119-RequeteLa requête

François avait pris un numéro et s’était assis sur un des sièges en bois, une pile de documents sur les genoux. Puis il avait patienté.

Longtemps.

Il était seul dans la salle d’attente, toutefois ils l’avaient laissé ainsi pendant plusieurs heures. Parfois, un employé pressé passait, toujours un homme, toujours vêtu d’une blouse grise. Aucun n’avait eu le moindre regard pour François.

De temps en temps, il changeait de position sur sa chaise, et elle grinçait. Alors, le type, également en blouse grise, qui était assis derrière l’unique guichet relevait imperceptiblement la tête et le fixait pendant une ou deux secondes. François avait l’impression que l’autre le dévisageait avec sévérité, mais il ne pouvait en être sûr, car il ne distinguait que les yeux et le front de l’homme, qui était chauve.

Enfin, le guichetier annonça le numéro à voix haute. François sursauta. Il n’avait pas entendu parler depuis son arrivée. Il lui fallut un moment pour comprendre ce qu’était ce bruit, et ce que signifiait ce numéro. Il se leva fébrilement et, avant que le type change d’avis, il s’approcha aussi vite que le permirent ses jambes ankylosées.

L’autre ne le regardait pas, fixant simplement le dossier. François le posa devant lui, sur le bois du guichet.

« Je viens pour déposer une requête. »

Bien sûr. Il était au bureau des requêtes ! Sortant de son mutisme, le type demanda :

« Vous avez rempli le formulaire 326 ? »

Le formulaire 326 était formé de plusieurs feuillets. La majeure partie du document était constituée des demandes de renseignements classiques : nom et prénom, adresse, date et lieu de naissance, numéros de sécurité sociale, de carte d’identité, de permis de conduire, revenus des quatre années précédentes, religion pratiquée régulièrement ou non, niveau d’études, habitudes sexuelles ordinaires et occasionnelles, signes particuliers, appartenance à des organisations déviantes, etc. Bien sûr, il devrait fournir en annexe les documents adéquats qui viendraient corroborer ses affirmations. Ensuite, il y avait évidemment la requête elle-même, la raison pour laquelle le postulant entamait cette procédure.

François avait pris beaucoup de temps pour remplir ce point. S’il voulait que sa démarche aboutisse, il devait la présenter de manière claire, concise et convaincante.

Claire, car sinon, celui ou celle qui la lirait la rejetterait sans faire l’effort de comprendre.

Concise, car si les explications étaient trop longues, son dossier finirait également à la corbeille.

Convaincante, évidemment, sans quoi il serait débouté.

Et dégoûté, car il devrait alors patienter au moins cinq années avant de pouvoir renouveler sa demande.

C’était la Loi.

François écrivit de nombreux brouillons. Quand il jugeait avoir été assez cohérent, c’était trop long. Lorsqu’il avait la bonne longueur, il pensait ne pas être suffisamment persuasif. Et si ses explications étaient convaincantes, il les estimait toutefois obscures. Il cherchait ses mots dans des dictionnaires, afin de trouver celui qui exprimait parfaitement ce qu’il voulait dire, il retravaillait certaines phrases pour qu’elles soient plus brèves, il hésitait sur la correction d’une virgule…

Au bout de plusieurs heures, il eut devant lui une présentation de son projet qui lui parut parfaite. Il rangea soigneusement cette version et tenta de penser à autre chose.

Le lendemain, il relut une nouvelle fois son brouillon, rectifia une faute, fignola un énoncé, et s’estima satisfait du résultat.

Tirant la langue, il le recopia, lentement pour éviter toute erreur, dans le cadre prévu à cet effet du formulaire 326.

Il n’en avait pas terminé. On lui demandait aussi pourquoi il faisait cette requête, la raison pour laquelle il réclamait la permission de faire ce qu’il avait laborieusement détaillé au point précédent.

François, résigné, reprit ses brouillons. Pourquoi cette requête ? Mais… parce que ! Ça lui semblait tellement évident, tellement limpide, si explicitement aveuglant. Et comment l’exprimer ? Il n’aurait pas été plus désarmé si l’on avait exigé de lui qu’il explique pourquoi un et un font deux.

