LeLe cœur dans les nuages

Lucille avait rencontré le jeune homme dans la rue. Plutôt, elle l’avait trouvé dans la rue, assis dans un coin, en train de pleurer. Il ne s’était même pas mis à l’ombre.

Il faisait si chaud, elle avait un tel désir de fraîcheur, qu’elle avait failli passer son chemin, filer au plus vite chez elle s’abriter du soleil de plomb qui semblait l’écraser. Toutefois, le spectacle de ce garçon en sanglots était si rare, si déplacé, si étrange sous cette canicule qui ne parvenait pas à assécher ses larmes, qu’elle s’était arrêtée et lui avait parlé.

Il n’avait pas voulu lui dire son nom, ni pourquoi il était là, ni la cause de sa tristesse. Il n’avait pas prononcé un seul mot, préférant hocher ou secouer la tête en réponse aux questions de Lucille. Autour d’eux, les gens allaient et venaient sur le trottoir, indifférents, se hâtant pour échapper à la canicule sans toutefois courir afin d’éviter un effort. La ville étouffait sous la chaleur, le moindre geste entraînait des flots de sueur, respirer était une lutte, mais ce garçon pleurait en plein soleil et Lucille, accroupie devant lui, ne pouvait plus repartir, à présent qu’elle avait interrompu sa fuite.

Elle l’avait amené à son appartement. Lucille n’avait jamais, au grand jamais, fait venir chez elle un garçon rencontré dans la rue quelques instants auparavant. Mais il avait l’air si inoffensif, si fragile, si menacé qu’elle n’avait pas eu le cœur de l’abandonner. Elle l’avait recueilli comme s’il n’était pas un homme, mais un petit chat blessé.

Les jours suivants, le temps ne s’était pas amélioré. La sécheresse était générale et s’aggravait lentement. La végétation souffrait, les cultures étaient en perdition. Déjà, des pénuries s’annonçaient, des exploitants étaient au bord de la faillite et des champs entiers flétrissaient sous un soleil sans pitié. Pourtant, les présentatrices de la météo, tout en distillant des conseils de prudence et de sécurité, persistaient à annoncer en souriant un grand beau temps sur l’ensemble du territoire.

Les cheveux du garçon étaient la seule chose qui changeait, chez lui. Parfois frisés, parfois ondulés, parfois fuyants, comme repoussés par le vent, ils étaient généralement très clairs, presque blancs malgré sa jeunesse, mais pouvaient devenir sombres comme une menace, ce qui jurait avec son visage doux et généreux.

Lucille sortait le moins possible. À cause de la canicule, et de cet étrange garçon si triste et si gentil, qui avait envahi son existence par sa discrétion. Elle lui avait laissé sa chambre, et elle dormait sur le canapé. Il n’avait rien dit, pas même merci, comme si cela n’était pas anormal. Pas plus, en tout cas, que sa présence en ce lieu.

Lucille s’occupait de tout. Elle lui faisait à manger, le servait, changeait les draps, lui rappelait, comme à un enfant, qu’il était l’heure de se coucher. Il obéissait, approuvant toujours, parlant rarement, ne souriant jamais. Pas plus que lui, Lucille ne trouvait la situation insolite. Tout s’était mis en place de manière très simple, naturelle, comme si ces choses allaient de soi, comme s’il avait été prévu qu’il en soit ainsi.

Un soir qu’elle regardait à la dérobée son visage d’ange, se demandant en son for intérieur ce que ce jeune homme faisait chez elle, Lucille trouva la réponse. Il remplissait sa vie. Elle se sentait utile, pour la première fois depuis longtemps. Elle avait une existence routinière et insipide entre un boulot qui ne la passionnait pas, de rares copains et pas de famille. Bien sûr, elle n’était pas une ascète, sortait de temps en temps, prenait occasionnellement du plaisir, parfois avec un homme, mais il n’y avait rien de particulier, ni surtout rien de satisfaisant dans son quotidien. Depuis que ce garçon était là, elle se sentait justifiée, légitimée, comme si tout ce qui avait précédé n’avait eu aucun sens ni n’avait été salutaire en aucune façon. Elle avait l’impression de l’avoir attendu, d’être tout de même… valable.

Un jour, enfin, il parla. La chaleur était étouffante, le ciel désespérément bleu à perte de vue, sans l’ombre d’un nuage salvateur. Lucille avait branché un ventilateur, mais l’air qu’il brassait était chaud et épais. À la télé, on annonçait que les températures allaient encore augmenter, que de nombreuses personnes étaient mortes dans les hospices et les hôpitaux, que les enfants étaient fragiles… Il dit :

« C’est à cause de moi. »

Lucille lui demanda de répéter, craignant de ne pas avoir bien compris.

« Pourquoi serais-tu responsable d’une telle canicule ? Et comment ? C’est un phénomène naturel, tu n’y es pour rien !

— Si. Je suis le Tisseur de nuages. C’est moi qui les fais venir, c’est moi qui crée la fraîcheur et la pluie, la bourrasque et le brouillard. Je peux être nuée, cirrus, cumulus, stratus, nimbus, virga et tuba, pannus et pileus… »

À mesure qu’il expliquait, ses cheveux changeaient d’apparence. Vaporeux quand il parlait du vent, cotonneux lorsqu’il exprimait l’ombre, sombres quand il évoquait l’orage.

