SONY DSCL’allumeuse de réverbères

Quatorze heures. Je monte les escaliers du métro en courant. C’est pas que je sois en retard, mais c’est comme ça, je cavale toujours. Surtout quand j’ai rendez-vous avec Ophélia ! Et puis, j’ai horreur d’être à la bourre. C’est une sorte de manie, je suis sûr qu’il y a quelque part des psys qui étudient ce phénomène : lorsque j’ai un quart d’heure de déplacement, je démarre une demi-heure avant. Si je n’ai que cinq minutes d’avance, je m’inquiète au cas où l’autre serait déjà reparti(e).

Pourtant, j’ai l’esprit léger, aujourd’hui, car je vais au ciné avec Ophélia ! Elle m’a suggéré qu’on se donne rendez-vous directement au métro Corentin Cariou. Elle a passé la matinée en visite chez une amie à deux rues de là, et en se retrouvant ici, on partira plus vite. C’est sûr que si l’on s’était vu chez elle, elle m’aurait proposé un café, sa colloc aurait commencé à me parler de ses études, parce qu’elle sait que j’ai fait les mêmes il y a quelques années… on aurait été en retard pour le film.

Je vous ai dit que je déteste être en retard ?

Alors, je l’attends au métro, la sortie du côté où il y a la boîte à lettres, et l’on filera directement au ciné. Ensuite, promenade dans les rues de Paris, un petit restau dans le Quartier latin avant de finir la soirée chez moi. Et là…

Je jette un coup d’œil circulaire. Pas plus d’Ophélia que de déontologie dans un portefeuille ministériel. C’est vrai que je suis un peu en avance. On ne se refait pas. Je me mets près de ladite boîte à lettres, et je regarde l’animation de la rue, en attendant. J’envisage de m’asseoir au café qui se trouve à côté, mais si je fais ça, elle prendra aussi une consommation en arrivant, on papotera, et on loupera le début du film. Il vaut donc mieux que je poireaute sur le trottoir comme convenu.

Quatorze heures trente. Faudrait plus qu’elle tarde, maintenant. Si seulement elle avait un téléphone portable, je pourrais l’appeler, mais non. Elle a décidé que c’est anti-écolo, que les ondes radio sont néfastes, que ça émet des vibrations négatives… alors, que dalle ! Et je ne connais pas la copine chez qui elle est en ce moment. Je continue donc à admirer le spectacle offert par la rue. Sur le trottoir d’en face, il y a la queue à un kiosque à journaux. Je pense traverser et acheter un magazine pour tuer le temps, mais je me ravise. C’est inutile, Ophélia ne va plus tarder.

J’espère.

Quinze heures. Il n’y a plus de queue devant le kiosque. Le boucher d’à côté rouvre pour l’après-midi. Le salon de coiffure accueille ses premiers clients, surtout des femmes.

Quinze heures trente. Pour le ciné, c’est cuit. J’ai les nerfs, je voulais vraiment le voir, ce film. Avec Ophélia, bien sûr. Ça raconte l’histoire d’un mec qui… Ah ! La voilà qui approche ! Je sens mon cœur qui s’allège. Non seulement parce que cette fille me fait toujours cet effet-là, mais aussi parce que mon attente se termine enfin. Je fais trois pas… Déception. Ce n’était pas elle. C’est une femme qui, finalement, ne ressemble pas à Ophélia. En la voyant de près, je me demande comment j’ai pu me tromper.

Quand même… Ça fait beaucoup de retard, même pour quelqu’un qui n’a pas été élevé au lait d’horloge. Moi, je n’aime pas être en retard, mais tout le monde n’est pas ainsi. Tout de même, voilà presque deux heures que j’attends. C’est bête, hein ? Vous êtes en train de vous dire qu’à ma place, il y a longtemps que vous seriez reparti, et qu’elle n’a qu’à aller se faire voir ?

Vous avez raison. Mais vous avez tort. Vous pensez tout ça parce que vous ne connaissez pas Ophélia. Si je dois poireauter jusqu’à dix-sept heures, je le ferai !

