LaLa princesse qui pondait des œufs

Il était une fois une princesse qui était très belle, mais qui était une garce.

Son père Audric 1er était le roi d’un pays magnifique. Le soleil brillait presque tout le temps au-dessus de cette contrée, laissant tomber juste assez de pluie pour que les champs soient toujours verts et les récoltes abondantes. Dans les herbes et parmi les arbres des forêts s’ébattaient des quantités d’animaux, le peuple était repu et heureux. Les hommes étaient forts et en bonne santé, les femmes belles et fécondes, leurs enfants gais et souriants.

Il n’y avait point de disette ni de conflits, les rares litiges étaient tranchés par la sagesse du roi, dont l’esprit de justice était loué jusqu’au-delà des frontières de ses terres. Le bonheur semblait avoir élu domicile en ce pays, et il s’y trouvait apparemment fort bien, ne comptant nullement s’en aller sous d’autres latitudes.

Seule ombre à ce merveilleux tableau : la princesse Agatha.

On se représente généralement une princesse comme une ravissante jeune femme au visage régulier, aux yeux lumineux, à la peau fine, à la taille légère, etc. Certes, cette princesse-ci disposait de tous ces dons. Elle avait une figure de rêve, des yeux d’enfer, une peau de fainéante qui n’a jamais bossé, un châssis de dingue… pardon, je m’égare. Je voulais dire qu’elle était vachement bien fichue, qu’elle était donc un des plus beaux partis qu’on peut imaginer.

Pourtant, son royal paternel ne parvenait pas à la marier, pas même à attirer un prétendant digne de ce nom. Pourquoi ? Parce que sa fille était une garce, je l’ai déjà dit. Elle était d’une terrible méchanceté, elle ne pouvait faire un pas sans tenter de faire souffrir quelque chose ou quelqu’un, elle avait le cœur aussi laid qu’était beau son c… corps.

« Mais pourquoi donc es-tu si mauvaise, ma fille ? », se lamentait Audric 1er. « Ne peux-tu t’adoucir et cesser de vouloir tourmenter ceux qui t’entourent ? Est-ce si difficile pour toi de devenir aussi aimable et délicate que ton physique ? »

La princesse le toisait et répliquait :

« Si tu crois que je vais me ranger pour mes beaux yeux, tu peux te gratter, vieux débris ! »

Un jour qu’elle était occupée à arracher les pattes et les ailes à un petit oiseau, une vieille femme s’approcha et la regarda faire. Lorsque la pauvre bête eut fini d’agoniser et qu’Agatha eut jeté au loin les morceaux de son cadavre démembré, elle lui dit :

« Je suis Gisèle l’ensorceleuse. Tu es la personne la plus mauvaise, la plus vile, la plus méprisable que la Terre a portée. Tu ne mérites pas de vivre, mais à présent que tu es là, faut bien faire avec. Toutefois, je vais te punir, et en même temps te donner l’occasion de changer. »

La princesse commença à flipper, mais il était trop tard. Gisèle avait agité dans sa direction un bâton noueux en prononçant une incantation.

« Voilà. À partir de cet instant et jusqu’à ce que tu deviennes une personne meilleure, tu pondras des œufs comme cette pôv’bête que tu viens de massacrer gratuitement. Tu seras la risée de tout le royaume ! »

L’ensorceleuse s’éloigna avant qu’Agatha ait eu le temps d’ouvrir sa jolie bouche. La princesse haussa ses belles épaules, tourna ses mignons talons et rentra au château.

Le soir même, alors que la cour était attablée, Agatha fut prise d’un violent mal au bide. Elle gémit, terrassée par la douleur, s’accroupit et, devant tout le monde… elle pondit un œuf !

Tout alla très vite. Tout d’abord, l’assemblée eut un mouvement de recul. Puis Agatha fondit en larmes en repensant à la sorcière Gisèle, qu’elle avait prise pour une vieille folle, alors que c’était vraiment une magicienne. Il ne lui restait qu’une seule possibilité : se changer en une personne meilleure.