« La pluie apporte l’eau indispensable à la vie, les nuages apportent la pluie et l’ombre bienfaisante, et ils sont beaux, les nuages. Ils réfractent la lumière dans toutes les directions, s’enflamment le soir vers le couchant, s’embrasent le matin au levant, ils tracent des formes dans les cieux et rompent leur monotonie. Je peux dessiner dans les airs des animaux, des paysages, des montagnes et des dieux. Sans nuages, sans moi, il n’y aurait ni beauté, ni vie, ni bien-être. »

Il regarda Lucille de ses yeux tristes.

« Pourtant, personne n’en veut. On ne loue que le grand soleil, la chaleur, on déteste la pluie, on repousse l’ombre… Alors, j’ai laissé faire la canicule. »

Il cacha son visage entre ses mains. Lucille le connaissait assez, à présent, pour savoir qu’il pleurait.

« Personne ne les aime. Personne ne m’aime. »

 Lucille comprit son erreur. Elle avait cru qu’elle avait besoin de ce garçon, seulement. Pour se sentir utile, pour se sentir pleine de vie, pour être indispensable à quelqu’un. Elle réalisait sa vanité, et saisissait du même coup comme on peut être égoïste en donnant sans recevoir. Elle se rendait compte, enfin, que le Tisseur avait besoin d’elle, absolument. Elle prenait conscience de cet échange, de cette dépendance, et elle savait le nom que portait une telle ressemblance entre deux personnes. Elle le lui chuchota tout bas, approchant ses lèvres de l’oreille du jeune homme et effleurant sa joue.

« Si, moi, je t’aime… »

Alors, pour la première fois, elle le vit sourire. Pour la première fois, ses yeux étincelèrent. Pour la première fois depuis des semaines, en quelques instants, le ciel se couvrit d’épais nuages qui voilèrent la canicule. À l’encontre de toutes les prévisions météorologiques, ils éclatèrent comme on éclate de rire et des trombes d’eau vinrent rafraîchir la terre. Les gens sortaient dans les rues, levaient leur visage ruisselant vers le ciel afin de recevoir cette pluie bienfaitrice, criaient de joie et de bonheur.

Lucille et le Tisseur, dont la chevelure s’agitait comme en plein vent, restaient enlacés dans leur besoin mutuel.


Commentaire

Le cœur dans les nuages — 13 commentaires

  1. Oh, c’est un conte comme je les aime ! Tu n’es peut-être pas Tisseur, Claude, mais tu es un magicien des mots ! Et ça, ça n’a pas de prix ! Merci à toi !

    • Je déteste la chaleur, je commence déjà à avoir trop chaud avec les 23° de ces jours-ci. Ça m’a inspiré ! 🙂

  2. C’est un petit nuage qui se tortille dans le ciel, et qui tire sur la manche de la veste de sa maman.
    – Qu’est-ce que tu veux, mon chéri ?
    – Maman, j’ai envie de faire pluie-pluie.

    Ouais, je sais.
    Mais tu seras le laissé pour conte.

  3. Très joli, ce conte !
    C’est vrai, ça, qu’on rouspète toujours contre la pluie, contre les feux rouges, le réveil qui sonne… et quand ces nuisibles ne font pas leur travail, c’est tout de suite la pagaille et bien sûr on râle.
    C’est une bonne idée de personnifier une chose qu’on n’aime pas, et de lui donner des sentiments !
    Qu’est-ce qui t’a amené à le faire ? La chaleur à Toulouse n’est pas suffisante pour donner cette histoire…
    (Quant à l’histoire d’Alain, elle est mignonne aussi !)

    • La chaleur à Toulouse n’est pas encore très élevée, mais je sais qu’elle va le devenir, et comme lors de chaque printemps, je m’angoisse en pensant aux mois à venir et à passer dans la touffeur et la moiteur. J’ai vraiment un gros problème avec la chaleur.
      Je ne sais plus comment l’idée m’est venue. Je crois que je suis parti de l’image du Tisseur. J’ai eu il y a quelques années un ami qui était toujours de bonne humeur, et qu’on avait fini par appeler le Tisseur d’arcs-en-ciel.

  4. Ah comme j’aime ton univers, tes personnages. Le tisseur de nuage les rejoint.

    Je me suis bien douté que la chaleur arrivant t’avait inspirer ce conte. Comme toi quand elle dépasse 23°, je suis en mode survie.

    • Je l’aime bien moi aussi, ce tisseur. Il reviendra peut-être, cet été, quand on tirera la langue. 😛

  5. Oui belle histoire, ça fait rêver, merci Claude qu’on puisse s’échapper comme ça du réèl.

  6. Ben si tu crains la chaleur, viens un peu par ici… à 1000 mètres, toujours un petit air frais et rarement plus que 22 degrés, c’est tellement idéal… et en plus on a une chambre d’amis 🙂
    A part ça, un jardinier te dira qu’il ne faut pas des trombes d’eau sur la terre quand elle est trop sèche, mais une bonne petite pluie fine et régulière pour qu’elle puisse bien pénétrer… je t’en souhaite quelques unes à Toulouse pour cet été…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *