LeLe bal des gens pires

On ne parle que de ça dans la savane et la jungle. La rumeur gagne la jungle, s’embourbe sur les berges du large fleuve, se risque dans les mari­gots où vont boire les ani­maux, elle atteint la cime des grands arbres, ram­pant sur le tronc des énormes bao­babs, rejoint les che­mins pous­sié­reux qui tra­versent la brousse, puis résonne dans les col­lines, se fau­file entre les blocs de gra­nit, s’étend sur la cano­pée, s’aventure dans les ter­mi­tières, se hisse au flanc des mon­tagnes, se risque dans les tanières, les antres, les repaires… Et en tous lieux, ceux qui la reçoive tremblent sous le choc, fré­missent en ima­gi­nant les consé­quences d’un tel évé­ne­ment. Par­tout, un seul cri, une seule inquié­tude, une unique angoisse : qu’allons-nous deve­nir ?

Car le lion, le Roi, est mort ce soir.

Le roi est mort. Vive le roi ! Le pro­chain, évi­dem­ment. Mais voi­là que la crainte repa­raît. Qui sera le nou­veau monarque ?

Le lion était ter­rible, c’est un fait, cepen­dant il était rapi­de­ment repu, et ensuite, il s’endormait pen­dant long­temps. C’était le Roi, mais un roi pla­cide.

Bien sûr, il faut le recon­naître, il man­geait les autres ani­maux, c’est-à-dire ses propres sujets, cer­tains, tout au moins. Tou­te­fois, il ne dévo­rait que les vieux, les malades, les faibles… Dans la plu­part des cas, il se conten­tait d’une ou deux proies pré­le­vées au sein de trou­peaux immenses. Il ne gas­pillait pas, le lion. Il était même si éco­nome qu’il épar­gnait jusqu’à ses forces et fai­sait bos­ser ses femelles à sa place. Avec lui sur le trône, on savait à quoi s’en tenir.

À pré­sent, il fal­lait affron­ter l’inconnu oppres­sant, et l’importante et lan­ci­nante ques­tion : qui allait suc­cé­der au lion ?

Le singe vou­drait bien de cette cou­ronne, mais il sait que s’il la prend tout de go, les autres le mas­sa­cre­ront. Alors, il attend. Quoi donc ? Son heure…

Les can­di­dats sont nom­breux, bien sûr, puisque la place était bonne.

« Je sais ce qu’il vous faut », déclare le pre­mier pré­ten­dant, un rhi­no­cé­ros au gros nez. « Je vis avec vous depuis long­temps, dans cette savane. Alors, écou­tez… Je pour­rais être un excellent roi. »

C’est vrai qu’il pour­rait faire l’affaire, pensent le pha­co­chère, la man­gouste et la pan­thère. Cepen­dant le singe, lor­gnant la cou­ronne, leur fait remar­quer que le rhi­no n’a jamais mis les pattes dans la forêt à cause de sa cor­pu­lence et qu’il ne peut rien connaître des sou­cis de ses habi­tants.

Un autre can­di­dat s’avance. Il s’agit de la gre­nouille d’aspect un peu flasque, mais, contre toute attente, il s’avère qu’elle est belle par­leuse.

« Moi roi, je ferais en sorte que tous aient à man­ger. Moi roi, je ne me conten­te­rais pas de dor­mir toute la jour­née comme fai­sait le lion. Moi roi, je me consa­cre­rais à éloi­gner les chas­seurs et bra­con­niers. Moi roi, je pro­té­ge­rais les petits de toutes mes forces… »

Tous ceux qui sont pré­sents hochèrent la tête d’admiration. Qu’est-ce qu’elle cause bien, cette gre­nouille ! Le singe, sans quit­ter des yeux la cou­ronne, signale qu’en effet, elle est agile de la langue, mais que toutes les forces réunies du batra­cien ne repré­sen­te­raient pas grand-chose si ce coin de la savane fai­sait l’objet d’un safa­ri.

