109-PetitionLa pétition

Cette minifiction est dédiée à l’immense auteur de fantasy Terry Pratchett disparu il y a quelques jours. Puisqu’il avait lui-même mis en scène fréquemment le personnage de la Mort dans sa célèbre saga du Disque-monde, des admirateurs, pour lui rendre hommage, ont lancé une pétition pour demander à la Mort de nous le rendre. Bien sûr, il y a peu de chance que cette démarche aboutisse, mais… j’ai tenté d’imaginer les conséquences que cela pourrait avoir.

PS : Merci à mon ami G@rp pour l’idée de la chute… que j’ai détournée.

 .oOo.

C’est avec une tristesse immense que nous vous annonçons que Teddy Pradette est décédé, affichait en un énorme titre la Une de la Gazette. Le grand philosophe avait fini par succomber à la maladie qui le harcelait depuis plusieurs années.

Qui le harcelait, mais qui ne l’avait pas diminué. Jusqu’au bout, ou presque, il avait poursuivi son travail, dictant les livres et les articles qu’il n’était plus en mesure de rédiger tout seul.

Sa dépouille fut exposée dans une chapelle ardente, afin que ses admirateurs puissent lui rendre un dernier hommage. Durant trois journées, quasi sans discontinuer, d’innombrables inconditionnels défilèrent devant le corps du penseur, s’inclinant, priant, pleurant, remerciant pour tout ce qu’il avait apporté au monde à travers son œuvre immense. Des dizaines de livres, des centaines de pamphlets, des milliers d’articles, et toujours cette verve, cette force, cette précision dans la réflexion, sans oublier cet humour désopilant qui était sa signature.

Beaucoup ne purent effectuer ce recueillement, soit parce qu’ils vivaient trop loin, soit parce qu’il fallait forcément limiter cette démarche dans le temps afin de procéder aux funérailles.

Elles furent grandioses, à la hauteur de cet homme qui avait nargué la Mort sur ses propres terres. Il s’était rendu célèbre dans le monde entier avec ses aphorismes qui défiaient la grande faucheuse, tels que je pense à la Mort, donc je suis ; ou la Mort est morte ; ou encore l’enfer, c’est la Mort, et bien d’autres phrases-chocs qui avaient marqué son époque et qui marqueraient assurément les générations à venir.

Dès la fin de ces funérailles, ses fans s’embarquèrent dans la plus folle entreprise qui se fut imaginée. Ils donnèrent le coup d’envoi à une pétition qui exigeait de la Mort elle-même qu’elle renvoie purement et simplement Teddy Pradette à la vie !

L’opération, lancée sur Internet en une centaine de langues, fut massivement suivie. Dès la première heure, cent mille signatures furent enregistrées. Au cours de la deuxième heure, le serveur sauta et dût être remplacé. La cent millionième signature fut recueillie à la fin de la semaine, et les deux milliards atteints en un mois.

La Mort n’avait plus qu’à obtempérer, et à renvoyer Teddy Pradette dans notre monde.

Mais après que se fut écoulée une huitaine, Teddy Pradette n’était pas encore de retour parmi les vivants, et la moutarde commença à monter au nez de ses admirateurs.

Après un autre milliard de pétitionnaires, la situation n’était plus tolérable. Teddy devait revenir, pourtant il ne revenait pas. Que se passait-il ?

Toujours par le canal d’Internet, de nombreux internautes demandèrent à la Mort ce qu’elle attendait pour obtempérer. Celle-ci répliqua par un bandeau clignotant sur le site officiel de Teddy : Les conditions ne sont pas remplies.

Trois milliards de pétitions signées n’étaient point suffisantes ? Qu’est-ce que la Mort voulait de plus ? Quelles autres conditions pouvait-elle exiger ? On lui posa la question, puisque le dialogue était engagé.

La réponse ne se fit pas attendre. L’autorisation de retour doit être validée par les instances supérieures.

Ce fut comme une révélation, une preuve que le grand philosophe avait raison : non, la Mort n’était pas toute-puissante. Et dans la foulée, une autre révélation, une autre preuve, celle de l’existence de Dieu. Car évidemment, ces « instances supérieures » que la Mort avait mentionnées ne pouvaient être que Lui, l’Être Suprême.

