045-LumièreFrigoLa lumière du frigo

« Un phénomène est ce qui est perceptible par un sujet conscient. Donc : pas de sujet, pas de phénomène observable.

— C’est complètement stupide.

— Tu es mon frère, Marc, mais si tu m’insultes, tu prends ma main dans la…

— Je ne suis pas en train de t’insulter, Mathieu. Ce n’est pas toi qui es stupide, c’est ce que tu dis à propos du phénomène. À propos de ta main aussi.

— Et pourquoi est-ce stupide ?

— Tu parles du phénomène ou de la main ?

— Du phénomène, espèce de…

— C’est toi qui vas m’insulter, si ça continue. C’est stupide parce que si je te suis, un phénomène n’existe que parce que quelqu’un le regarde ?

— Ce n’est pas tout à fait ça. J’ai dit perceptible. Ce phénomène est peut-être toujours là s’il n’y a pas d’observateur conscient, mais il n’est pas perceptible.

— Il n’est surtout pas perçu, ce qui n’est pas pareil. Comment peux-tu affirmer qu’il n’est pas possible de l’observer précisément lorsqu’il n’y a personne pour le faire ?

— Le mot le plus important est conscient.

— Tu veux dire que si moi, qui suis conscient, je regarde par exemple une ampoule s’allumer, alors c’est qu’il est possible de la voir. Tandis que si c’est un lombric, sans réelle conscience, alors il n’est pas possible de la voir s’éclairer ?

— Bien sûr que si ! Ce que je veux dire, c’est que l’important est la conscience. Toi, tu vas te dire « Voici une ampoule en train de s’allumer ». Ton lombric ne se dira rien.

— Qu’en sais-tu ? Ça aussi c’est stupide !

— Je vais te donner un exemple, à propos d’ampoule. Tu ouvres le frigo pour prendre une bière…

— C’est une invitation ?

— Ne détourne pas la conversation. L’éclairage du frigo s’allume. Tu refermes la porte… que se passe-t-il ?

— Je cherche le décapsuleur.

— Tu ne peux pas être certain que la lumière s’éteint. »

Marc regarda son frère bouche bée. Bien sûr que la lumière s’éteignait, le frigo était conçu pour cela.

« Quel rapport avec la conscience ?

— Malgré toute la puissance de la conscience humaine, nul ne peut affirmer que la lumière s’éteint, car il n’y a pas d’observateur conscient pour examiner la chose et la raconter. Et si tu mets le lombric dans le frigo, tu n’en sauras pas plus, car il est un peu trop limité pour jouer les envoyés spéciaux. »

Mathieu recula sur sa chaise, l’air triomphant.

« Papa, j’ai une idée… »

Marc ne prêta pas la moindre attention au gamin qui jouait dans un coin avec son téléphone portable, et lui coupa la parole.

« Mais c’est débile, comme raisonnement ! Non, je ne peux pas être certain que la lumière s’éteint, mais qu’il y ait ou non un lombric dans le frigo n’y change rien. Si le bouton est mal réglé, c’est un problème de SAV, pas de phénoménologie…

— Tonton, écoute-moi… »

L’oncle ne fut pas plus intéressé que le père par les propos du gosse.

« Je ne te dis pas que l’important est qu’elle s’allume ou non, je te dis que la chose n’est pas perceptible en l’absence de conscience à l’intérieur du frigo.

— Mais ça ne change strictement rien à ce qui se passe avec l’ampoule ! »

Le garçon s’était levé en soupirant et s’était éloigné des deux hommes. Puisqu’ils ne s’occupaient pas de lui…

« Le regard porté sur le phénomène est au moins la moitié du phénomène. Pour un lombric, une ampoule qui s’allume déclenche la peur et entraîne un réflexe qui le pousse à se tapir dans le sol pour se cacher, car la lumière le rend visible et vulnérable. Pour un être humain conscient, c’est un filament de tungstène qui devient luminescent sous le passage d’un courant électrique.

— Tu penses vraiment à tout ça quand tu vas te chercher une bière dans le frigo ?

— Mais bien sûr que non, c’est une image !

— Alors, où est la différence avec le lombric ? Il se tapit dans le sol avec sa peur, toi dans le divan avec ta canette.

