LaLa guerre des bonbons

Camas s’approcha avec le petit sac qu’il avait apporté. Un véritable trésor. Lebric, qui était le chef de la bande des Longuevert parce que c’était lui le plus balèze, le prendrait comme lieutenant, après ça. Il versa le contenu sur la table : des dizaines et des dizaines de bonbons de toutes les couleurs, toutes les formes et tous les goûts. À l’unisson, les autres poussèrent un cri d’admiration et de gourmandise.

Lebric regarda le tas de friandises. Il avait toujours pensé que Camas était un incapable, mais là, il remontait dans son estime. Bien sûr, personne n’avait osé toucher à une seule des sucreries. C’était lui le chef, et c’était à lui que revenait le droit de se servir en premier. Il se demandait quand même comment Camas s’était débrouillé pour se procurer une telle quantité de bonbecs. Il tendit la main, s’appropria deux ou trois sucettes, des boules colorées et un gros chewing-gum, qu’il fourra en premier dans sa bouche, donnant le signal de la curée. Tous les autres se ruèrent en avant et se disputèrent joyeusement les friandises.

Camas faisait le fier. Il prit juste une barre de chocolat, parce que sa récompense ne passerait pas par sa langue.

« C’est bien, Camas, dit Lebric. Maintenant, tu t’assoiras à côté de moi, dans les réunions du conseil de guerre. »

Malgré ses huit ans, Camas avait l’impression de mesurer près de deux mètres, après cette promotion. Il avait eu ce qu’il désirait le plus : il était désormais un des proches du chef, et il participerait aux décisions importantes. Il fit celui qui trouvait la chose normale et attendit la suite.

« Mais oùs’que t’as dégoté tous ces trucs, demanda Lebric ?

— C’est les Relvan qui me les ont filés. »

La bande des Relvan venait d’une autre rue… la rue de Relvan. En général, les deux clans s’évitaient, mais il était déjà arrivé quelques frictions entre eux par le passé.

« Comment qu’t’as fait pour qu’ils te fournissent ce stock ? C’est tout d’même pas pour tes beaux yeux…

— J’leur ai échangé contre dix lance-pierres que j’ai fabriqués moi-même.

— Pourquoi que tu les as pas gardés pour nous, les frondes ?

— On en a déjà plus que ce qu’on est de mecs. Par contre, un sac de bonbons, ça fait toujours plaisir, non ?

— Pour sûr. »

Lebric réfléchit en faisant des bulles avec son chewing-gum. L’opération devait l’inspirer. Il prit une décision importante, et déclara de sa voix de chef, celle qu’on ne discute pas :

« À partir de dorénavant, c’est toi que tu t’occuperas du commerce et du ravitaillement de notre armée ! »

Et Camas grandit encore un peu…

.oOo.

Il avait à tout casser six ans, mais même pour son âge, il était petit, ce gosse. Il portait un short bleu et un t-shirt rouge qui remontait devant et avait du mal à cacher son ventre. Il approchait tout doucement de la bande de Longuevert, au milieu du trottoir, avec l’air de celui qui n’ose pas, alors qu’il était venu spécialement pour ça.

Lebric fit un signe à Camas, qui se pencha vers lui.

« Va me chercher ce môme, qu’on voie qu’est-ce qu’il veut, ordonna le chef. »

Camas se leva docilement, et le petit se figea sur place. Il ne voulait pas reculer, bien sûr, mais il avait la trouille d’avancer.

« Viens ! », dit simplement Camas quand il fut à quelques pas du gosse.

Il lui prit le bras, surtout pour montrer qui commandait, et fit demi-tour avec sa proie. Arrivé à Lebric, il poussa le gamin devant lui. Le chef le dévisagea avec une grimace, comme s’il examinait un crapaud visqueux.

« Qu’est-ce que tu veux ?, questionna-t-il.

— Je viens demander d’l’aide. »

Lebric sourit, dédaigneux.

« De l’aide ? répéta-t-il.

— Ouais. Je crèche près des Relvan. Depuis quelques jours, ils arrêtent pas de nous embêter.

— Qui c’est, “nous” ?

— On est plusieurs, plus petits qu’eux, et les Relvan, ils nous jettent des pierres. C’est une idée de leur chef, celui qu’ils appellent l’Inca.

— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

— Ben… Ils nous canardent avec les lance-pierres que vous leur avez refilés. »

Lebric resta bouche bée. Il ne s’était pas attendu à ça ! Il hésita, puis reprit :

« Les affaires sont les affaires. On a fait un échange avec les Relvan. On a eu des bonbecs, ils ont eu des frondes. Ce qu’ils en font ne nous regarde pas.

— Ouais. Les bonbecs, vous les avez bouffés, non ?

— Qu’est-ce tu veux qu’on fasse d’autre, avec ?

— Et qu’est-ce tu veux qu’ils fassent avec des lance-pierres ? Faut pas dire que vous étiez pas au parfum avant, qu’ils allaient nous en mettre plein la tête. »

À nouveau, Lebric fut pris de court. À coup sûr, le petit avait préparé son baratin, et il s’en tirait plutôt bien. Le gamin se remit à parler le premier.

« On fait un deal : vous nous aidez, nous on bosse pour vous. On peut vous chercher des cailloux, faire le guet quand il faudra, ramener des lacets pour faire des arcs, et plein d’autres trucs. »

Lebric prit le temps de réfléchir. Bien sûr, un coup de main était souvent le bienvenu, quand c’est la guerre. Les Longuevert n’étaient pas toujours assez nombreux pour monter la garde. Des ficelles et des pierres, on n’en avait jamais de trop. Mais d’un autre côté, jusque-là, ils s’étaient débrouillés, et ils n’avaient jamais eu de problèmes. En plus, il n’était pas très chaud pour avoir une bande de gosses dans les pattes…

« Non. Ça nous intéresse pas. », répliqua-t-il.

Et il ajouta sèchement :

« Dégage, maintenant. Les réfugiés, on n’en veut pas. »

.oOo.

Quelques jours plus tard, Lebric et Camas rentraient ensemble d’un conseil de guerre. En tournant dans la rue où habitait Lebric, ils virent le petit. Il était toujours habillé de son short bleu et du t-shirt rouge qui laissait passer son ventre, mais cette fois, il était couché par terre, les vêtements recouverts de sang et la tête presque dans le caniveau.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda Camas au gosse.

— C’est les Relvan. Ils m’ont encore caillassé.

— Quoi, ici ? rugit Lebric. Dans MA rue ?

— Ils vous craignent plus, expliqua le blessé. Ils ont assez de lance-pierres. Et tu sais oùs’qu’ils les ont dégotés… »

Camas se sentait un peu coupable. C’est lui qui avait négocié l’échange. Il se tourna vers le chef…

« Dis, Lebric, tu crois que quand on vend des armes aux autres, ils s’en servent toujours sur les petits et qu’ils finissent par nous en mettre plein la gueule ? »


Commentaire

La guerre des bonbons — 7 commentaires

  1. On pourra lui donner un autre nom que minifiction aujourd’hui : Fable. Celle-ci est assez représentative de notre monde. Le dessin m’avait ennuyée mais après la lecture, je le comprends. Tu as beaucoup de talent, Claude !

  2. Je vis dans un pays qui exporte du matériel dit d’entrainement. Il vend également les pièces dites détachées qui permettent de transformer la fiction en réalité. De quoi se sentir concerné. D’ailleurs, dans «concerné» il y a «cerné». C’est bien la première chose qui frappe, si ?

    • Quant à la France, elle est un des plus gros vendeur d’armes du monde.
      J’avais une autre idée, pour cette minifiction : une tribu de “sauvages” qui échange des arcs contre quelque chose à une trubu voisine, qui finit par les envahir et les massacrer grâce à ces arcs. Comment peut-on envisager, quand on est au calme, qu’un pays fabrique des engins de mort et les vende à d’autres nations ? Surtout des “plus petites”, qui ne demandent qu’à grandir…

  3. Ha ! ha ! ha ! S’il suffisait de ne pas vendre ou acheter des armes pour que les hommes s’entendent, cela se saurait. Très bonne idée d’avoir bien noté que cet esprit guerrier est, hélas !, inné et se dévoile dès l’enfance.

    • Je sais que c’est un peu plus compliqué, mais il faut bien commencer par quelque chose.
      En plus, je suis un optimiste croyant et pratiquant, et je ne cois pas que la violence soit innée en l’homme. Par contre, l’esprit de territoire l’est peut-être.

  4. Extrêmement dérangeant, rageant, et questionnant… mais toujours aussi bien écrit, comme le dit Elisabeth, une fable — cruelle certes — mais pleine d’enseignement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *