, l’affaire s’était rapidement révélée bien plus ardue que d’habitude.

Il y avait une foule énorme le long du chemin, et tout ce monde était venu pour voir le détenu avant sa crucifixion. D’ordinaire, ça ne se passait pas du tout comme ça. On escortait le condamné, il portait évidemment sa croix (c’était la sienne, après tout), on le fixait, et c’était tout. Mais dans ce cas, Marcus et Caius avaient dû batailler pendant un bon moment pour repousser les assauts des gens, surtout des femmes, qui voulaient absolument parler au prisonnier, le toucher, arracher un morceau de ses loques, lui essuyer le visage…

En plus, le gars n’arrivait pas à porter sa croix, ce qui n’était pas étonnant, tant il était maigre. Il avait chuté plusieurs fois, et pour ne pas perdre encore plus de temps, les deux légionnaires avaient accepté qu’un copain du condamné lui donne un coup de main. Ils avaient pu repartir, et ils parvenaient enfin au haut. « Comme si on n’avait pas pu le crucifier en bas » songea Marcus, rouge de fatigue dans sa lourde armure.

Pendant que Caius repoussait une fois de plus la foule et établissait un cordon de sécurité, Marcus déshabilla le détenu et le plaça sur la croix jetée au sol. Le gars s’y étendit avec un évident soulagement, s’imaginant peut-être qu’il allait se reposer un moment. Soit il ne connaissait rien à la vie, soit il était vraiment sonné. « Mais qu’est-ce que toutes ces nanas lui trouvent ? » se demanda Marcus qui, décidément, pensait beaucoup ce jour-là.

Caius vint le rejoindre. Il portait un sac en bandoulière, d’où il sortit quelques vis et une petite perceuse sans fil. S’accroupissant, il maintint avec un genou le bras du condamné sur le montant de la croix, lui appliqua la pointe d’une vis dans la paume de la main, mit la visseuse en position et appuya sur le bouton.

Rien ne se passa.

« Merda[1] ! » s’exclama-t-il.

« Qu’est-ce qui se passe, demanda Marcus ?

— La batterie est à plat.

— Non ? Quelle journée ! On est vraiment maudits. »

Le prisonnier ouvrit un œil et regarda ses tortionnaires, puis il leur dit :

« Eh ! Oh ! Les gars… qu’est-ce que c’est, cette histoire ? On est en l’an trente-trois, ça n’existe pas encore, les visseuses électriques.

— Et ça, c’est quoi ? »

Caius brandissait l’appareil. Le condamné put nettement lire la marque et l’indication made in Cathay.

« Et la batterie de rechange ? Tu as bien une batterie de rechange ? » s’enquit le prisonnier.

Décidément, ce supplicié était vraiment différent de ceux que Marcus et Caius convoyaient d’ordinaire. Caius rétorqua :

« Que dalle ! Avec le poids que ça pèse, j’en ai pris une seule. »

Sans conviction, il fit un nouvel essai avec l’appareil, mais il n’y eut pas de miracle.

« Alors, on fait quoi, demanda le prisonnier ?

— Alors on fait quoi, insista Marcus ? »

Caius se grattait le crâne en passant deux doigts sous son casque.

« J’en sais rien. T’as pas une idée, toi ? »

Marcus secoua négativement la tête.

« Et toi, prisonnier ?

— Moi oui. »

Drôle de bonhomme. Marcus commençait à comprendre les femmes qui étaient dans la foule.

« C’est quoi, ton idée ?

— Clouez-moi, tout simplement.

— Te clouer ?

— Ben oui, quoi. Avec un marteau.

— Ça va pas, non, s’exclama Marcus ?

— Il est fou, çui-là, renchérit Caius. Quand c’est pas une paire de batteries, c’est un marteau. Tu sais qu’une armure comme ça pèse déjà plus de trente kilos ? »

Le prisonnier soupira, visiblement découragé. Marcus se pencha vers son collègue.

« Tu sais à quoi je pense ?

— Non, mais je vais le savoir.

— Jette un coup d’œil autour de nous. »

L’autre s’exécuta. Enfin… je veux dire qu’il regarda aux alentours. Sur le Golgotha, à cette époque, il n’y avait ni boutiques de souvenirs, ni souk, ni basilique du Saint-Sépulcre. La vue portait à une assez bonne distance, et jusqu’où elle portait, Caius n’aperçut que des croix dressées, sur lesquelles des suppliciés étaient en train d’agoniser.

« Qu’est-ce que tu veux que je voie ? Il n’y a que des croix dressées, sur lesquelles des suppliciés sont en train d’agoniser.

— Parfaitement. Un de plus ou un de moins, tu crois que ça va se voir ?

— Franchement, ça m’étonnerait. Surtout qu’on est vendredi et que les contrôleurs, s’il y en a, doivent être pressés de rentrer chez eux et de retrouver Bobonne pour le week-end.

— Tout à fait. Alors, on relâche ce gaillard, et ni vu, ni connu, on retrouve nous aussi nos pénates.

— Ça marche. »

Les deux légionnaires délièrent le prisonnier, se relevèrent, et ils commençaient à partir d’un air nonchalant lorsque le condamné bondit sur ses pieds et les rattrapa.

« Eh, les gars… Ça va pas, ça. Je suis pas d’accord, moi.

— T’es pas d’accord avec quoi ?

— Je dois être crucifié, vous n’avez pas fini le boulot.

— On te dit que tu es libre, tu vas pas te plaindre, quand même ?

— Mais… vous ne comprenez donc pas ? Il y a un Plan ! Je DOIS mourir sur cette croix, c’est indispensable !

— Et ça va changer la face du monde, sinon ?

— Exactement ! Vous vous rendez pas compte !

— C’est ça, on se rend pas compte… Allez, ciao, on se reverra à Pâques ou à la Trinité. »

Et les deux sbires s’éloignèrent rapidement. Le condamné, visiblement désemparé, se tourna vers la foule qui avait franchi le cordon de sécurité et envahissait le sommet de la colline.

« Crucifiez-moi, s’il vous plaît ! Pierre, mon ami, ne me renie pas, fais ça pour moi.

— Mais tu es libre, Agneau de Dieu ! Ce jour est un grand jour.

— Et le Plan ? Il faut que je meure aujourd’hui ! Judas, viens à mon secours ! »

Judas donna un baiser au prisonnier qui ne l’était plus.

« Je suis si heureux, mon berger ! » ajouta-t-il.

Parvenus en bas du Golgotha, Marcus et Caius se hâtèrent de disparaître dans la foule.

« Qu’est-ce qu’on racontera, si quelqu’un se rend compte que le gaillard est toujours en liberté ?

— On dira qu’il a réussi à s’évader.

— C’est ça ! Et pourquoi pas qu’il est ressuscité, aussi ? Faut quand même pas les prendre pour des imbéciles. »

 


[1] Il s’agit là d’une locution latine très en vogue à cette époque antique. Elle servait à exprimer le mécontentement et le ras-le-bol, de manière cathartique. Afin de faciliter la bonne compréhension du texte par le lecteur, les dialogues seront désormais traduits en français. (Note de l’auteur)


Commentaire

Le condamné récalcitrant — 7 commentaires

    • De tout, je ne sais pas, mais tant qu’on ne manque de respect à personne, pourquoi se gêner ?
      Le monde manque terriblement d’humour. Pour le sauver, on a tenté les discours, le sacrifice, les fleurs, la guerre, la prière… essayons le rire, qu’est-ce qu’on a à perdre ?

  1. « mais tant qu’on ne manque de respect à personne, pourquoi se gêner ? » Pour que ce raisonnement soit valable, il faudrait que nous ayons tous la même perception du respect. Le rêve quoi. Mais, la religion est un sujet très délicat ou l’humour trouve rarement sa place. Heureusement, le choix de la religion ici ne présente pas un grand risque. Imagine une once d’humour sur certaines autres ?

    • Je crois fermement qu’il est possible d’aborder « légèrement » des sujets sérieux sans les traiter en dérision. J’accorde une immense importance aux croyances de chacun, et je ne me permettrai jamais de me moquer de ces choses. Entre « en rire » et « se moquer », il y a assez d’espace pour faire passer une péniche… ce que certains ne voient pas toujours, c’est vrai.

  2. Je comprends mieux, maintenant ! Je savais qu’il y avait une gruge dans le potage (NDA : c’est une vieille expression, scindée en 2 de nos jours. Fin de NDA).
    Quant à savoir si on peut rire de tout, je dis : oui. Mais ça ne regarde que moi, n’est-ce pas. Je dis ça, je dis rien, comme d’hab.

  3. De toute façon dans cet espace-temps là, cette religion n’existera pas, ou pas sous la forme que nous connaissons. Alors rions !
    J’ai adoré le coup de la visseuse électrique :p

  4. Très chouette ! Je me suis toujours demandé si tout ça aurait eu l’impact que ça a eu si l’histoire avait été différente…
    ça me fait penser à l’histoire :
    C’est Jésus qui remonte au Ciel après une petite balade sur terre… il arrive en courant et en criant :
    Papa ! Papa !
    Dieu : Oui mon fils ?
    Jésus : ben, dis-donc, tu sais, la farce qu’on avait mise en place il y a deux mille ans ???
    Dieu : Oui ?
    Jésus : eh bien, ça marche toujours !!!

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