SONY DSCLa roue

Lorsque Halbegrom rapporta, à lui seul et en un seul voyage, assez de bois pour chauffer la caverne pendant deux jours, un vent de progrès souffla sur la tribu. Car jusque-là, aucun guerrier, même le plus balèze, n’avait réussi à en ramener autant en moins d’une journée. Alors, Halbegrom fut interrogé par Gundar, le chef, qui lui demanda comment il avait fait.

« J’ai inventé un système qui permet de transporter des trucs très lourds et très gros sans fatigue, expliqua le jeune sapiens.

— Quel système ? voulut savoir Gundar.

— J’appelle ça « la roue », répondit fièrement Halbegrom. »

Le chef se gratta le crâne avec une pointe de flèche.

« Grâce à ton invention, reprit-il, les membres du clan auront davantage de bois que d’habitude pour passer l’hiver. Et nous pourrons rapporter ici un plus grand nombre de proies. Lors de nos déplacements, nous nous fatiguerons moins, et donc nous pourrons aller plus loin. Une ère de croissance s’offre à nous et commencera dès demain grâce à ta merveilleuse roue.

— Pas question ! »

Gundar écarquilla les yeux de stupeur. Puis il se dit qu’il n’avait sans doute pas bien entendu la remarque d’Halbegrom, qu’il lui demanda de répéter.

« Pas question, répéta docilement le jeune guerrier.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que j’ai inventé aussi une autre chose. J’appelle ça « le copyright ». Ça veut dire que quand quelqu’un invente ou crée un truc, ce truc est à lui. Si les autres veulent l’utiliser, ils doivent payer. »

Gundar se gratta encore le crâne, plus fort que la première fois.

« Je ne comprends pas bien.

— C’est normal, car comme tous les génies, je suis très en avance sur mon temps. Je vais essayer d’être plus clair. Si toi vouloir utiliser roue, toi donner gibier à moi. Pigé ? »

Le chef gratta si fort que du sang coula sur son crâne. Halbegrom reprit :

« On peut utiliser mes roues. Mais il faudra me fournir autant de repas qu’il y a de doigts à mes deux mains.

— Sinon ?

— Sinon, pas de roues. »

Gundar savait qu’il se faisait rouler, mais il savait aussi que la tribu ne pouvait déjà plus se passer de ces nouveautés. Halbegrom avait été rusé et était parvenu à créer un besoin auprès de ses clients potentiels. Le chef paya les neuf repas. Oui, neuf, car il manquait un doigt à Halbegrom, bouffé par un chacal.

Le printemps s’écoula. Au retour de la saison chaude, Gundar estima que le clan devait émigrer vers d’autres territoires de chasse. Il voulut faire fabriquer des roues pour porter les possessions de la horde, ainsi que les enfants et les vieillards. Halbegrom n’hésita pas. Cette fois, son prix était de deux repas par jour pendant trois lunaisons, plus un grand arc et autant de flèches que trois guerriers ont de doigts.

Le chef réfléchit, mais sa tête tournait en roue libre devant ces exigences.

« Mon petit Halbegrom, tu dois réaliser que nous avons vraiment besoin de nous déplacer vers où se trouve le gibier. Nous n’avons pas les moyens de payer ce que tu demandes. Tu mets des bâtons dans les roues de tout le monde.

— Et comment ferions-nous si je n’avais pas inventé la roue ?

— Nous porterions tout sur le dos.

— Eh bien, faites-le.

— Mais il y a ta roue !

— Ah, tu vois bien que c’est MA roue. Pour en profiter, il faut en payer l’usage. »

Gundar ne pouvait pas payer. Il y avait une innovation technique à portée de sa main, mais pas de sa bourse. En un sens, lui aussi était un pionnier, bien qu’involontairement.

Un guerrier nommé Brucco avait entendu la conversation entre le chef et l’inventeur. Fort courroucé, il en parla avec son frère Krapus.

« Cet imbécile se croit tout permis. À chaque expédition, des gosses et des vieux crèvent à force de marcher. Mais lui préfère les laisser tomber plutôt que d’apporter sa part au bien-être de l’ensemble.

