LeLe bout du tunnel

L’histoire que je me décide à raconter aujourd’hui n’est pas une fiction. Je sais pertinemment que la plupart, sinon la totalité, de ceux qui me liront me prendront pour un affabulateur. Peu importe. Je révèle ceci malgré le serment fait il y a longtemps puisque celle à qui je le fis a désormais disparu.

À l’époque déjà si lointaine de ma jeunesse, je m’adonnais avec passion à la randonnée en montagne. L’unique fois où j’eus l’imprudence de me lancer seul dans une course, au cœur sauvage des Pyrénées, je fus pris dans l’un de ces terribles et imprévisibles orages comme il en éclate les jours de chaleur. Je me trouvais alors non loin d’une ancienne route depuis longtemps abandonnée, et je découvris par hasard un tunnel, creusé des décennies auparavant, et dans lequel je m’abritai.

Hélas, je n’avais parcouru que quelques mètres que, gêné par l’obscurité à laquelle mes yeux n’étaient pas habitués, je me tordis la cheville dans une ornière et tombai lourdement. La douleur fut si vive que je perdis connaissance.

Lorsque je revins à moi, je me trouvais sur une couche de fortune. Mon pied droit me faisait souffrir, ainsi que ma tête, qui avait dû recevoir un coup au moment de la chute. Il n’y avait pas d’éclairage dans ce lieu, toutefois je me rendais compte à tâtons que mon crâne et ma cheville étaient grossièrement bandés. J’allais tenter de me lever quand la porte s’ouvrit sur quelqu’un et qu’un peu de lumière entra. Un instant aveuglé, je ne distinguai qu’une silhouette menue. Il s’agissait d’une jeune fille. Elle était bien plus petite que la moyenne, d’une pâleur inquiétante, mais ce sont surtout ses yeux qui ont attiré mon attention. Leurs iris étaient si clairs qu’ils semblaient blancs, au point que je l’ai crue aveugle.

Me voyant éveillé, elle m’adressa une grimace aux airs de sourire et prononça quelques sons dans lesquels j’eus du mal à reconnaître des mots. Elle m’expliqua qu’elle m’avait trouvé blessé et gisant, qu’elle m’avait aidé à me traîner dans ce réduit qui avait dû autrefois être utilisé par des ouvriers, et où elle m’avait soigné sommairement.

Alors que je m’inquiétais de savoir qui elle était, où nous nous trouvions et comment elle vivait en un tel lieu, elle tendit l’oreille, parut effrayée et s’en fut sans explications. Elle revint plus tard, m’apportant un bout de pain grossier et quelques fruits, me déclara que je ne devais surtout pas faire de bruit ni manifester ma présence, et repartit.

Durant ce que je pense avoir été plusieurs journées, car j’étais dans l’obscurité et j’avais perdu toute notion du temps, la fille me fournit en quantité tout juste suffisante de quoi manger, et surveilla mes blessures. Elle s’appelait Neyla. Bien sûr, je ne cessai de l’interroger, et ce fut par bribes que j’appris, avec stupeur, où j’étais, et avec qui.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Pyrénées furent une importante ligne de passage vers l’Espagne, où tentaient de s’enfuir nombre de ceux qui étaient recherchés par la Gestapo, notamment des familles juives. Beaucoup d’habitants de la région aidaient ces réfugiés à franchir la frontière et gagner la liberté. Ces passeurs vivaient souvent dans la montagne, se dissimulant dans des planques et n’ayant que peu de contacts avec la société.

Dans cette région, ils avaient élu domicile dans ce vieux tunnel, déjà inutilisé. À la capitulation de l’Allemagne, ignorant peut-être que tout était fini, ils y restèrent, s’organisant en une communauté dissociée de leurs semblables. Ils y étaient toujours lors de ma mésaventure !

Malheureusement, la plupart oublièrent le sens de leur présence en ces lieux. De résistants inquiets de la marche du monde, ils étaient devenus reclus, coupés de ce monde. Ils vivaient dans ce tunnel, ne se risquant à l’extérieur que la nuit, ne voyant jamais la lumière du jour, ce qui expliquait les étranges et inquiétants yeux de Neyla, qui avait perdu leur capacité à supporter la clarté au profit d’une nyctalopie plus adaptée à leurs conditions de vie.

Ils avaient également, et c’était bien plus regrettable, rejeté le reste de l’humanité, vivant en autarcie et isolés depuis des décennies. Comment étaient-ils parvenus à demeurer invisibles durant une aussi longue période ? Je l’ignore totalement. Je n’étais sans doute pas le premier à tomber sur eux par hasard, et je préfère ne pas savoir ce qui est arrivé à ceux qui m’avaient précédé. Car évidemment, le secret de leur existence était le meilleur garant de leur survie. Que leur présence se fût ébruitée et c’en eût été fini de leur quiétude, on leur aurait refusé le droit de continuer à vivre de leur si étrange manière.