Mais il n’avait pas le choix, il devait présenter ses raisons, et si possible, s’il voulait avoir une chance de succès, des raisons que les gens qui étudieraient sa demande estimeraient valables.

Que pouvaient bien être des motivations valables pour ces gens ? Et qui étaient ces gens ? François n’en avait pas la moindre idée. Il se remit néanmoins à rédiger des explications, à détailler des arguments, la cause, le résultat souhaité… Comme précédemment, il recopia son exposé dans le champ idoine.

Il avait fière allure, le formulaire 326 de François, complété, daté et paraphé de sa plus belle signature ! Avec de telles phrases, des réponses aux questions aussi claires, concises et convaincantes, des justifications aussi précises, une telle rhétorique, il était absolument certain d’obtenir la faveur demandée.

Avec un large sourire et une confiance inébranlable, François tendit le formulaire 326 à l’homme en blouse grise assis derrière le guichet.

L’autre parcourut rapidement le document et ses annexes, d’un œil rompu à l’exercice. D’un geste alerte et aguerri, il y appliqua son propre seing et l’orna de quelques coups de tampon encreur, un par feuillet, avec chaque fois la pression nécessaire et suffisante pour que l’inscription soit lisible. Pour finir, il apposa sur la première page le numéro que porterait désormais la requête de François : 265 843.

« La commission doit examiner ces jours-ci la requête 265486. La vôtre sera étudiée en temps et en heure. »

François fit mentalement un rapide calcul. Environ 350 requêtes entre la sienne et le bout de la file d’attente. S’il en passait une par semaine devant la commission, il en aurait pour plus de sept années, compte tenu des inévitables retards et congés. Il sentit le poids du découragement s’abattre lourdement sur ses épaules.

« Mais je vais vous faire gagner du temps, poursuivit l’employé.

— Ah bon ? De quelle façon ?

— En retirant immédiatement votre dossier. Vous n’avez strictement aucune chance d’obtenir satisfaction.

— Mais… pourquoi cela ? Je ne réclame rien d’extraordinaire.

— Vous plaisantez ? Vous expliquez dans ce document que toutes les maisons de votre quartier sont grises, que cela est triste, et vous demandez à repeindre la vôtre en bleu. Vous vous rendez compte de ce que vous réclamez ? Vous imaginez ce que serait le monde si chacun n’en faisait qu’à sa tête ? Si les maisons, les voitures, les vêtements et tout ce qui nous entoure était de toutes les couleurs au lieu d’une teinte uniforme et réglementaire, reposante et équitable ? Il y aurait des jalousies, des tensions, des violences. Ce serait l’anarchie et la décadence, monsieur. Ce n’est pas à la commission des requêtes que je vais transmettre votre dossier, mais à la milice. Soyez satisfait : l’attente sera bien plus brève… »

Et le guichetier pressa sous son bureau un bouton rouge, seule tache de couleur dans ce décor grisâtre…


Commentaire

La requête — 8 commentaires

  1. Toi, tu comptais écrire 50 nuances de… et tu n’as pas osé 😉
    Et tu as très bien fait !
    Merci p@rtner pour cette mini qui en dit bien plus qu’il n’y paraît…

  2. Ce qui me laisse toujours sur le c… dans ce genre de situation c’est que le mec derrière le guichet soit toujours en vie… Mais sinon, on a parfois des recours plaisants… Un jour à la poste de St Rémy, la guichetière m’a tellement fait ch… que j’ai foncé à la maison, pris carrément le tiroir complet avec tous mes documents administratifs et suis revenue le retourner sur le guichet… ça a fait une vraie montagne…
    Bref, sinon, je suis tout à fait d’accord avec mon cher et tendre…

  3. De formulaires en formes lunaires, c’est l’Univers qui s’élargit. Faut juste avoir le bon tampon.

    Pompompom pooooom. Pompompom Pooooom.

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