LaLa sagesse

Marianne avait cou­ru toute la jour­née. Comme chaque fois qu’il était de ser­vice le matin, Len­ny était par­ti très tôt, Marianne avait aidé Ani­cia à s’habiller, puis elle l’avait accom­pa­gnée à l’école où la petite appre­nait à lire avec un enthou­siasme plai­sant. Puis elle avait filé jusqu’à son tra­vail à tra­vers les embou­teillages, avait dû faire face à mille pro­blèmes, avait fait quelques achats à la pause déjeu­ner tout en ava­lant un casse-croûte, avait encore sau­vé l’entreprise de quelques catas­trophes, avait été récu­pé­rer Ani­cia en arri­vant juste à temps mal­gré les bou­chons, l’avait fait goû­ter, s’était sou­ve­nue que Len­ny était à ses cours du soir comme tous les jeu­dis, et avait com­men­cé à faire à man­ger tout en tri­ant la les­sive. Quand elle se plai­gnait d’être fati­guée à son méde­cin, celui-ci lui conseillait de faire du sport !

C’est à ce moment-là qu’Anicia, esti­mant pro­ba­ble­ment que la vie de sa mère était un peu trop calme, ren­ver­sa sur elle et le par­quet un verre de jus d’orange col­lant à sou­hait. Répri­mant un sou­pir de las­si­tude légi­time, mais condam­né par toutes les méthodes d’éducation modernes, Marianne dégai­na une éponge, essuya tant bien que mal le sol, chan­gea les vête­ments de la fillette et lui deman­da :

« S’il-te-plaît, ma ché­rie, va lire dans ta chambre et sois sage, veux-tu ? »

Obéis­sante comme à l’accoutumée, la petite s’en fut.

Les cou­dées franches et l’esprit tran­quille, Marianne s’activa. Pen­dant que la machine à laver com­men­çait à tour­ner, elle lan­ça la cuis­son de taglia­telles et d’un cou­lis de tomates, puis sai­sit l’aspirateur pour le pas­ser rapi­de­ment dans le salon, tout en gar­dant un œil sur l’horloge murale, car elle vou­lait avoir ter­mi­né avant l’arrivée de Len­ny. Ce qu’elle dési­rait, c’est qu’ils dis­posent après le repas, une fois qu’Anicia serait endor­mie, d’un moment de calme et d’intimité, étant tous deux déga­gés des obli­ga­tions et cor­vées domes­tiques.

Et elle était en bonne voie pour y par­ve­nir. Elle finis­sait de ran­ger l’aspirateur à la minute où les pâtes étaient al dente et où Len­ny arri­vait ! La fatigue de Marianne tom­ba d’un coup lorsqu’elle vit entrer l’homme qu’elle aimait. Elle appro­cha de lui en sou­riant pour l’embrasser, se sen­tant mira­cu­leu­se­ment libé­rée de toute las­si­tude et récom­pen­sée de ses efforts.

« Bon­soir, ma ché­rie. Tu as pas­sé une bonne jour­née ?

— Longue et com­pli­quée, mais j’en suis venue à bout. Et toi ?

— Le jeu­di est tou­jours plus dur, avec ces cours du soir. J’ai l’impression de subir une double peine.

— Mais le jeu en vaut la chan­delle. Quand tu seras par­ve­nu à tes fins, tu seras lar­ge­ment récom­pen­sé de ces efforts.

— J’espère !

— On passe à table quand tu veux.

— J’arrive. Le temps de me laver les mains et de prendre dans mes bras ma fille ado­rée. Où est-elle ?

— Dans sa chambre. Va vite la voir. »

Marianne ne jugea pas néces­saire de par­ler du jus ren­ver­sé. Tan­dis qu’elle ache­vait de dres­ser la table, elle enten­dit cou­ler le robi­net de la salle de bain, puis les pas de Len­ny se diri­gèrent vers la chambre d’Anicia. La porte s’ouvrit.

Len­ny cria.

« Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites là ? Où est ma fille ? »

Marianne ne prit pas la peine de réflé­chir. Les mots enten­dus n’avaient pas de sens, mais ils signi­fiaient pour­tant clai­re­ment qu’Anicia était en dan­ger. Elle lâcha l’assiette qu’elle avait à la main et se rua dans le cou­loir. Elle bous­cu­la Len­ny, entra dans la chambre d’Anicia…

Une vieille femme était là, allon­gée dans le lit d’enfant, sa tête seule dépas­sant des draps. Elle feuille­tait un livre d’images appar­te­nant à la fillette et leur sou­riait.

Marianne se jeta sur elle, l’empoigna sans ména­ge­ment par les épaules et la secoua vio­lem­ment.

« Où est ma fille ? Où est Ani­cia ? »

À son tour, Len­ny sai­sit la vieille par le bras et lui hur­la :

« Qui êtes-vous ? Com­ment êtes-vous entrée ici ? »

La femme les dévi­sa­gea d’un air crain­tif, recu­la… et se mit à pleu­rer.

Désar­més par cette réac­tion pour le moins inat­ten­due, Marianne et Len­ny échan­gèrent un regard qui mon­trait à quel point ils étaient per­plexes. L’important à leurs yeux était bien sûr de savoir ce qui était arri­vé à la gamine.