Moi, j’ai eu la chance d’être trouvé par Neyla qui, non seulement m’a aidé à me remettre de mes blessures, mais surtout a choisi de me laisser repartir après m’avoir caché à ses compagnons durant les quelques jours nécessaires à ma guérison.

Pendant des années, j’ai pensé à Neyla et aux autres hommes et femmes qui vivaient dans le vieux tunnel. Combien étaient-ils ? Je n’avais vu que la jeune fille. Comment se cachaient-ils ? Qu’était-il advenu d’elle ensuite ? S’était-elle unie à un de ces troglodytes oubliés ? Était-elle devenue mère à son tour ?

Je ne gardai d’elle, outre son prénom, que le triste sourire qu’elle m’avait adressé la nuit où j’étais reparti, après lui avoir juré de ne jamais révéler leur présence en ce lieu. Les autres ne m’auraient sans doute pas accordé leur confiance. Qu’avais-je été pour Neyla ? Une parenthèse dans la routine de son existence austère ? Un contact avec ce monde qu’elle ne connaîtrait jamais ? Un espoir de romance ?

Pendant toutes ces années, j’ai respecté mon serment et je n’ai rien dit, me contentant de me souvenir de celle qui m’avait assurément sauvé la vie, car je n’aurais pas pu refaire seul et sur un pied, dans la nuit et sous la pluie, le trajet vers chez moi. Je ne suis jamais retourné là-bas.

Avec les séquelles que j’ai gardées de cet accident, je n’ai plus été en mesure de me lancer dans de longues courses en montagne. Au fil du temps, je me suis souvent demandé si Neyla était toujours en vie, elle qui menait une existence âpre et difficile, sans médecine, sans confort, presque un retour à la sauvagerie animale. Et récemment, j’ai appris qu’un séisme a ravagé cette région, que des pans entiers de montagne se sont écroulés, laissant un territoire dévasté, et condamnant les grottes naturelles qui s’y trouvaient. Les tunnels artificiels aussi, bien sûr.

Je suis désormais certain que la mort a emporté tous ces gens, me libérant de mon serment. Si j’avais un peu plus de force et moins d’années, j’irais déposer quelques fleurs sur la tombe de Neyla aux yeux trop clairs. Je n’ai passé que quelques heures en sa compagnie, je n’ai pas seulement entraperçu une des autres personnes qui se dissimulaient avec elle, mais depuis, de toute ma vie, je n’ai jamais emprunté un tunnel sans fouiller du regard dans les recoins sombres. Au cas où, là aussi…


Commentaire

Le bout du tunnel — 5 commentaires

  1. Il y a un truc qui me dérange dans cette nouvelle. Attention, je n’ai pas dit qu’elle ne me plaisait pas, bien au contraire ! C’est justement parce qu’elle est bien écrite qu’elle a réussi à me questionner, à me déranger, à me bousculer.
    Parce qu’au final, se cacher dans un tunnel, ça leur a servi à quoi ? Et au fond, quel a été le sens de leur vie ?
    Encore une bonne leçon sur la vacuité de nos existences…

    • Ben voilà… ça marche ! Le but était précisément de déranger, ou plutôt de faire en sorte que la prochaine fois que le lecteur empruntera un tunnel, il fouille du regard dans les recoins sombres, au cas où…
      D’ailleurs, je vais de ce pas ajouter une phrase à la fin de mon histoire… 😈

  2. Ouah. Super souvenir ! C’est si bien écrit que j’ai eu des doutes entre réalité ou fiction. Car en effet, comment ce petit monde a pu se cacher durant toutes ces années aux regards des curieux hommes que nous sommes ?
    Mais tout est possible quand on sait que l’on découvre de nouvelles espèces d’animaux ou que l’on redecouvre une espèce que l’on croyait éteinte.
    Le tout début de ton histoire m’a fait penser au livre « Quand vient l’orage » de Marie Hélène Delval… un ado se perd dans les montagnes, un soir d’orage, avec une cheville foulée ? lecture junesse mais ça m’a bien plus grâce à l’étrange légende…
    Belle semaine

    • J’aime ces histoires où l’on doute de la fiction (après tout, il y a plein d’histoires vraies si incroyables que l’on doute de la réalité). J’aime être moi-même piégé. J’aime en raconter à d’autres. C’était la première fois que j’en écrivais une, mais j’ai aimé, alors je récidiverai certainement. 😎

  3. Oui les tunnels me font peur,ado j’ai fait une fugue et j’étais cachée dans les casemates au Luxo , heureusement, je n’etais pas seule .
    Voilà avec ton histoire tu as réussi à raviver des souvenirs, 😉

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