Il est dix-sept heures. Je suis inquiet. Qu’est-ce qui a pu lui arriver ? J’ai soudain un doute : je ne me suis pas trompé de jour ? On est samedi, c’est bien ça ? Je consulte mon téléphone — je suis pas un écolo à deux balles, moi —, mais pas de problème, c’est la bonne date. Je me dis que je vais prendre racine, mais dans le béton parisien, ça ne risque pas. À la limite, je pourrais me transformer en réverbère. Si ça arrivait, ça se passerait comment ? Sans doute que mes pieds se retrouveraient solidement boulonnés dans le trottoir. Je baisse les yeux, je regarde mes chaussures…

Je n’ai pas de chaussures.

À la place, sortant au niveau des genoux de mes jambes fusionnées, il y a un fut métallique scellé dans le sol !

Qu’est-ce que c’est que ce truc de dingue ?

Étonnamment, je reste calme. C’est trop gros pour que je panique, alors je ne réagis pas. Pas encore. Je m’efforce de penser à autre chose. Je me distrais en regardant une jolie fille qui entre chez le coiffeur, un ivrogne qui sort d’un pas hésitant du troquet, je sens les vibrations du métro qui roule sous la chaussée, le quatre-vingt-sixième depuis que je suis là… Mais bien sûr, mes pensées reviennent invariablement à ce qui m’arrive.

Dix-neuf heures. Le poteau de métal part désormais de mon nombril. Soudain, je me rends à l’évidence, je réalise que je suis en train de… de me transformer en réverbère !

Cette fois, je panique. Je me mets à crier, à hurler, à appeler au secours… Mais mes braillements n’ont aucun effet. Personne ne semble m’entendre. Je deviens vraiment un élément de mobilier urbain, un de ces trucs auxquels on ne fait même plus attention !

Je vois un petit chien sur le trottoir. Il avance vers moi, il renifle l’endroit où devraient se trouver mes pieds, il lève une patte arrière et il…

Il me pisse dessus !

Et puis… il est dix-neuf heures trente… l’éclairage public va être allumé !

Ophélia arrive enfin. Avec plus de cinq plombes de retard, mais je m’en tape. Elle s’approche en souriant de ce sourire qui me ramollit les jambes et… ça marche, elles se ramollissent. Ophélia est encore à dix mètres, mais elle commence déjà à parler. C’est ce qu’elle fait le plus souvent : parler.

« Si tu savais ce qui m’est arrivé. Tu ne vas pas me croire. Figure-toi que j’ai rencontré Irène. Tu te souviens d’Irène ? Son mec vient de la plaquer. Je ne pouvais pas la laisser seule, non ? On a pris un café, et puis on est allées ensemble chez Émilie, tu sais, celle qui est asthmatique ? Et là… »

Elle prend ma main et m’entraîne. J’avance, avec l’impression de marcher dans de la boue qui retient mes pieds comme une grosse ventouse. Chaque pas est une lutte contre cette succion, mais petit à petit, mes gestes sont plus fluides. Je me retourne. Où je me tenais, près de la boîte à lettres, il y a un réverbère. Ma main est dans celle d’Ophélia, qui jacasse toujours. Même d’habitude, je n’écoute presque rien de tout ce qu’elle raconte, alors cette fois…

J’espère que le film repasse à la séance du soir…


Commentaire

L’allumeuse de réverbères — 12 commentaires

  1. Je me permets de revenir sur le terme « poireauter » pour me demander si c’est bien lui que l’auteur, quoiqu’en parfaite possession de ses moyens littéraires, voulait par ailleurs employer.
    En effet le poireau, s’il on le laisse par trop attendre, finit par fleurir au printemps suivant. Alors que le choux de Bruxelles, lui, laisse au passant attentif le soin de constater que ses boules commencent à gonfler, peu à peu certes, mais sans aucun doute possible, à l’instar du héros de ce conte.
    Je concède cependant à l’auteur, que si Robert (le Petit) présente le verbe «poireauter», il semble tout simplement ignorer «chouxdebuxeller», de même que sa source latine (on attend depuis fort longtemps) «bruxellisbrassiquer».
    Que fait l’Académie ?
    Reste que ce texte est un pur chef d’œuvre, se permettant même l’hommage à Beckett dont les deux protagonistes, manifestement poteaux depuis des lustres, attendaient le sieur Godot.

