057-AdieuAuxLarmesL’adieu aux larmes

« C’est un métier plein d’intérêts. Tu ne bosses pas tous les jours, c’est bien payé, tout le monde te connait et admire ce que tu fais, le chômage n’est pas à craindre, et personne ne viendra te faire de reproches en pleurant.

— Je te le répète, il n’est pas question que je fasse ce boulot ! C’est non, non, et non ! Pour rien au monde.

— Écoute-moi, ma petite. Je suis pleureuse. Ma mère était pleureuse. Ma grand-mère était pleureuse, sa mère et sa grand-mère étaient pleureuses avant elle. Alors toi, tu seras pleureuse aussi, même si je dois te battre pour cela !

— Je ne veux pas. J’ai envie de vivre, de profiter, et surtout de rire, de rire aux éclats !

— Comment, tu ne veux pas ? Je ne te laisse pas le choix, tu seras pleureuse, un point c’est tout. »

La petite Sybille fondit en larmes tandis que Joanna s’éloignait d’un pas décidé.

C’est un métier qui exige un long savoir-faire. Aussi, il était temps pour cette gamine de douze ans de commencer à marcher dans les pas de sa mère. Comme celle-ci l’avait expliqué, les femmes de la famille étaient pleureuses depuis plusieurs générations. On faisait appel à leurs services essentiellement pour les enterrements, lorsqu’il était de bon ton de verser une larme, mais que le cœur n’y était pas.

Ainsi, la semaine précédente, Joanna avait exercé son art aux obsèques d’un vieil industriel qui avait, tout au long de sa vie, accumulé une fortune conséquente en faisant travailler très dur d’autres personnes. Son épouse, bien plus jeune que lui, attendait évidemment de recevoir enfin ladite fortune en héritage, mais aussi de ne plus subir les assauts libidineux de son conjoint qui, malgré l’avancée de l’âge, n’avait point renoncé à la bagatelle. Difficile dans ces conditions de se lamenter, ce qui était pourtant indispensable lors d’un veuvage. Elle avait donc fait appel à une remplaçante, Joanna, qui avait abondamment sangloté à sa place tandis qu’elle, affligée par procuration, avait célébré sa nouvelle condition avec l’entrain que l’on imagine.

La vie avait souri à Joanna. Certes, elle devait fréquemment pleurer à fendre l’âme, mais elle ne se plaignait pas et faisait beaucoup d’envieux. Sa profession lui imposait peu de contraintes. Avant chaque enterrement, il lui suffisait de déjeuner de quelques madeleines, de se vêtir de sombre, et le reste venait tout seul. Ce n’était pas éprouvant, et elle désirait par-dessus tout que sa fille suive la même voie, afin de perpétuer la tradition familiale, et pour lui assurer un avenir riant.

Mais Sybille ne voulait rien savoir ! Elle trépignait, hurlait et versait des larmes de crocodile dès que Joanna abordait ce sujet avec elle. Les larmes de crocodile sont très mal vues dans ce métier. Elles ont la réputation d’être des larmes de mauvaise qualité, de la contrefaçon importée.

« D’abord, disait la petite, je fais ce que je veux, et je ne veux pas devenir pleureuse !

— Tu fais ce que tu veux ? Laisse-moi rire… »

Joanna était découragée, déprimée, abattue. Elle ne parvenait à pleurer convenablement que grâce à sa longue expérience des sanglots. Le chagrin et le refus de sa fille la minèrent tellement qu’elle finit par passer larme à gauche.

Bien sûr, Sybille se sentait terriblement coupable. La culpabilité pesait sur elle, d’autant plus fort qu’elle était encore très jeune.

Aux obsèques de sa mère, elle pleura à chaudes larmes pendant des heures, sans discontinuer. Elle ne se contentait pas de pleurer, elle hurlait, se tordait les mains, se frappait la poitrine, se griffait le visage… Ces longs sanglots blessaient son cœur d’une langueur monotone.

Sa prestation fut particulièrement remarquée par les clients de sa mère, que cette brusque disparition avait laissés sans recours. Aussi, ils firent tout naturellement appel à Sybille lorsqu’ils eurent quelqu’un à inhumer.

Et Sybille, qui se retrouvait sans ressources, accepta avec joie de pleurer aux obsèques de leurs proches.

Ainsi, tout rentra dans l’ordre. Sybille poursuivit la tradition et s’assura un futur radieux. Quelques années plus tard, elle rencontra à un enterrement un bel homme dans la fleur de l’âge, fils d’un riche client trépassé, qui lui demanda sa main. Comme la jeune fille se sentait toujours coupable du décès de sa mère, elle fit appel, le jour du mariage, aux services d’une rieuse afin de faire bonne figure.


Commentaire

L’adieu aux larmes — 3 commentaires

  1. J’en ai fréquenté une de pleureuse à l’enterrement de mon père et si j’avais osé je l’aurais bien tué. Personne ne la connaissait, ni le défunt ni ses enfants. Elle accompagnait un neveu éloigné dont elle avait fait la connaissance récemment. Si j’avais lu ce texte, j’aurais mieux admis ces démonstrations de souffrance et j’aurais remercié ce neveu des frais qu’il avait dû débourser pour qu’elle l’accompagne.

  2. Je commence à avoir un peu de peine avec ces notions de culpabilité parentales et filiales. En fait, je ne suis pas la fille de mes parents. Ils ont fait une erreur à la maternité. Moi, je suis née d’une Moinelle Friquette et d’un Épagneul Breton…
    Merci Claude de m’avoir permis de le réaliser !

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