« Où est Ani­cia ?

— Mais… Je suis là, papa. C’est moi.

— Ne vous moquez pas de moi. Ma fille n’a même pas trois ans !

— C’est moi, je suis Ani­cia. »

Marianne titu­ba. Elle venait de recon­naître, aux oreilles de la femme, les boucles de sa fille, à son maigre poi­gnet de vieille dame, le bra­ce­let qui ne la quit­tait jamais, et sur­tout une manière bien à elle de tour­ner la tête, de regar­der de côté en répon­dant. Mais com­ment une telle hor­reur était-elle pos­sible ?

« Ani­cia, que t’est-il arri­vé, mon ange ? Pour­quoi es-tu ain­si ?

— C’est simple, maman. Dimanche der­nier, quand on est allés voir Grand-père et Grand-mère, tu m’as dit qu’ils avaient beau­coup de sagesse, à leur âge. Alors tout à l’heure, quand tu m’as deman­dé d’être sage, j’ai cru que tu vou­lais que je devienne comme eux. »

Marianne recu­la d’effroi. Len­ny ne com­pre­nait pas tout, mais il était d’une pâleur ter­rible. Il ne trou­vait pas ses mots…

« Pour­quoi ? Les grands-parents ? C’est toi qui lui as dit… »

Marianne sai­sit la main d’Anicia.

« Ma ché­rie… Qu’est-ce que… Com­ment… On ne peut pas vieillir comme ça, d’un coup ! Ça prend toute la vie, alors, explique-moi com­ment tu as fait, tu veux bien ?

— C’est très simple, regarde. »

La petite sau­ta hors de son lit. À la grande stu­peur de Marianne et Len­ny, son corps était nor­mal.

« J’ai juste mis le masque en latesque… latèque… en caou­tchouc de ton­ton Ber­nard. On a tel­le­ment rigo­lé, quand il a fait le clown avec ça, à Noël ! »

Et Ani­cia, tirant sur ses joues arti­fi­cielles, ôta le visage de vieille et dévoi­la sa bouille de petite fille toute rose.


Commentaire

La sagesse — 9 commentaires

  1. 😛 eh bien dis donc elle est bien bonne celle — là ! Chute super !
    Ça serait bien dans l’autre sens aus­si !
    Joyeux same­di !

    • Pas de pro­blème pour “l’autre sens”. Il suf­fit d’avoir un masque de bébé, je suis sûr qu’on peut trou­ver ça dans une bou­tique spé­cia­li­sée, sur­tout en ce moment, c’est la période des car­na­vals. (On dit des car­na­vals ou des car­na­vaux ?)

  2. Peut-être est-ce une vision conforme que la vieillesse vient avec l’âge ? Et si, au contraire, sor­ti de toutes les contraintes socié­tales, on rede­ve­nait les enfants que nous avons tou­jours été ? Pour moi, la sagesse est syno­nyme d’ennui.

    • Il y a sagesse et sagesse. Celle de la vieillesse et celle… de la sagesse. Celle-ci per­met d’éviter de perdre du temps en vaines errances dans des impasses, mais n’exclut nul­le­ment l’indispensable grain de folie sans lequel sagesse n’est qu’ennui, comme tu dis.
      En tout cas, mon pro­pos ne voyait pas si loin. Il était juste ques­tion de jouer avec les nuances de “sage”. Sage comme une image, ou sage comme un ermite médi­tant. Entre les deux, les vieux qu’on consi­dère sages (je me marre !) et les gosses à qui l’on demande d’être sages (Là, je ne me marre plus, parce que ça n’est pas drôle !).

      • Le grain de folie, celui qui revient à n’être pas sage… certes, mais il y a des niveaux.
        Sur ce, je te laisse médi­ter ce com­men­taire à tiroirs. 😛
        Des bisous !

        • C’est sûr, il y a plu­sieurs niveaux. Il y a tout d’abord le niveau de la mer, et bien sûr le niveau où en est ta mère sur Can­dy Crush. Il y a aus­si le niveau d’implication du lec­teur dans l’écriture d’une œuvre. Car de même que le phé­no­mène est dif­fé­rent selon qu’un obser­va­teur l’observe ou non, une œuvre écrite n’est pas la même selon qu’on la lise ou non, et bien sûr selon celui qui la lit ou celui qui la lie à d’autres œuvres. Ensuite, il y a le niveau zéro, assi­mi­lable au niveau d’intelligence d’une cam­pagne élec­to­rale. Il y a le niveau sco­laire des géné­ra­tions futures, qui se situe­ra au niveau micro­sco­pique ou au niveau macro­sco­pique selon l’observation de l’observateur. Au niveau molé­cu­laire, divers niveaux sont pré­sent, selon le niveau d’endettement de la mer de l’observateur. Il y a même dif­fé­rents et nom­breux niveaux au fond du tiroir. Le tiroir étant vide ou plein selon l’observateur qui pour­rait y voir un tiroir secret. C’est très com­plexe, cette his­toire de niveaux à tiroirs.
          Je vais prendre un cachet et m’allonger un moment… 🙄

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