016-QueuePoissonLa queue du poisson

En ce temps-là, Benoit Vivier était encore immortel, puisqu’il avait seulement quinze ans. Ces quinze années, qui représentaient la totalité de son existence, lui semblaient un laps de temps démesurément long. Pour ce si vaste avenir, il nourrissait des rêves d’une ampleur comparable. En premier lieu, il avait prévu de devenir pilote de jet avant d’être aussi vieux que son copain Manuel, déjà atteint de 18 ans, qui deviendrait vite adulte s’il persistait à vieillir autant. Benoit s’en gardait bien, étant fermement décidé à entretenir en lui l’invulnérabilité et la vigueur qui coulaient dans ses veines…

« Christian ! On passe à table, viens. »

Sensation de chute libre, suivie d’un violent atterrissage. Christian avait perdu le fil de ce qu’il écrivait, ou plutôt de ce qu’il voulait écrire. C’était là son point faible : la moindre incursion dans son espace mental, dans ce noyau d’imagination qui bouillait au centre de ses pensées, le déconcentrait. À chaque fois, il se sentait violemment éjecté, comme par un commando d’hommes en armes n’ayant aucun respect pour ce qu’il était en train de faire, alors que cela relevait pourtant de la plus haute importance. Ensuite, il avait besoin de beaucoup de temps pour se remettre en train et retrouver le sens de son récit. Difficile, pour un écrivain, de se sentir bouté hors de son œuvre, d’entendre la porte claquer derrière lui.

« Voilà, j’arrive… »

Si cela se produisait dès le premier paragraphe de cette nouvelle nouvelle, comment pourrait-il espérer parvenir au bout correctement ? Certes, il aurait pu attendre que l’heure du repas soit passée pour s’y mettre, mais… l’art et l’inspiration n’attendent pas. Il avait senti le souffle de la création passer sur lui, et un appel de ce genre ne se refuse pas. Malheureusement, c’était arrivé à midi, et le souffle de sa cuisinière d’épouse n’allait pas tarder à prendre un relent de soufre s’il n’obtempérait pas. En vingt-cinq ans de vie commune, elle n’avait pas admis que lorsque l’ange de l’inventivité vous rend visite, tout le reste passe au second plan. Et lui n’avait pas admis l’importance de manger pendant que c’est chaud.

D’ailleurs, il se remit à écrire dès que ses pensées furent remises en ordre. Les lignes de texte s’accumulaient sur l’écran de l’ordinateur avec célérité et Christian était satisfait. Le repas était oublié, relégué dans la masse des choses sans intérêt et bassement matérielles. Rien n’existait plus que l’histoire en cours de création.

…Benoit avait réussi la première partie de son projet. Bien sûr, ses naïfs rêves d’adolescent avaient été adaptés à la réalité, mais il ne les avait pas abandonnés, luttant de toutes ses forces pour rester fidèle à son idéal. Plus que jamais, il se sentait intouchable et puissant. La même certitude l’animait toujours : il était invincible et rien ne lui résisterait jamais. Pour parfaire son bonheur, il ne lui restait plus qu’à conquérir la magnifique Jocelyne, et la vie serait merveilleuse…

« Christian ! Mais qu’est-ce que tu fais, voilà déjà un quart d’heure que c’est prêt ! Je commence à manger, tant pis pour toi… »

Sursaut. Déchirement. Choc. Rouge plein la tête.

Est-ce qu’elle croit qu’une histoire s’écrit toute seule ? C’est du boulot ! Il faut l’idée, les personnages, le décor, l’intrigue, le plan, et bien sûr le dénouement, la chute sans laquelle une nouvelle n’est rien… Et il la tenait presque, cette chute, le pauvre Christian. En général, il n’en avait pas une idée trop précise au début afin de laisser le texte évoluer librement, préférant la mettre en place en avançant, de manière spontanée… Là, il y était quasiment, il voyait comment l’amener et n’avait plus qu’à fignoler la surprise finale, mais une fois de plus, il était déconcentré, jeté sans ménagement hors de son histoire, comme une rivière brusquement détournée de son lit par une avalanche.

Rien à faire : il savait qu’il devait en passer par l’incontournable rituel du repas pour avoir la paix. Il rejoignit sa femme qui mangeait déjà. Elle l’attaqua avant qu’il soit assis, en récitant l’habituelle litanie de reproches, la bouche pleine.

Il n’écoutait pas, connaissant par cœur les paroles et la musique de cette antienne, préférant essayer de rassembler ses pensées émiettées.

Au bout d’un moment, quand même, lassé de ce bruit de fond, il tenta de glisser une explication :

« Tu sais, je l’avais presque terminée, cette histoire. C’est le plus important, la fin. Il faut que la chute soit percutante et rassasie le lecteur, tu comprends ? Tu ne m’as pas laissé le temps de le faire…

— Et alors ? Le lecteur n’a pas forcément besoin qu’on lui dise tout. Pas toujours les mêmes qui se tapent tout le boulot ! »

Christian la dévisagea, estomaqué. C’était bien la première fois que son épouse émettait une opinion à propos de l’art d’écrire.

« Tu veux dire que d’après toi… je ne serais pas obligé de tout expliquer à la conclusion ? Que je pourrais terminer sèchement, et que le lecteur s’inventerait la chute qu’il veut, à son goût ?

— Évidemment ! Comme ça, chacun aurait une chute à sa pointure, celle qui lui convient parfaitement. Personne ne pourrait rien te reprocher. »

Et elle ajouta :

« En plus tu mangerais chaud, et avec moi. »

Christian haussa les épaules. C’était ridicule. On lisait pour la chute de l’histoire, et il lui appartenait d’en fournir une aussi parfaite que possible. Il était inconcevable de terminer en queue de poisson et de laisser au lecteur le soin d’imaginer la fin. Il acheva son repas, aida docilement à débarrasser la table et retourna bien vite devant son clavier. Cette fois, rien ne viendrait plus l’interrompre.

« Alors, se dit-il, voyons comment je vais pouvoir conclure cette nouvelle… »


Commentaire

La queue du poisson — 7 commentaires

  1. Les conjoints sont toujours difficiles à dresser. Pauvre Christian ! Pourtant, je ne suis pas vraiment contre une fin choisi par le lecteur ? Mais comme je suis feignante, j’aimerais que l’auteur m’en propose plusieurs et que je n’aie qu’à choisir celle qui me convient.

  2. Étrange comme plusieurs choses me rappellent… quelque chose, dans cette histoire.

    Mais quoi ?

    Je te laisse… imaginer. 😉

    • J’ai honte ! J’ai oublié de préciser que cette histoire m’a été inspiré par une plaisanterie de mon ami G@rp lors d’un échange de textos. Pour me rattraper et si possible me faire pardonner, cher Christian, je te dédie la prochaine minifiction.

      • Te bile pas pour ça, partner – en plus, c’était pas le but de mon commentaire.
        La prise de tête de la chute, tout ceux qui pondent des chtites n’histoires – ou tentent de – l’ont connue un jour ou l’autre.
        Ô combien (de marins, de capitaines – pour rester dans la marée^ ^)

  3. il y a du vécu et on s’est souvent senti interrompu en plein vol par ces antiennes mais si la solution est ainsi apportée…
    Même tout de suite!!!
    (bon tu viens déjeuner?….. Alors à plus tard…)

  4. Ha, oui, ça m’en rappelle, des choses… Sauf que bien souvent ce ne sont pas les autres qui me dérangent, mais moi-même, en sortant de mon rêve brusquement. La raison? Ne la cherchez pas, car comme moi, vous savez que celui qui écrit voyage toujours entre jubilation et effroi!

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