« Ne vous trom­pez pas en dési­gnant le pro­chain monarque », clame un autre concur­rent. « Il est impor­tant de réflé­chir et de faire le bon choix. Je suis une tor­tue, donc si j’étais le roi, je ne man­ge­rai jamais l’un de mes sujets, contrai­re­ment au lion, et grâce à ma lon­gé­vi­té, vous serez tran­quilles dura­ble­ment, pas comme avec cer­tains. »

Cer­tains, comme le gnou, le gué­pard et l’hippopotame, approuvent déjà, mais le singe fait remar­quer en gri­ma­çant et en s’approchant de la cou­ronne qu’un roi qui marche aus­si len­te­ment ne pren­dra jamais assez vite les déci­sions qui s’imposeront.

L’hyène avance d’un pas, pattes écar­tées. Ses épaules sont agi­tées d’un tres­sau­te­ment intem­pes­tif, tou­te­fois elle sou­rit d’un air ras­su­rant.

« Avec moi, vous ne ris­quez rien, je ne mange que des cadavres, des déjà morts. Ça fait long­temps que je me dis que je devrais être votre roi, car je peux com­prendre à la fois les pro­blèmes des car­ni­vores, puisque je mange de la viande, et ceux des her­bi­vores, puisque je ne chasse pas. Je devrais vrai­ment être votre roi. J’y pen­se­rais depuis long­temps en me rasant chaque matin si je me rasais, mais je ne me rase pas. Mais quand même, je suis le roi qu’il vous faut ! »

Le singe sou­ligne tout en admi­rant la cou­ronne que l’hyène ne connaît ni les sou­cis des car­ni­vores, puisqu’elle ne chasse pas, ni ceux des her­bi­vores, puisqu’elle mange de la viande.

Alors, le plus impres­sion­nant de tous avance d’un pas. C’est l’éléphant. Il dresse sa trompe et clai­ronne :

« Vous avez besoin d’un roi fort ? Vous avez besoin d’un roi invin­cible ? Vous vou­lez un roi qui vit long­temps ? Vous atten­dez de votre roi qu’il vous connaisse ? C’est vrai, c’est vrai… Moi, je suis fort, invin­cible, résis­tant et doué d’une mémoire pro­ver­biale. Je suis le mieux pla­cé pour être votre roi. Avec moi, vous ne serez pas déçu. Je ne vous trom­pe­rais pas ! »

Tout en cou­vant des yeux la cou­ronne, le singe déclare qu’un roi devrait sur­tout être assez léger pour réagir vite en cas de besoin, et que ce n’est pas trop le cas de celui-ci. Il ajoute que lui-même connaît aus­si bien la forêt que la savane, qu’il dort peu et grimpe aux arbres afin de sur­veiller l’arrivée des dan­gers, qu’il sait se dépla­cer rapi­de­ment en cas de besoin, qu’il se nour­rit de fruits et de feuilles, mais éga­le­ment de temps en temps (rare­ment), d’un peu de viande, ce qui lui per­met de com­prendre les néces­si­tés de tous, et qu’il est malin et même rusé.

Puis il se retire, tout en res­tant en vue de la cou­ronne.

Alors les autres ani­maux, se sou­ve­nant sur­tout de ce qu’avait dit le singe parce qu’il avait par­lé en der­nier, décident qu’il sera le roi.

Alors, le singe prend la cou­ronne sur la tête de feu le lion, s’en coiffe et s’en va au som­met d’un arbre.

Depuis ce jour, les autres attendent qu’il s’occupe de leurs pro­blèmes.


Commentaire

Le bal des gens pires — 5 commentaires

  1. Moi, je dis: “Bra­vo ! Claude, pré­sident !”
    Juste une petite remarque sur la chute. Je ver­rais plu­tôt une for­mu­la­tion comme ça :
    “Depuis ce jour, les autres attendent qu’il s’occupe de leurs pro­blèmes.”

    • En fait, c’est ce que je croyais avoir dit, mais appa­rem­ment la for­mu­la­tion n’était pas claire. J’ai adop­té ta ver­sion, mer­ci.

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