SONY DSCLe cimetière des rêves oubliés

Lorsque Laurent eut soufflé les bougies de son soixantième anniversaire, il décida d’enterrer ses derniers rêves, qui étaient morts. Pour ce faire, il se rendit au cimetière, acheta une concession et entreprit de creuser la sépulture dont il avait besoin, et qui serait de dimensions modestes, car la plupart des idéaux de Laurent n’avaient pas vécu jusque-là.

Il s’était gardé de laisser aller ses émotions, mais il ne put retenir ses larmes en voyant ses ultimes illusions reposer pour l’éternité au fond de ce trou. Il se reprit, referma la tombe et se recueillit pendant quelques minutes.

Le silence de ce lieu de quiétude fut troublé par les pas de quelqu’un qui marchait dans l’allée gravillonnée derrière Laurent. Celui-ci ne prêta aucune attention au nouveau venu et il poursuivit sa petite cérémonie. Après tout, des obsèques restaient une affaire personnelle. Même si l’on était très nombreux à des funérailles, chacun demeurait plongé dans la solitude en son cœur.

En son for intérieur, toutefois, Laurent se demandait qui venait le déranger dans un pareil moment, et il risqua un coup d’œil vers l’intrus.

Il s’agissait d’un homme jeune, vingt-cinq ans au maximum, qui creusait un caveau un peu plus loin. Pourtant, il ne ressentait à l’évidence pas la moindre tristesse. Au contraire, il maniait la pioche et la pelle avec un bel enthousiasme, rejetant la terre hors dudit trou, dont la profondeur augmentait à bonne allure. Sans se préoccuper de la saleté qui crottait ses vêtements ni de la sueur qui dégoulinait de son front, le type n’interrompait pas son effort et même, sans se gêner le moins du monde et sans égard pour les visiteurs du cimetière, il se mit à chanter une ritournelle entraînante d’une assez forte voix.

Laurent s’approcha du jeune homme. Ce garçon avait l’air si heureux qu’il était impossible de lui en vouloir de troubler la quiétude du lieu. Laurent lui adressa un signe de tête, et l’autre répondit d’un large sourire. Engageant la conversation, Laurent lui fit part de son admiration devant tant de vigueur.

« Je vais me marier, déclara l’autre !

— Félicitations.

— Je m’appelle Franck. Je suis venu pour enterrer ma vie de garçon, et je suis le plus heureux des hommes. »

Laurent se présenta à son tour. De tels projets lui rappelaient sa propre jeunesse, lui-même étant là pour faire le deuil de ses rêves d’antan. Il souhaitait malgré tout beaucoup de bonheur à Franck, lorsqu’il fut interrompu par l’arrivée d’un homme et d’une femme qui allaient bras dessus, bras dessous en devisant gaiement. Eux aussi se mirent à travailler le sol de concert.

Laurent n’était pas du genre à se mêler des affaires d’autrui. Toutefois, il était curieux de savoir ce que ces deux-là avaient à enfouir en ce lieu, et il les aborda en remarquant un petit paquet qu’ils avaient déposé près de leur fosse.

« Forcément, après vingt ans de vie commune, les choses se dégradent si l’on n’y prend pas garde, expliqua le monsieur. C’est ce qui nous est arrivé, et pendant longtemps, entre nous, la situation fut tendue. Je ne me suis pas présenté, je m’appelle Henri.

— J’en avais aussi gros que lui sur la patate, poursuivit la femme. Nous avons même failli divorcer. Mon nom est Éléonore.

— Alors, nous avons décidé que ce conflit devait cesser, et nous sommes venus ici pour enterrer ensemble la hache de guerre. »

Naguère, une telle histoire aurait laissé Franck indifférent, mais avec ses noces prochaines en ligne de mire, il se sentit de tout cœur avec ce couple. Éléonore déballa le petit paquet et en tira la fameuse hache. Elle et Henri la jetèrent ensemble dans le trou et ils observèrent une minute de silence.

Avant qu’elle fût écoulée, un autre personnage fit son apparition. C’était une femme qui traînait, outre les habituelles pelle et pioche, un cercueil de bon aloi, de facture tout à fait classique.

« Serait-ce enfin une inhumation normale ? », se demanda Laurent.

Il était évident dès le premier regard que la nouvelle venue n’avait aucune intention de se presser. Elle faisait quelques pas, s’arrêtait, admirait la vue, repartait, s’interrompait à nouveau pour cueillir des fleurs… Elle finit par atteindre le groupe des autres. Elle posa le cercueil et leur sourit de toutes ses dents.

« Savez-vous où je pourrais fouir pour enfouir ceci, demanda-t-elle ? Ce n’est pas très lourd, mais ça devient pesant, si je peux m’exprimer ainsi.

— Si l’endroit vous convient, vous pouvez vous installer ici, répondit Franck. »

Il n’y avait pas beaucoup de place dans le coin qu’il désignait, mais la proposition sembla satisfaire la femme, qui entreprit de piocher tout en déclarant qu’elle se prénommait Édith.

« J’en avais assez de courir tout le temps par manque de temps, expliqua-t-elle. J’étais tout le temps en retard. Alors, je me suis mise à tuer le temps. Je n’ai pas eu de mal à y parvenir, car il n’est pas très résistant, mais je ne savais que faire de sa dépouille, trop compromettante. Je l’ai dissimulée dans ce cercueil, et je viens m’en débarrasser. »

Elle n’était pas pressée d’en finir, l’affaire menaçait de durer toute la journée. Une nouvelle fois, on entendit des bruits de pas qui s’approchaient. Le nouvel arrivant, vêtu d’un bleu de travail, portait lui aussi des outils de terrassement, dans une brouette, et semblait un peu égaré.

Lorsqu’il eut garé son véhicule près du petit groupe, Laurent lui demanda s’il venait également procéder aux funérailles d’une partie de sa vie. L’autre le dévisagea avec dédain.

« Vous croyez que j’ai que ça à faire ? Je bosse moi, môssieur. Je suis là pour enterrer les câbles du téléphone, à cause que chaque tempête nous les flanque par terre… »


Commentaire

Le cimetière des rêves oubliés — 10 commentaires

  1. Histoire qui me parle beaucoup, lors de deux scènes en particulier ; je tairai lesquelles par pudeur, ce qui n’empêchera pas ma totale adhésion à ce conte.
    (Catégorie 1 pour l’initié :o)

  2. Je constate chez toi un bel optimisme en ce mois d’aout. J’irai bien dans ton cimetière, mais je ne peux point. Je tire une charrette que je désirerais enterrer, mais il y a un C… qui la tire dans l’autre sens pour m’en empêcher et je crois qu’il est plus fort que moi…

    • Du tir à la corde version charette, fallait y penser. Demande un coup de main à un Basque, ils s’y connaissent, dans ce genre d’exercice…

  3. Très beau texte, tout en poésie. Je l’ai lu à la lueur que ma chandelle.
    Hélas, elle est morte et je n’ai plus de feu. Ouvre moi l’aorte que j’expire un peu.

    Aaaaaaarrrgg

    • Essaie de lui faire la respiration artificielle, à ta chandelle. Mais fais gaffe, si elle a une bouche d’incendie, tu pourrais t’enflammer…

  4. Très réussie, cette nouvelle ! Partir du dictionnaire et des différentes acceptions d’un mot pour construire une histoire… il faut s’appeler Claude pour le faire ! Bravo !
    Et bien sûr, le titre nous fait penser au “cimetière des livres oubliés” dans “L’Ombre du vent” de Carlos Ruiz Zafon (que tu nous a présenté il y a quelque temps).

    • J’ai pensé à toi en choisissant ce titre. J’étais CERTAIN que tu saisirais l’allusion immédiatement ! 🙂
      Il y a deux autres romans de cet auteur où il est question de ce cimetière. Il s’agit de Le jeu de l’ange et Le prisonnier du ciel.

  5. Excellent ! Une idée toute simple et originale qu’on regrette de n’avoir pas eue soi-même. Il a raison l’autre quand il dit qu’un bon écrivain est avant tout un grand lecteur.

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