— C’est vrai. En plus, ça ne lui coûte rien. Si les chasseurs se faisaient payer pour mettre leurs prises en commun, les femmes, qui ne chassent pas, mourraient de faim.

— Et ce serait la fin de la tribu.

— Imagine qu’un seul d’entre nous ait le droit d’utiliser un arc, à moins de débourser…

— Nous aurions disparu depuis longtemps.

— Oui. Bouffés par l’ours, la panthère ou les chacaux.

— Euh… je crois qu’on dit les chacals.

— Je m’en tape, répliqua Brucco qui démarrait toujours sur les chapeaux de roue quand il était courroucé. »

Krapus cogitait.

« Tu réfléchis au pluriel de chacal ?

— Non. J’étais en train de me dire… Imagine qu’à l’avenir, tout le monde fasse comme cet idiot d’Halbegrom.

— Et alors ?

— Si par exemple, un type invente un jour l’élevage, mais que personne ne peut élever parce que ce mec veut s’en mettre plein les fouilles ? Si un autre gus découvre comment guérir certaines maladies, mais qu’on continue à en crever pour les mêmes raisons ? Un jour, quelqu’un inventera peut-être un moyen de se déplacer très vite, ou de voguer sur la mer, ou de voler dans les airs… Et s’il demande quelque chose chaque fois ? Ça existera, mais seuls quelques-uns en profiteront.

— Si l’on pouvait communiquer d’un bout à l’autre du monde, mais que pour ça on soit obligé de payer ?

— Ça voudrait dire que seulement ceux qui peuvent payer auraient le droit de le faire ? C’est pas juste, quand même, non ?

— Tu l’as dit, frère ! »

Ils restèrent pensifs un moment, puis Brucco reprit :

« Si l’on allait rendre une petite visite à notre cher génie ? »

Ils allèrent voir l’inventeur.

« Dis, Halbegrom, on a pensé à quelque chose…

— À quoi, les gars ? »

Krapus expliqua les conclusions auxquelles lui et Brucco étaient parvenus. Halbegrom se gratta le crâne comme s’il était chef, et répliqua :

« Un travail mérite récompense. J’ai bossé pour inventer la roue, j’ai droit à un salaire.

— Tu l’as eu. Maintenant, on a tous le droit d’utiliser ton invention.

— Non. »

Brucco lui tapa sur la tête. Avec sa massue.

Halbegrom tomba d’un coup au sol. Son crâne, éclaté comme une noix, ne le démangeait plus.

Deux jours plus tard, toute la tribu commençait à émigrer vers de nouveaux territoires, grâce aux roues. Le progrès, un moment bloqué par le profit d’une minorité, était enfin en marche vers un avenir radieux.

« Dis, Brucco…

— Oui, Krapus ?

— J’espère que personne d’autre, un jour, n’inventera à nouveau ce… comment ? Copyright !

— Tu sais… la roue tourne. Tout revient un jour ou l’autre.

— Faudra garder une massue à portée de main. »


Commentaire

La roue — 6 commentaires

  1. cqfd et warf pour la tête qui tourne en roue libre… mais berk pour ce monde pourri qui a réinventé le copyright ! Et pas de massue à portée de main, c’est pô juste !

  2. Et si l’inventeur du copyright avait mis un brevet sur son utilisation, tu crois qu’on serait assez stupide pour le lui acheter ? Peut-être pas assez stupide, mais assez vénaux, oui. Comme disent les chacals.

  3. Tu sais Claude, c’est drôle! je suis sûre que c’est un autiste qui a inventé la première roue!
    Ils sont fascinée par les roues et tout ce qui tourne. Certains connaissent le nombre Pi jusqu’au… Chiffre après la virgule 😉 et comme Bill Gates (l’asperger le plus riche du monde!), ils sont trop honnêtes pour garder leurs sous pour eux seuls…. (Je crois que Bill Gates a redistribué 80% de sa fortune?) Contrairement à celui qui a eu l’idée du copyright ;-))))

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