La princesse se mit donner des graines aux oisillons, à sourire aux enfants, à dire merci, à être moins odieuse. Cependant, en son cœur, elle était toujours aussi pourrie. Il fallait qu’elle parvienne à devenir VRAIMENT quelqu’un de bien, et c’était pas gagné. En attendant, chaque soir, elle pondait un œuf.

Audric 1er engagea pour elle un coach personnel pour la bonifier, toutefois celui-ci se rendit vite compte que la tâche à accomplir était pharaonique, et il partit en conseillant à la princesse d’aller se faire cuire un œuf. On fit alors venir un psy, que le contraste entre la clarté des yeux d’Agatha et la noirceur de son âme rendit fou. Le roi fit appel à un chamane, puis à un prêtre, à un druide, à un rebouteux, un acupuncteur… en vain. Il lui fit subir un régime végétarien, des bains debout, des lavements, une cure thermale… en vain. Il la punit en la fouettant, en la forçant à écouter des discours électoraux, en l’obligeant à regarder du foot à la télé… que dalle.

Ce qui motivait le plus Agatha à changer en profondeur, c’était la honte quotidienne de pondre. Chaque jour, les badauds étaient plus nombreux pour assister à ce terrible prodige. Des recettes d’omelette royale commençaient même à circuler dans le peuple !

Enfin, un homme qui se nommait Rolland se présenta à la cour et demanda à rencontrer la princesse. Il était jeune, beau, doux et patient. Il avait déjà eu l’occasion d’apercevoir Agatha et l’avait trouvée si jolie qu’il avait immédiatement craqué pour elle. Oui, je sais, c’est cucul, ce genre de coup de foudre, mais c’est un conte, alors laisse-moi expliquer à ma façon…

Petit à petit, à force d’amour, il réussit à aider la princesse à changer son cœur. Elle ne pondit plus qu’un jour sur deux, puis sur trois, puis une fois par semaine, par mois… Et lorsqu’il s’écoula toute une année sans qu’elle produise un seul œuf, Audric 1er décréta que sa fille était guérie, et il ordonna trois jours de liesse populaire.

Au terme de cette mégateuf, Rolland demanda au roi la main d’Agatha, et bien sûr, il la lui accorda bien volontiers, trop content qu’il était de s’en débarrasser. Le jeune homme, très ému, sourit à sa promise et lui déclara, troublé par sa beauté :

« T’as d’beaux œufs, tu sais ? »

Ooops ! Qui sait ? Sans ce malencontreux lapsus, ils auraient peut-être eu plein de gosses, et ils auraient été heureux et peinards longtemps, longtemps, longtemps… Malheureusement, elle en fit un fromage…


Commentaire

La princesse qui pondait des œufs — 7 commentaires

  1. Elle est excellente cette histoire. En plus, elle a libéré chez toi, il me semble, quelques réflexions savoureuses. J’adore la peau de fainéante.

  2. Excellent, ce conte. Mais, je ne vais pas pouvoir le lire à mes petits-enfants.
    Vite un pour tous (comme le gang des paillassons qu’ils adorent ; mais je fatigue, 😥 je n’arrête pas de la leur lire.)
    Merci. 😉
    Dominique

    • Merci Dominique de me faire autant de pub auprès des générations futures. Ça m’assure une bonne célébrité pour la postérité. 😀
      Pour varier les plaisirs, je pense que vos petits-enfants devraient apprécier La légende de Tristan Maison Rouge, que j’avais écrit pour une émission de radio, mais qui n’a jamais été diffusé, je crois. Dans le genre parodique, il y a aussi Le cheval et le dragon ou les songes de Peiral. Pour rester dans le domaine des contes, je vous propose Armaelle la coquette, et pour les amateurs de nouvelles technologies, Mise à jour, qui a été proposé à une classe de collégiens pour une analyse de texte.
      Bonnes lectures, et bon week-end à vous et votre famille.

  3. Mort de rire !
    Les anachronismes et les jeux de mots sont bons et les critiques à propos. Je vote pour toi si tu te présentes.

    Une autre !

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