095-ChoixMotsLe choix des mots

Anna­belle posa une tasse de café sur la table, devant Daniel, et s’installa en face de lui. Il ne réagit pas, le nez tou­jours entre les pages du gros livre dans lequel il était plon­gé depuis presque deux heures. Elle atten­dit patiem­ment quelques ins­tants, puis se racla la gorge pour signa­ler sa pré­sence. Daniel ne bou­gea pas davan­tage. La jeune femme déci­da d’employer une méthode plus directe.

« Allo, base lunaire ? Ici Hous­ton. Me rece­vez-vous ? »

Sans quit­ter le livre des yeux, Daniel hocha la tête et esquis­sa un sou­rire. Anna­belle exploi­ta immé­dia­te­ment son avan­tage, si ténu soit-il.

« Ah ! tu es vivant ? Je n’en étais pas sûre…

— C’est un bou­quin pas­sion­nant, dai­gna répondre le gar­çon.

— Ça parle de quoi ? »

Anna­belle était consciente qu’en s’aventurant sur ce ter­rain, elle ris­quait de perdre le peu d’initiative qu’elle avait acquis.

« De lin­guis­tique. Pas seule­ment de fran­çais, mais de tous les mots et de toutes les langues. »

Anna­belle haus­sa les sour­cils et écar­quilla les yeux. Elle consi­dé­ra l’épaisseur de l’ouvrage.

« Et il y a tant de choses à dire sur la ques­tion ?

— Je n’aurais pas cru, moi non plus. Ça explique qu’un lan­gage est lié à la culture de ceux qui le parlent. Plus une civi­li­sa­tion est riche dans un domaine, plus le voca­bu­laire sera four­ni sur le sujet. À l’inverse, moins elle est concer­née par un thème, moins il y aura de mots pour en par­ler. »

La jeune femme ten­ta une diver­sion, mais en vain…

« Tu ne veux pas de mon café ?

— Si, j’aime ton café, tu le fais très bien, répon­dit-il dis­trai­te­ment. Bien sûr, tout est lié : l’Histoire d’un pays et sa géo­gra­phie, entre autres, influent sur la manière dont les gens parlent.

— La géo ? Tu te moques de moi, là. Qu’est-ce que ça change qu’il y ait des mon­tagnes ou un désert ?

— Je vais te don­ner un exemple. La Suède est un pays où il fait froid.

— Le scoop !

— Il neige beau­coup, dans ce coin. Eh bien, il y a en sué­dois une ving­taine de termes pour dési­gner la neige. C’est nor­mal, ces gens-là en dépendent. Pour se dépla­cer, pour se vêtir, pour leur san­té, leurs loi­sirs, etc. Du coup, ils la nomment de nom­breuses façons dif­fé­rentes, pour mieux expri­mer si elle va les gêner, les mena­cer, les amu­ser… Dans un autre domaine, les marins ont un mil­lier de noms pour les vents. »

Anna­belle com­pre­nait les expli­ca­tions, mais pas l’intérêt que Daniel por­tait à la ques­tion. Les Sué­dois pou­vaient dire ce qu’ils vou­laient de la neige, ça ne la regar­dait pas. Ses pen­sées furent inter­rom­pues par Hec­tor. Hec­tor s’approcha à pas lents et gra­cieux de leur table sur laquelle il sau­ta d’un bond souple et silen­cieux. Sans hési­ter, il se diri­gea vers Daniel, contour­na la tasse et frot­ta son museau au men­ton du jeune homme qui le cares­sa.

« J’aime les chats, lui dit-il, mais je suis en train de par­ler. Attends ton tour, Hec­tor ! »

Il sou­rit et reprit ses com­men­taires.

« Une des langues les plus riches est l’arabe. Je ne te parle pas de l’arabe par­lé cou­ram­ment dans la rue, mais de l’arabe lit­té­raire. Par exemple… tu sais qu’ils aiment bien le miel. Tu as déjà dégus­té leurs pâtis­se­ries ?

— Avec modé­ra­tion.

— Ils ont près de quatre-vingts termes pour le miel !

— Mais qui connaît tous ces mots ?

