L'amanteL’amante religieuse

Le père Francis reposa le téléphone sur son socle et se tourna vers Madeleine, sa gouvernante.

« C’était un appel d’un couvent qui se trouve à l’autre bout du pays, je n’ai pas retenu le nom. Une de leurs sœurs doit se rendre à Paris pour assister à des obsèques dans sa famille. C’est un long voyage, et en plus il y a je ne sais quel problème avec les horaires de train, elle est contrainte de faire le trajet en deux étapes. La mère supérieure de son prieuré nous demande de bien vouloir l’accueillir pour une nuit. J’ai accepté, bien sûr.

— C’est évidemment impossible de refuser. Elle prendra mon lit, je me contenterai du divan.

— Pas question, Madeleine. À votre âge, vous avez droit à une place assise dans les transports et à un vrai lit la nuit. C’est moi qui occuperai le canapé. Je survivrai, n’ayez crainte… »

Trois jours plus tard, Madeleine rappela au père Francis, qui l’avait complètement oubliée, l’arrivée de la sœur, qu’un taxi amena devant la porte du presbytère en fin d’après-midi. Le brave prêtre s’avança vers le véhicule pour accueillir sa visiteuse. En la voyant, il sursauta.

Certes, elle portait l’habit monastique de rigueur dans sa congrégation, et la coiffe qui l’accompagne. Toutefois, il se dégageait de sa personne une étrange impression, et cela venait à la fois de son physique et de sa prestance. La religieuse avait de grands yeux verts, une bouche naturellement rose, des pommettes hautes, une silhouette élancée, et nettement moins de quarante ans. On n’en voyait pas davantage, cependant le maintien et l’élégance — en dépit de la tenue — qui émanaient de cette personne faisaient le reste. En toute certitude, et malgré l’humilité qui faisait partie de sa condition, la nonne était indubitablement et terriblement sexy.

« Bonjour », dit-elle. « Je suis sœur Paule-Yvonne. »

Le père Francis la dévisageait, bouche ouverte. Madeleine invita la visiteuse à entrer, tandis que le curé, réagissant enfin, prenait son bagage.

Le repas fut servi avec la simplicité qui seyait, et bien sûr précédé d’un bénédicité. Puis la conversation s’engagea tant bien que mal, autour du civet que Madeleine avait préparé pour cette occasion spéciale.

« Il y a longtemps que cette paroisse vous a été confiée, mon frère ?

— Ça fait cinq ans déjà, ma sœur. Et vous, dans quelle congrégation êtes-vous ? »

Le père Francis évitait de croiser les yeux verts de la religieuse. Toutefois, ne pas la regarder pendant qu’elle parlait aurait été de la pire impolitesse. Alors, il ne cessait de chercher la salière, sa serviette, les couverts… Madeleine, qui le connaissait depuis longtemps, avait remarqué son manège et souriait intérieurement. Mais qu’en était-il de la visiteuse ? Pour l’heure, elle poursuivait son monologue.

« Je suis dans une confrérie de bernardines cisterciennes. C’est une communauté qui est régie par la règle de Saint Benoît. Comme vous le savez, mon frère, il s’agit d’un ensemble de codes très stricts et très sévères. L’autorisation dont je bénéficie pour ce déplacement est tout à fait exceptionnelle.

— En effet, ces préceptes de vie sont très contraignants. On les dit même rigides.

— Ils le sont. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi cet ordre.

— Vous estimiez donc que la rigueur vous était nécessaire ?

— J’en avais tragiquement besoin. Jusqu’à ma conversion, j’ai mené une existence redoutable et sinistre. »

Le père Francis proposa à sœur Paule-Yvonne un verre de vin, qu’elle accepta.

« Viviez-vous dans la misère ?

— Au contraire. J’ai passé quinze années de ma vie dans le luxe absolu. Je croulais sous l’argent, et ceci sans faire le plus petit effort. Je pouvais aisément combler le moindre de mes désirs.

— Vous venez donc d’une famille très riche ? Ou alors, vous exerciez une profession très lucrative ?

— Ni l’un ni l’autre, mon frère. Je plaisais aux hommes. Il me suffisait de leur accorder quelques faveurs sexuelles pour obtenir tout ce que je convoitais. »

La déclaration de la religieuse était tombée comme un gros et lourd sac de charbon. Elle semblait au père Francis aussi noire et salissante. Il se racla la gorge, fit choir sa fourchette en la saisissant, et sut encore moins qu’avant où poser les yeux. Sœur Paule-Yvonne poursuivait son récit.