— Mais tu es vraiment bouché ? »

Le gamin était revenu dans le salon. Il cria de toute la force de ses poumons :

« PAPA ! TONTON ! »

Les deux hommes sursautèrent.

« Mais ça va pas de hurler comme ça ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

— J’essaie d’attirer votre attention et je n’ai pas trouvé d’autre moyen. J’ai mis mon téléphone dans le frigo.

— Hein ? Tu veux le manger au dessert ?

— Je l’ai mis dans le frigo en filmant en vidéo. Puis j’ai fermé la porte et j’ai attendu un moment. Ensuite, j’ai rouvert, j’ai repris mon portable et j’ai arrêté la vidéo.

— Mais pour quoi faire ?

— Pour vérifier si la lumière s’éteint quand il n’y a personne pour le voir. »

Le père et l’oncle échangèrent un regard gêné.

« Il est pas bête mon fils, hein ? Bon… et alors, quel est le verdict ?

— On va regarder ça ensemble, répondit le gosse. On est assez conscient, non ? »

Aucun des adultes ne daigna répondre. Le garçon pianota avec dextérité sur l’appareil, puis le posa de telle manière que tous trois puissent voir la vidéo.

Sur le petit écran, la tête de l’enfant apparut, la moitié de l’image bouchée par un nuage rose qui était la main qui tenait le portable, tourné vers lui. Le gosse dans l’appareil expliquait qu’il était en train d’ouvrir la porte du frigo, ce qui fut confirmé par un bruit de succion caractéristique. Il posa le téléphone sur une grille, dont on vit les lignes convergentes en bas de l’image. À gauche, floue parce que trop proche de l’objectif, une tache orange devait être une barquette de carottes râpées. À droite, une masse verdâtre était certainement un bocal de cornichons. Le gamin souriait en reculant. Il adressa un salut à l’appareil et il ferma la porte du frigo.

La lumière resta allumée.

Et grâce à cette lumière, les trois êtres humains conscients qui étaient penchés sur le petit écran virent passer un lombric qui contourna la barquette, évita le bocal, et disparut en direction des salades…


Commentaire

La lumière du frigo — 7 commentaires

  1. Attention, se lancer dans des réflexions philosophiques peut s’avérer perturbant. Et puis, si le téléphone est resté allumé dans le frigo, cela ne prouve pas que la lumière du frigo, elle, le soit restée, na ! J’en conclue que la vérité ne sorts pas toujours de la bouche des enfants, hi ! hi ! hi !

    • L’idée de cette minifiction m’a été fournie involontairement par mon fils aîné. Alors que je parlais avec lui de cette histoire de lumière du frigo, il est allé mettre son téléphone à l’intérieur, filmant la scène, puis il est revenu me voir avec la preuve : chez nous, la lumière s’est éteinte. Mais rien ne prouve qu’elle le fera toujours et partout. Et comme nous avons changé notre vieux réfrigérateur depuis ce jour, je ne peux être sûr que le nouveau soit aussi sain que le précédent. Évidemment, je pourrais refaire l’expérience, mais je n’ose pas, car je tiens à mon téléphone qui m’est très utile. Je ne voudrais pas qu’il prenne froid…

  2. Beuh, moi j’ai lu dans un livre (et donc c’est forcément vrai) qu’il y a un bonhomme dans le frigo pour éteindre et allumer la lumière. Mais on peut pas le voir (même en filmant, il est malin et se cache). D’ailleurs c’est lui qui mange le chocolat qui disparait tout seul du frigo comme par magie !

  3. Alors celle-ci, je la colle dans mon top 10 perso 🙂
    Ah non, franchement, j’adore la chute – quel tacle, quelle souplesse !
    Bien joué, très, très bien joué.

    J’oubliais : je tiens ici à attester que Claude tient très beaucoup à son téléphone portable, qui lui est effectivement très utile pour – KAMOULOX !
    Mince, j’ai été eu ^ ^

  4. J’ai toujours su que les lombrics profitaient de la lumière du frigo pour aller manger mes salades. Et après ils passent par le trou où l’eau est supposée s’échapper et ils vont rejoindre les araignées qui ont passé elles par le trou de l’évier. Derrière les murs (clin d’oeil) il s’en passe des choses…
    Excellent, comme d’hab, merci Claude !

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