072-LeconChinoisLa leçon de chinois

Lizyane passa sa commande et, tout en patientant, regarda la rue à travers la vitrine du restaurant. Mais en fait, elle vit dans le reflet qu’à une table voisine, il y avait un type qui la matait.

Lizyane avait l’habitude que les hommes la reluquent. Elle prétendait que cela l’agaçait, mais lorsqu’il arrivait que, dans le métro, dans une salle d’attente, en faisant ses courses… un garçon ne la remarque même pas, elle faisait la gueule et se demandait si elle avait brusquement vieilli ou si le mec était homo.

Le barman lui apporta son entrée et, tout en faisant mine de commencer à manger, elle jeta un coup d’œil discret pour voir à qui elle avait affaire. Le gars était un asiatique, la trentaine, fin, mais athlétique, grand, avec des mains longues et racées. En résumé : un beau gosse.

Le beau gosse ne s’intéressait plus à Lizyane. Il en était au dessert, qu’il expédia en quelques coups de petite cuillère. Il tendit sa carte bleue au serveur, paya, se leva et quitta l’établissement sans prendre de café ni le temps d’une œillade en direction de la jeune femme.

Laquelle haussa les épaules et se concentra sur son assiette.

En se tournant pour saisir la carafe d’eau, elle vit une feuille pliée qui était restée sur la table de l’homme. L’avait-il laissée là pour qu’elle soit jetée ? Il l’aurait froissée, alors. Était-ce un oubli ? Peut-être. Lizyane regarda autour d’elle. Personne ne lui prêtait attention, alors elle tendit le bras, prit le papier et le déplia.

Il y avait bien une inscription, mais elle était en chinois. Quelques idéogrammes, tracés à la main verticalement, bien sûr.

La curiosité de Lizyane était piquée. Qu’est-ce que ces lettres pouvaient bien signifier ? Ça lui faisait drôle de se dire que ces signes qui évoquaient des dessins de pattes d’oiseaux trempées dans de l’encre (de Chine ?) avaient un sens. C’était différent de voir de l’italien, par exemple, ou de l’allemand, car alors les caractères  étaient familiers, au moins. Là, il aurait très bien pu s’agir d’un griffonnage quelconque, sauf qu’elle savait que ce n’était pas le cas.

En quittant le restaurant, elle emporta la feuille, résolue à découvrir ce qui y était écrit.

Le lendemain, elle se rendit dans le quartier chinois. Elle regarda les visages qu’elle croisait et se décida pour une femme rondelette d’une cinquantaine d’années. Elle l’aborda, lui raconta qu’un ami de Shanghai lui avait adressé un message qu’elle ne pouvait comprendre sans aide, et elle montra le papier à la femme qui le parcourut des yeux.

Presque immédiatement, la Chinoise devint rouge de colère. Elle jeta la feuille à la figure de Lizyane et se mit à l’invectiver dans un idiome riche en nasales. Lizyane ne saisit évidemment pas le moindre mot, mais n’eut aucun doute sur le sens général. Elle se faisait traiter de tous les noms !

Lorsque la femme se fut enfin éloignée, Lizyane ramassa le document et s’en alla également, perplexe. Jusque-là, c’était par simple curiosité qu’elle avait voulu connaître la signification des idéogrammes. À présent, elle en faisait une affaire personnelle. Mais à en juger par ce qu’avait fait cette dame, ce qui était inscrit ne pouvait être montré à n’importe qui !

Sans qu’elle sache pourquoi, elle décida que la prochaine fois, elle s’adresserait à quelqu’un moins âgé. Elle se rendit à l’Université des Langues Orientales et elle observa les gens qui en sortaient. Elle jeta son dévolu sur un jeune homme aux yeux bridés. En souriant, elle lui expliqua ce qu’elle attendait de lui et, prudemment, lui parla de la réaction qu’avait eue la femme. Le garçon sourit à son tour et demanda à voir le papier.

Il ne se mit pas en colère, il n’insulta pas Lizyane. Mais il sembla soudain étouffer, commença à respirer très fort et très vite, fit avec la feuille une boule extrêmement serrée et la lança avec force dans une poubelle suspendue tout près. Puis, sans un regard pour la jeune femme, il lui tourna le dos et s’éloigna, faisant des efforts visibles pour garder son calme et sa dignité.

Lizyane récupéra le papier et s’appliqua à le remettre à plat sans le détériorer. Elle était de plus en plus songeuse. Que pouvaient bien signifier ces trucs pour provoquer de telles réactions ?

Elle se dit que le contenu avait peut-être un rapport avec un tabou culturel et qu’il vaudrait certainement mieux qu’elle demande de l’aide à un Européen. Mais où trouver un Européen sachant lire le chinois ? Elle réalisa qu’elle était sans doute dans le meilleur endroit pour dénicher cet oiseau rare et, s’adressant à l’accueil, elle se fit indiquer le bureau d’un professeur français de chinois. Il s’agissait d’un homme d’une quarantaine d’années dont les yeux parcoururent l’anatomie de Lizyane de haut en bas et de bas en haut à plusieurs reprises tandis qu’elle lui exposait les raisons qui l’avaient amenée jusqu’à lui. Puis elle lui présenta le document.

Il pâlit instantanément, repoussa comme s’il le brûlait le papier, qui tomba au sol, se leva, ouvrit la porte de son bureau et pria Lizyane de s’en aller. Elle ramassa la feuille et se dirigea vers la sortie. Il ajouta sur un ton sec que si elle trouvait ça drôle, elle n’avait qu’à s’adresser à des imbéciles comme elle au lieu de faire perdre leur temps aux gens sérieux et occupés, puis il claqua la porte, laissant la jeune femme plus désemparée que jamais dans le couloir de l’Université.

En rentrant chez elle, elle réfléchit. Il y a des sites Internet pour tout, se dit-elle, il doit bien y en avoir un pour ça. Et en effet, après quelques recherches, elle découvrit qu’il était possible de soumettre une image d’idéogrammes à un logiciel de reconnaissance de caractères chinois qui en effectuerait la traduction.

« Au moins, l’ordinateur ne va ni m’insulter ni me virer », se dit-elle en allumant son scanner.

Quelques instants plus tard, le site lui livrait une interprétation mot-à-mot sans doute imprécise, mais tout à fait compréhensible.

En apprenant ce que signifiait le contenu de ce fameux papier, Lizyane eut envie de rire. C’était vraiment ridicule ! Elle quitta la page Internet, et fut prise de fou rire ! Ce rire durait, se faisait de plus en plus fort et la secouait violemment. Elle sentait son ventre devenir douloureux, ses tripes se crisper, ses intestins se nouer… Mais cela n’interrompit en rien son rire fou qui s’accrut encore et encore. Son cœur lui lançait des à-coups dans la poitrine, ses yeux se voilaient de noir, ses jambes ne la portaient plus. Elle se laissa choir sur une chaise, riant toujours de plus en plus fort, son cœur de plus en plus douloureux… jusqu’à ce qu’il s’arrête. La tête de Lizyane retomba en arrière, ses beaux yeux grands ouverts.


Commentaire

La leçon de chinois — 9 commentaires

  1. Il me semble que l’ordinateur aurait du s’énerver à son tour.
    C’est dangereux ces mots d’inconnus en langue inconnue.

  2. bon, ben tant pis. je saurais jamais ce qu’il y avait sur ce fameux papier… je suis frustrée !
    Et me dis pas que ça prédit le décès de celui qui le lira parce que c’est un peu léger…

  3. Excellente histoire avec un excellent suspens. J’ai toujours su qu’il y avait des choses, des mots, des idées qu’il vaut mieux ne pas connaitre.

  4. Tout n’est pas bon à dire, ni même à savoir… J’ai beaucoup aimé, le tout! Ta façon à toi de dire – ou ne pas dire – les choses… Merci Claude!

  5. Ai adoré ce suspens , tout en restant sur l ‘impression d’une fin inconnue , que j ‘espère non dramatique !!

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