    • Je ne possède pas le centième de tes connaissances dans le domaine de la botanique légumière, mon cher Jean-Paul. Mais je veux bien me faire le porte-parole des navets, concombres, patates et autres petits pois qui, si l’on se laisse aller aux débordements que tu suggères, pourraient à leur tour revendiquer une place en tant que verbes auprès de Robert (le Petit). En effet, pourquoi ne pas « potimarroniser » à l’arrêt du bus, pourquoi ne pas « cucurbêtiser » sur un quai de métro et, bien sûr, pourquoi ne pas se faire « carotter » au rendez-vous avec une jolie dame ? (À moins que ce soit elle qui soit la victime.) Tu conviendras, j’en suis certain, que de tels débordements ne peuvent pas être tolérés. L’usage a consacré le poireau. C’est regrettable pour les autres candidats, mais c’est là le sort qui guette tous les perdants d’une élection. Ils devront « endiver » jusqu’au prochain scrutin où ils auront peut-être plus de bol. Ou d’assiette.

  2. C’était quoi le film ? Le retour des morts vivants ?
    Sinon je n’arrive toujours pas à comprendre ce que les mecs peuvent trouver à ce genre de jacasse que se font attendre pendant des heures… juste pour un sourire ?
    Excellent texte qui m’a rappelé bien des souvenirs…

  3. Si tu voulais prouver les vertus de la patience, et annihiler celles de la politesse et du respect?? Bravo c’est réussi et amusant.

    • En fait, cette histoire est (presque) une histoire vraie. Il y a de cela trèèèèès longtemps, j’avais alors une vingtaine d’années, j’ai eu vraiment un rendez-vous avec une demoiselle à la sortie du métro Corentin Cariou. Elle a été retardée pour je ne sais plus quelle raison, et comme j’étais très amoureux, j’ai attendu, attendu, attendu… Environ deux longues heures, si mes souvenirs sont exacts. Pendant ce temps, j’ai inventé l’histoire d’un type qui avait rendez-vous avec sa fiancée, et qui finissait par se trandformer en réverbère. Rentré chez moi, j’avais écrit cette histoire. Elle a été égarée depuis longtemps, mais je ne l’ai pas oubliée, et je l’ai récrite cette semaine. Dans la première version, quand la fille arrivait, elle ne voyait personne (juste un réverbère), et elle repartait, laissant le pauvre gars dans cet état. Il doit y être encore…

      • J’aime beaucoup cette version, mais elle aurait eu l’inconvénient de nous priver d’un très joli conte…. et d’un conteur !

  4. J’ai découvert une nouvelle expression :
    « Quand même… Ça fait beau­coup de retard, même pour quelqu’un qui n’a pas été élevé au lait d’horloge.  »
    J’aime beaucoup les expressions imagées (ma mère en avait tout un stock, qu’elle utilisait naturellement dans la conversation, et vraiment, ça me faisait beaucoup rire !) et je trouve qu’elles disparaissent de la circulation. Celle-là est délicieuse. « Avoir été élevé au lait d’horloge », c’est vraiment drôle ! Merci de contribuer à la sauvegarde des EPI (expressions populaires imagées).

    • Moi aussi j’aime beaucoup les expressions imagées. Je pense que c’est d’elles que vient une grande partie du succés des « San Antonio ». Le lait d’horloge, à vrai dire, n’est pas une expression populaire reconnue, elle m’est venue toute seule au cours de l’écriture. Quant aux EPI, il s’agit dans mon boulot des Équipements de Protection Individuels. Les pompes de sécurité, par exemple…

  5. Il y en a d’autres qui ont attendu sur une colline. Ils ont attendu attendu elle n’est jamais venue (zai zai zai zai). Il faudrait voir s’il n’y a pas une colline avec un réverbère qui n’aurait rien à y faire, à moins que ledit homme ne se soit transformé en arbre (ou en églantine), sait-on jamais.

    Et à propos de réverbère, je me souviens qu’étant petite je voulais faire « planteuse de réverbère » comme métier. Comme la petite fille de cette histoire : https://www.youtube.com/watch?v=yX784cSJvlc

    • Planteuse de réverbères, apporter de la lumière dans la vie des autres, est en effet un beau métier. C’est un peu ce que font tous ceux qui pratiquent une activité artistique quelconque. L’histoire dite par Gilles Vigneault est délicieuse. Je ne connaissais pas, merci.

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