« J’ai malheureusement pris conscience très tôt du pouvoir que j’exerçais sur les garçons avec un simple geste ou un regard. Ensuite, bien sûr, j’ai ajouté d’autres armes à mon arsenal, et leurs exigences ont grandi en conséquence. Je vous laisse imaginer un peu où cela m’a menée. »

Le brave prêtre imaginait, pas qu’un peu. Bien sûr, il avait opté pour le célibat en prononçant ses vœux, cependant il avait été jeune, comme on dit, et les réalités de la vie ne lui étaient pas inconnues. Il devait s’avouer que certains jours de printemps, son sang lui rappelait qu’il existait d’autres façons de vivre, plus… ludiques que celle qu’il avait choisie. S’il n’avait jamais trahi son serment, il lui arrivait de regretter qu’il soit un indispensable corollaire à sa condition d’ecclésiastique.

« Je ne me suis pas prostituée, non, mais je ne me suis pas donnée à ces hommes, je me suis échangée comme une marchandise, contre des privilèges, des cadeaux, des avantages parfois somptueux lorsque je parvenais à ferrer une proie suffisamment nantie et avide de ce que je lui proposais. Je ne reculais devant rien pour parvenir à mes objectifs. »

Le père Francis tenta de la faire sauter directement à la conclusion, et y réussit.

« Finalement, vous avez été touchée par la grâce ?

— En effet. Je ne saurais expliquer comment cela s’est produit. Un jour, brusquement, je n’ai plus éprouvé que du dégoût pour moi-même. Je me suis regardée dans une glace, aussi nue que lors de ma venue en ce monde, et je me suis trouvée répugnante. J’ai saisi le premier objet qui m’est tombé dans la main et j’ai brisé le miroir. Le lendemain, je suis entrée dans une église, et j’ai demandé à l’abbé qui m’a reçue quelles démarches je devais effectuer pour devenir religieuse. »

Le silence s’abattit sur la tablée. Sœur Paule-Yvonne regardait le père Francis. Madeleine regardait le père Francis. Le père Francis regardait le fond de son assiette vide en se disant que cette personne allait passer la nuit dans son lit.

Le lendemain, le curé demanda discrètement à Madeleine de laver à fond les draps dans lesquels la visiteuse avait dormi. Cette dernière était prête à partir. Elle remercia le père Francis et ajouta :

« Mon frère, pouvez-vous m’entendre en confession avant mon départ, s’il vous plaît ?

— Mais bien sûr, ma sœur. Je vous écoute…

— Voilà… J’ai commis un gros péché, aux dépens d’un homme bon, juste pour m’amuser un peu.

— Qu’avez-vous fait, ma sœur ?

— Un mensonge. Une série de mensonges, même. Tout ce que je vous ai raconté hier soir est évidemment faux. Pardonnez-moi. Les bonnes sœurs sont des hommes comme les autres, voyez-vous… »


Commentaire

L’amante religieuse — 12 commentaires

  1. Pas de commentaires sur cette minifiction que j’ai aimée comme souvent. Ce que j’apprécie le plus, c’est ton imagination.

    • Si je sais compter, c’est la 18ème minifiction avec le père Francis ! Voilà plusieurs mois que j’ai imaginé faire intervenir une bonne sœur au nom ringard et au look ravageur, mais je ne savais pas trop qu’en faire. Je me suis lancé, l’histoire est venue, la chute avec. 🙄

  2. Ce qui est terrible avec certaines femmes (qu’elles soient dissimulées sous un scapulaire ou sculptées dans une robe-fourreau), c’est qu’en un seul regard, elles devinent, transpercent, lisent les pauvres hommes que nous sommes !
    Et le plus terrible est qu’ensuite elles en jouent !
    Pauvre père Francis.
    Le titre est justifié et j’espère que la pénitence, après la confession, sera à la hauteur.
    Ah mais…!

    • Je crains que le père Francis ne soit trop bon (et elle trop sournoise) pour que la pénitence soit à la hauteur de la faute.
      Mais c’est un malin, alors gardons espoir…

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