Aussi sec, une nouvelle pétition fut mise en ligne, avec la même requête, s’adressant cette fois au Divin Juge. Encore plus rapidement que la première, elle fut signée par autant d’humains, puis ce nombre fut dépassé…

Mais de résurrection de Teddy Pradette il n’y eut point.

Avec délicatesse et déférence, des comptes furent demandés en haut, en très haut lieu.

Pas de réponse.

Le pape lui-même s’en mêla, bien que n’ayant pas, pour des raisons déontologiques précisa-t-il, signé ladite pétition. (Et peut-être aussi parce que le regretté Teddy n’avait pas été tendre avec les religieux.) Il expliqua qu’on ne peut présenter une telle demande au Très-Haut, et surtout pas de cette façon. De Lui on n’exigeait pas, on priait.

On pria, donc. Qui à genoux, qui à quatre pattes, qui incliné, qui brûlant de l’encens, qui chantant, qui à voix basse, qui à plat ventre, mais on pria. On pria avec tant de ferveur et d’unanimité que du Tout-Puissant parvint une réponse. L’autorisation de retour doit être validée par les instances supérieures.

On avait déjà vu ça quelque part. Y aurait-il une Autorité encore plus haute que le Plus-Haut ? Encore plus souveraine que le Seigneur ? Encore plus universelle que le Maître de l’univers ?

Pas chez nous. Chez vous.

Tout s’expliquait. Il ne s’agissait pas de l’instance supérieure du Céleste Empire, mais celle d’ici-bas. Il suffisait donc apparemment que le plus haut degré de l’organisation terrestre confirme la pétition pour entraîner le retour tant espéré de Teddy Pradette. Rien de plus simple…

Rien de plus simple ?

Les Américains se proposèrent d’emblée pour valider la fameuse « autorisation de retour ». Les Russes ne voulurent pas en entendre parler. Les Chinois se posèrent comme intermédiaire. L’OPEP s’y opposa fermement. L’ONU fit remarquer que c’était son rôle et même sa raison d’être, de représenter tous les autres. La France approuva. Israël refusa. L’Uruguay hésita. Le Vatican vaqua, l’Australie donna son avis, Panama s’en moqua. Les Anglais voulurent en faire de même, mais c’était l’heure du thé. Les Suisses s’en mêlèrent, le Japon s’emmêla. L’ONISEP s’en tira, l’Irak en tira, la Bolivie s’enterra. La Croatie rua. Les Lituaniens renchérirent. Le Brésil était d’accord, mais les Italiens crisèrent. Pour les Crétois, il suffisait de signer, tandis que les Argentins…


Commentaire

La pétition — 9 commentaires

  1. Excellent, amusant ! Bravo. En plus, un écrit bien incrusté dans notre époque ou personne ne se préoccupe de ce que désire le concerné.

  2. Parlant de résurection, je ne peux m’empêher de penser à Lazare. Le Christ, ému par ses amies et soeurs du défunt, accompli l’impensable, ce qu’il ne faisait jamais sans la demande du principal intéressé. Bref. Qu’est-ce que cela fait de devoir affronter deux fois la mort ? Une fois, ce n’est déjà pas simple. Surtout que parfois la délicatesse du passage laisse à désirer. Alors deux fois ! …
    Pardon d’avoir rebondi sur ton texte, Claude. T’avais qu’à pas être aussi inspirant 😉

  3. Juste un soucis dans ton texte, tu dis qu’il faut un mois pour avoir 2 milliards de signatures, mais que c’est une huitaine plus tard que les gens s’indignent

  4. Rien à rajouter. Je ne suis pas mort de rire mais j’ai passé un bon petit moment de lecture.
    Et la chute est on ne peut plus vraie.

  5. Trop cool… j’aimerais pas être ton patron, tu serais pas un peu fouteur de m.… sur les bords ?
    Et puis c’est vrai ça, une fois enfin au repos, il s’ agirait pas qu’on vienne me rechercher pour bosser ! Bande d’égoistes va !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *