LaLa voleuse de givre

Maylis s’arrêta brusquement, les yeux écarquillés.

Quand son père lui avait demandé de bien vouloir faire un saut jusqu’à la pharmacie du coin de la rue pour lui acheter quelque chose qui calmerait ses douleurs de dos, elle avait failli soupirer ouvertement pour exprimer clairement son manque d’enthousiasme. Elle s’était retenue à temps. On a beau avoir seize ans, on sait se tenir, même lorsqu’on est dérangé en pleine série à suspense pour une raison apparemment futile.

Maylis avait regardé la vidéo encore quelques instants pour bien manifester son mécontentement, s’était levée du fauteuil au fond duquel elle était vautrée, avait pris la monnaie tendue par son père, noté le nom du médicament désiré, et elle était sortie de l’appartement en traînant les pieds.

Au retour, boîte de cachets en poche, Maylis avait commis l’erreur de s’arrêter devant la vitrine d’un parfumeur.

Elle n’entra pas dans la boutique avec l’intention d’acheter. Non seulement elle n’avait sur elle que la monnaie de la pharmacie, mais elle ne toucherait pas son argent de poche avant le début du mois prochain, et l’on était le dix de celui-ci. Elle n’entra donc pas avec l’intention d’acheter, mais par curiosité.

Le nez en l’air, ce qui était la moindre des choses dans un tel lieu, Maylis déambulait dans les allées du magasin. Elle admirait la forme des flacons, le dessin des bouchons, la beauté des filles sur les photos publicitaires…

Il y avait un autre client, ou plutôt, il y avait un client, car Maylis n’en était pas une. C’était un monsieur d’un certain âge, comme on dit quand une ado veut parler d’un vieux qui pourrait au moins être son père. Il jeta un regard insistant dans sa direction, mais malgré son jeune âge, elle avait appris depuis longtemps à rester sans réaction apparente devant l’intérêt des hommes. Le type semblait choisir un parfum, tandis qu’elle s’éloignait dans l’allée voisine.

Maylis s’arrêta brusquement, les yeux écarquillés.

Devant elle, à portée de sa main, il y avait le flacon en forme de cristal de Givre parfait, le nouveau parfum de Jean-Louis Gilbert. Elle en avait entendu parler comme de la fragrance de l’année, la senteur la plus éblouissante, la plus sublime qui ait jamais existé.

Son prix aussi était éblouissant. Maylis prit le vaporisateur de démonstration, projeta un peu du produit sur son poignet et, les yeux fermés, le huma. C’était magnifique. À la fois puissant et délicat, inébranlable et léger, subtil et insistant.

Maylis reposait l’échantillon à sa place, et sans réfléchir, elle saisit dans le même mouvement un des flacons en vente et le dissimula dans la paume de sa main. Baissant le bras avec naturel, elle fit glisser l’objet dans la poche de son jean. Maylis n’avait jamais rien piqué dans un magasin, et elle n’avait jamais pensé qu’elle en serait capable. Elle-même ne réalisait pas ce qu’elle venait de faire. Ce n’était pas vraiment elle qui avait effectué ce geste malencontreux, c’était quelque chose en elle qui avait pris les commandes. Maylis n’avait pas encore honte de ce qu’elle avait fait. Elle aurait le temps plus tard pour ça. Pour l’instant, sa priorité était évidemment de quitter la boutique.

Elle se dirigea vers la sortie le plus naturellement possible, adressa un sourire à la caissière et franchit la porte.

Une main lourde se posa sur son épaule. Elle se figea quelques instants, puis se retourna. Le patron du magasin se tenait devant elle, sans dire un mot. Elle lui tendit le parfum dérobé, sans oser regarder l’homme.

« Je vous connais, mademoiselle. Vous habitez le quartier, vous êtes une cliente régulière. Pour cela, je vais fermer les yeux sur votre erreur, pour cette fois. »

Il fit demi-tour et rentra dans la boutique. Maylis sentait les larmes piquer ses paupières. Pourquoi avait-elle fait ça ? Heureusement que ce type n’avait pas appelé les flics, ni même son père. Elle s’empressa de s’éloigner, se disant qu’elle n’oserait plus jamais remettre les pieds dans ce magasin.

« Mademoiselle ! »

Elle se retourna. C’était le vieux qui se trouvait chez le parfumeur quelques minutes plus tôt. Il avait dû être témoin de la scène, et il allait lui faire la morale, certainement. Elle se détourna et pressa le pas.

« Mademoiselle ! Attendez-moi, j’ai quelque chose pour vous. »

Comprenant qu’elle ne pourrait pas se débarrasser aussi facilement de l’importun, Maylis s’arrêta en soupirant. Certes, elle aurait pu se mettre à courir, et le semer aisément, mais elle vivait tout près, et n’avait aucune envie de lui montrer où. Il aurait suffi à l’homme de la suivre des yeux.

« Tout d’abord, j’ai pour vous un conseil, si vous le permettez. Vous êtes bien trop soupçonnable. Le regard de convoitise que vous avez jeté à ce parfum vous désigne immédiatement comme suspecte. Il était trop évident que vous mouriez d’envie de le posséder. Partant de là, il n’y avait plus qu’à vous surveiller de loin pour vous voir le dérober. Soignez donc votre façon de choisir ce dont vous désirez. Il y a un autre élément qui attire sur vous la défiance, c’est votre âge. Vous n’y pouvez pas grand-chose, évidemment, mais tâchez de mûrir votre attitude, soyez plus détachée des choses. Vous verrez, ça change tout. »

Maylis se demandait où il venait en venir. Le type poursuivit :

« En suivant ces quelques recommandations et en prenant de l’assurance, vous parviendrez à de grands succès. Voici ce que j’ai d’autre pour vous… »

En souriant, il lui tendit un flacon de Givre parfait. Elle le saisit machinalement en balbutiant.

« Mais… Mais… Comment avez-vous…

— Je l’ai volé. Comme vous le voyez, je suis, pour ma part, bien moins soupçonnable que vous. En fait, j’en ai dérobé deux. Un pour offrir à ma femme, et que je n’ai pas les moyens d’acheter, un autre pour vous remercier d’avoir si efficacement fait diversion. Bonne journée, mademoiselle. »


Commentaire

La voleuse de givre — 9 commentaires

  1. A l’heure où les vols d’Air France sont annulés, cette mini-fiction vient rafraîchir un climat que se réchauffe de trop.
    Je savais que tu étais au parfum de certaines pratiques « fraude houleuses » et j’ai aimé les découvrir dans cette histoire si bien narrée avec une justesse et une candeur trop réaliste pour ne pas être du vécu, peut-être.

    Merci jeune homme.

    • Non, ce n’est pas du vécu. J’ai simplement constaté que dans les magasins, les ados sont surveillés de près par les vendeurs ou par des inspecteurs banalisés, aussi discrets en général qu’un furoncle sur un nez. Mon fils aîné, alors qu’il avait dans les 13 ans, s’est vu refusé l’accès à un supermarché parce qu’il portait un sac à dos, alors que des citoyens d’âge mûr, également munis de sacoches ou autre besaces pouvaient entrer sans difficultés. J’en ai conclu que si un type comme moi piquait un truc, personne ne songerait une seconde à le soupçonner. C’est ainsi : je possède tous les attributs d’un mec bien.

      • J’ai moi aussi plusieurs fois été prié de déposer mon sac à dos (vu que je suis souvent à moto) à l’accueil ou au service de sécurité. Ce à quoi je réponds que c’est mon sac à main que j’ai papiers et argent dedans. Ils me laissent alors entrer de mauvaise grâce et deux ou trois fois, j’ai été attendu à la sortie pour ouvrir mon sac (ce n’est pas un généralité).
        Cela dit, je pourrais y voler ce que je veux puisqu’ils ne font que regarder le dessus, genre « je suis payé pour et je suis filmé ».
        Quoi qu’il en soit, cette mini-fiction est toute fraîche et bien écrite, comme d’hab.

        Je te vole un bisou baveux qui coule.

  2. … Et comme d’habitude cher Claude, tu nous éclabousse de ta prolifique et magnifique imagination, à moins que ce ne soit du vécu?… Un grand merci à toi!!!

    • Merci, Michèle. Non, ce n’est pas du vécu. (Voir la réponse plus détaillée que j’ai faite au commentaire précédent.)

  3. Non mais… Au vieux croutons les mains pleines, quoi. Bien vu!
    Vu le prix des flacons dans les parfumeries tout le monde est surveillé, c’est limite désagréable.
    Je te volerais bien un bisou aussi, tiens. Parfumé le mien 😉

  4. Un jour à la Migros d’Yverdon il y avait un stand de différentes épices… j’arrive, je regarde et j’entends le vendeur dire « flûte alors » en moins poli… deux petits vieux étaient passés avant et s’étaient servis… il m’a dit que c’était très courant les retraités qui volaient…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *