SONY DSCLa tactique du cantique

Dans le village, peu d’ouailles auraient loupé une messe sans raison grave et importante. C’est que les offices du père Francis étaient réputés dans toute la région. Il arrivait même, dit-on, que des fidèles d’autres paroisses assistent à celles-ci plutôt qu’à celles de leur prêtre réglementaire.

Fidèles, ils l’étaient assurément, puisque chaque dimanche, avec constance, ils se pressaient dans la petite église Saint-Luc. Pour les femmes, ce n’était pas anormal, elles sont toujours les plus régulières à la prière dominicale. Les hommes venaient aussi, ce qui était plus surprenant, car ils préféraient d’ordinaire pratiquer des rites différents, au Café de l’église. Quant aux enfants, on pourrait croire qu’ils suivaient leurs parents dans le lieu saint par devoir et obligation, mais ils affirmaient eux-mêmes y aller pour le plaisir.

On ne peut évidemment pas soupçonner les curés des alentours d’être jaloux de l’affluence suscitée par le père Francis, ce sentiment étant un des sept péchés capitaux. Mais ce serait mentir (autre gros péché) de passer sous silence la pointe d’envie qu’ils ressentaient à son égard.

Comment le brave prêtre s’y était-il pris pour attirer autant de monde à ses services ? À vrai dire, il ne l’avait pas fait exprès. Le père Francis se contentait de donner ses messes comme n’importe lequel de ses confrères : accueil, lecture des Écritures, homélie, diverses prières, communion, bénédiction… le tout entrecoupé des chants traditionnels. Et c’est là que se faisait la différence. La plupart des gens présents ne venaient pas pour suivre l’office, ni pour entendre la parole de Dieu, mais pour se délecter de la voix extraordinaire du père Francis.

Dès qu’il entonnait un cantique, le silence le plus total se faisait. Il n’y avait plus un mot, plus un geste, plus un frottement. Même les petits enfants se taisaient et se laissaient envouter par le formidable organe vocal du curé.

Cela n’avait pas toujours été le cas. Dans tout le diocèse, nul ne le savait : autrefois, celui qu’on n’appelait pas encore le père Francis chantait atrocement mal. Sa voix était terriblement désagréable, sa perception de la mélodie inexistante, son sens du rythme comparable à celui d’un hanneton. Lorsqu’il était jeune séminariste, on le priait parfois de garder le silence pour ne pas indisposer ses voisins et les déconcentrer. Cela avait persisté avec le temps et s’était même aggravé à mesure qu’approchait la fin de sa formation.

Mais tout cela n’était que peu de chose en comparaison de ce qui s’était produit lorsque, devenu le père Francis après son ordination, on lui avait confié sa première paroisse où il avait été bien obligé de jouer de la voix. Pendant des messes, il lui arrivait de ne pas se souvenir des cantiques, tant sa mémoire musicale était réduite à un fil ténu. Il avait déjà confondu des mélodies, chanté les paroles d’un psaume sur la musique d’un Alléluia, celles de l’Ave Maria sur l’air d’une prière pénitentielle…

Et son timbre faisait fuir les ouailles mieux qu’une meute de chiens enragés. Un de ses confrères lui suggéra de se faire exorciste, prétendant qu’il lui suffirait d’ânonner une chanson quelconque pour effrayer tous les démons des environs.

Puis, quelques années plus tard, le père Francis avait été envoyé dans ce village, avec la responsabilité spirituelle de l’église Saint-Luc et de ses fidèles. Depuis, il charmait ses ouailles de sa magnifique voix, au point qu’on venait surtout pour l’écouter. Il était arrivé que, emportée par un excès d’enthousiasme, l’assemblée l’applaudisse à la fin d’une prestation particulièrement réussie.

Comment ce miracle, car c’en était forcément un, était-il advenu ? Nul ne le savait, et nul ne se posait la question, puisque nul ne connaissait le terrible passé musical du père Francis.

Ce qui n’empêcha nullement un drame de se produire un certain dimanche de Pâques.

L’église était pleine, car pour cette occasion particulière, il y avait de nombreux visiteurs, famille, invités et amis des fidèles réguliers. Faute de place, beaucoup étaient restés debout et s’alignaient le long des murs et jusque sur les côtés de l’autel. Le prêtre enchaînait les étapes du cérémonial, l’assemblée prononçait les répons, et les cantiques se suivaient, retenant l’attention de tous. Le sermon n’avait pas trop duré, et le curé s’apprêtait à attaquer le célèbre Les mains ouvertes, qui était depuis longtemps un de ses principaux succès, pour ainsi dire son grand tube, que tous les présents attendaient avec une certaine fébrilité.

Le père Francis s’avança vers le micro, se concentra quelques secondes, et entonna les paroles tant connues :

Les mains ouvertes devant toi, Seigneur,
Pour t’offrir le monde…

L’assemblée retrouva dès les premières notes l’extase que suscitait à chaque fois la voix extraordinaire de ce prêtre hors du commun. Elle semblait monter directement vers Dieu, comme c’est la raison d’être de ces cantiques, à moins qu’elle ne fût elle-même d’essence divine.

Le père Francis poursuivit, et c’est à cet instant que les ennuis commencèrent.

Les mains ouvertes devant toi, Seigneur…

Le débit avait brusquement ralenti, et les sons étaient devenus beaucoup plus graves. Puis, au contraire, tout s’accéléra et grimpa dans les aigus. On vit le pauvre curé s’arrêter de chanter, tandis que le cantique déformé jaillissait toujours des haut-parleurs, et il se mit à fouiller fébrilement dans les replis de sa chasuble. La chanson, horriblement mutilée, continuait à se faire entendre dans l’église de plus en plus forte, accompagnée de grésillements, craquements et grincements atroces :

Notre joie est profonde.

Le père Francis était parvenu à extirper de ses vêtements un petit boîtier de télécommande sur lequel il s’escrimait. La cacophonie s’éteignit d’un coup, et le curé, debout en face de ses ouailles, bouche béante, sueur au front, doigts crispés sur l’appareil, ne faisait plus un geste, ainsi que les fidèles sidérés. Enfin, il dit en haletant :

« C’est vrai que… j’ai un peu triché, avoua-t-il. Je chante en play-back, le micro n’est pas branché. Mais n’est-ce pas Dieu qui nous a permis d’inventer ces merveilleuses techniques et toutes ces possibilités ? Hélas, il y a eu cette fois un incident électronique. »

Nul ne répondit.

« Il faut poursuivre la messe, déclara le prêtre. »

Et, avec sa vraie voix criarde et désaccordée, il attaqua courageusement le premier couplet.

Garde nous tout-petits devant ta face,
Simples et purs comme un ruisseau…


Commentaire

La tactique du cantique — 4 commentaires

  1. Aaaah ! Le retour de la suite de la vengeance du Père Françis#3 🙂

    Un personnage que j’apprécie de plus en plus, un personnage… sans fausse note.

  2. Très bonne idée. Très divertissante. Et, c’est tout à fait exact, on ne peut totalement faire confiance à la technique.

  3. Excellent ! Je ne m’attendais pas du tout à cette fin. C’est bien sympa son petit sermon improvisé histoire que sa supercherie passe mieux.

  4. J’adore… qui veut la fin veut les moyens…
    Tu ne te transformerais pas en M. Daudet par hasard ? Ça t’irait bien !
    Dommage que sur le net on n’ait pas l’accent…

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