— Ras­sure-toi, il ne doit pas y avoir beau­coup d’érudits capables de les citer tous. Encore moins pour les cinq cents mots qui dési­gnent un lion, selon son âge, sa cou­leur, s’il dort ou s’il chasse, etc.

— Et encore, il n’y a plus beau­coup de lions dans le désert. Il doit y avoir davan­tage de cha­meaux.

— C’est pour­quoi il existe mille mots pour ces mam­mi­fères… »

Anna­belle réflé­chit, le visage ten­du et le front plis­sé. Daniel la regar­da ten­dre­ment et décla­ra :

« Je t’aime, quand tu fais cette tête ! »

Puis il se remit à cares­ser Hec­tor tout en cher­chant des yeux l’endroit où il avait inter­rom­pu sa lec­ture. Alors qu’il retrou­vait le fil, elle le cou­pa à nou­veau.

« Alors, on est mal bar­rés, ici.

— Pour­quoi ?

— Au cours des cinq der­nières minutes, tu as dit que tu aimais le café, que tu aimais les chats, et que tu m’aimais, moi. Tu réa­lises la situa­tion ? Il y a des cultures qui ont des dizaines ou des cen­taines de mots pour par­ler de neige, de vent ou de cha­meau, et ici, nous n’avons qu’un seul verbe pour par­ler d’amour. Et toi, ça ne te gêne pas ? Ça signi­fie sans doute que notre civi­li­sa­tion n’est pas concer­née par ce thème. On a l’impression que c’est de la même façon que tu aimes le café, les chats et moi. Et sans doute aus­si ta mère. Mer­ci de me mettre dans le même panier qu’elle ! »


Commentaire

Le choix des mots — 10 commentaires

    • Que cha­cun des lec­teurs dresse la liste de ce qu’il “aime”. Le mélange est impres­sion­nant. Pour ma part, j’aime faire de la pho­to, j’aime la Bre­tagne, j’aime mes enfants, j’aime le vent, j’aime les bananes, j’aime aller au cirque, j’aime les cou­leurs vives, j’aime mes voi­sins, j’aime la marche à pied… Un seul mot, aucune nuance, mais des cen­taines de sens dif­fé­rents, pour­tant.

    • Le phé­no­mène existe cer­tai­ne­ment aus­si dans d’autres langues avec d’autres mots, mais je ne suis pas un spé­cia­liste. Cette idée m’est venue en repen­sant à une conver­sa­tion que j’ai eu il y a une tren­taine d’années (!) avec un ami liba­nais et tra­duc­teur d’arabe lit­té­raire. J’ai fait quelques recherches sup­plé­men­taires pour écrire cette mini­fic­tion, et j’ai appris que, tou­jours en arabe, il y a une cen­taine de mots pour dési­gner l’amour. Impres­sion­nant. Oui, mais… ils en ont aus­si dans les 4000 pour par­ler du mal­heur !

  1. té… comme on passe du café à la belle-mère ! Et la ten­dresse bor­del !
    Ceci dit, peut-être que si on n’a pas trop de mots pour l’amour c’est parce qu’on le fait plus qu’on le parle… héhé

  2. Ma ques­tion : la plu­ra­li­té des vocables, si elle mul­ti­plie les nuances d’un para­digme, ne nuit-elle pas au sen­ti­ment de plé­ni­tude, à la sim­pli­ci­té ?
    Exemple : groumph !
    N’y a-t-il pas là un vrai charme brut de l’expression, une sorte, com­ment dirais-je, d’archétype lexi­cal ?
    Repre­nons aux doctes lin­guistes la liber­té de com­mu­ni­ca­tion authen­tique qu’ils nous ont confis­quée.
    La léga­li­sa­tion du port des mas­sues en loupe de chêne sera abor­dée sub­sé­quem­ment.

  3. Mer­ci Claude pour cette mini­fic­tion, que j’ai lue, comme d’habitude, avec délec­ta­tion! Tu vois, chez moi, un mot fait naître une idée, une image, un voyage ima­gi­naire; ce mot en contient donc cent, peut-être cinq cents ou mille, chaque fois dif­fé­rents. Ce sont les voyages aux­quels tu nous convient, même en peu de mots. C’est peut-être ça , entre autres, le voyage en poé­sie…

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