LaLa gougoutte

Si on m’avait dit que je trou­ve­rais sans les cher­cher, dans un maga­sin, des gouttes de bon­heur, j’aurais sou­ri. Si on m’avait dit que j’en achè­te­rais, je ne l’aurais pas cru. Et si on m’avait dit que le maga­sin en ques­tion ne serait pas un vague étal d’apothicaire-charlatan, mais la bou­tique d’un par­fu­meur où je m’étais éga­ré trois jours avant l’anniversaire de ma femme, j’aurais ri aux éclats.

Pour­tant, c’est bien là que je l’ai acquis. En plus, évi­dem­ment, de quelques cen­ti­litres de sent-bon des­ti­nés à mon épouse, pour le prix de deux pleins de car­bu­rant.

Tout a com­men­cé par une plai­san­te­rie. J’ai dit au patron de la bou­tique que le cadeau était pour ma douce moi­tié, que j’espérais qu’il lui pro­cu­re­rait un peu de bon­heur ou, à défaut, un ins­tant de plai­sir olfac­tif. Il m’a regar­dé, a sem­blé hési­ter, n’a rien répon­du pen­dant un peu plus long­temps que de rai­son, puis…

« Mais, mon­sieur, si vous dési­rez acqué­rir un élixir de bon­heur, il fal­lait le dire tout de suite. »

Il avait l’air sérieux, pour­tant, j’étais cer­tain qu’il plai­san­tait.

« Vous avez ça en maga­sin ?

— Oui. Je dois même ajou­ter que ce pro­duit a été mis au point par mon frère Jules et moi-même. Jacques, pour vous ser­vir »

Je l’ai dévi­sa­gé. Déci­dé­ment, non, il ne décon­nait pas. Un élixir de bon­heur ? Il m’a expli­qué qu’il y a quelques années, lui et son frère, qui s’occupe en cou­lisse de la ges­tion du maga­sin ain­si que de recherches chi­miques sur les odeurs, ont ten­té de mettre au point une nou­velle fra­grance. Mais la chose n’est pas aisée. La créa­tion d’un tel pro­duit ne se fait pas, comme on le croi­rait, par des for­mules tech­niques et un pro­ces­sus maî­tri­sé, mais essen­tiel­le­ment de manière empi­rique. On mélange des sub­stances, on change les dosages, on ajoute un extrait… et par­fois, un test déses­pé­ré, une ten­ta­tive aléa­toire, un essai raté peuvent don­ner un résul­tat extra­or­di­naire. Cepen­dant, pour chaque par­fum com­mer­cia­li­sé, il y a des mil­liers d’échecs. Et pour un pro­duit excep­tion­nel, comme on en voit un ou deux par siècle, il y en a des dizaines de mil­lions.

Jules, le frère de ce mon­sieur est, paraît-il, un chi­miste hors pair, sur­doué pour cette dis­ci­pline qu’il pra­tique comme un art. Il a ima­gi­né il y a quelques années une pro­cé­dure qui était cen­sée per­mettre de réa­li­ser et de mettre au point des sen­teurs à coup sûr, au lieu de tâton­ner. Il vou­lait faire de la créa­tion d’effluves une science exacte. À par­tir d’équations, d’accords entre les molé­cules, d’atomes plus ou moins cro­chus, cette méthode devait abou­tir à chaque essai à une réus­site.

Ça n’a pas mar­ché, évi­dem­ment, sinon le monde entier en aurait enten­du par­ler, à moins qu’un des groupes de l’industrie du par­fum, aux immenses moyens, n’ait fait depuis long­temps dis­pa­raître ces concur­rents indé­si­rables.

« Tou­te­fois, nos expé­riences n’ont pas été vaines. Pour l’un de ses essais, mon frère a uti­li­sé, entre autres essences, de la baie de Goji. Elle est par­fois sur­nom­mée “fruit du bon­heur”, tant ses bien­faits couvrent de domaines. Ren­for­ce­ment du sys­tème immu­ni­taire, amé­lio­ra­tion du som­meil, baisse du cho­les­té­rol et de la ten­sion, anti­oxy­dant… on ne compte plus les qua­li­tés de cette baie, connue de la méde­cine chi­noise depuis des siècles. Le résul­tat, en matière d’odeur, a été un peu déce­vant. Nous avions beau le humer, mon frère et moi, nous ne lui trou­vions pas grand inté­rêt. Pour­tant, les cal­culs étaient for­mels. Pour mieux appré­cier la concen­tra­tion du pro­duit, Jules a trem­pé dans le mélange l’extrémité de son doigt et a dépo­sé la goutte recueillie sur sa langue. »

Jacques inter­rom­pit son récit durant quelques secondes. Il s’y enten­dait, pour faire mon­ter la pres­sion de son inter­lo­cu­teur. Enfin, il recom­men­ça à racon­ter.

« Il a immé­dia­te­ment sou­ri de bien-être. Ne vous mépre­nez pas. Il ne s’agissait pas d’un simple état d’euphorie. Mon frère éprou­vait une réelle féli­ci­té, une satis­fac­tion ne se limi­tant pas, comme un vul­gaire plai­sir, à un bref laps de temps. Bien sûr, l’effet finit par s’estomper, mais il dura plu­sieurs heures, à par­tir d’une seule petite goutte. »

Mal­gré moi, il avait réus­si à me hap­per dans son his­toire. Je ne me suis pas deman­dé, pas même pen­dant une frac­tion de seconde, si ce qu’il me racon­tait était vrai ou s’il me menait en bateau. Pour­tant, il y aurait eu de quoi, pen­sez donc : un élixir de bon­heur ! Une goutte matin, midi et soir, allez et soyez heu­reux. Pour­quoi pas aus­si un philtre d’amour, une poudre qui rend invi­sible ou un gâteau qui fait rape­tis­ser ?

Mais que ce mon­sieur plus très jeune, dans son cos­tume strict, avec son main­tien raide et son visage imper­tur­bable ait pu affir­mer une chose qui n’est pas l’exact reflet de la réa­li­té était tout bon­ne­ment incon­ce­vable.

Alors, oui, je l’ai cru aveu­glé­ment. Oui, j’ai ache­té un fla­con de son élixir en plus du par­fum pour ma femme. Oui, j’en ai pris une goutte chaque matin. Oui, je le fais depuis plu­sieurs années. Oui, ça marche par­fai­te­ment, je nage depuis des années dans un bon­heur d’origine arti­fi­cielle, c’est vrai aus­si, mais intense et magni­fique.

Là, vous vous dites qu’il y a un piège, for­cé­ment. Que je vais vous annon­cer que je suis tota­le­ment dépen­dant à ces gouttes, ou que les effets secon­daires sont ter­ribles, ou que je me suis rui­né pour les acqué­rir.

Non, il n’y a rien de tout cela. Le mélange savam­ment dosé à base de baie de Goji est d’une effi­ca­ci­té abso­lue, par­faite et sans faille. Depuis vingt ans que je l’utilise, je suis heu­reux comme peu de gens l’ont été. Bien sûr, j’ignore com­ment ça agit, pas plus que je ne connais la for­mule, les ingré­dients ni les pro­por­tions, mais qu’importe ?

Jules a attra­pé un can­cer il y a quelques mois. Ça n’a guère d’importance, bien qu’il en soit mort la semaine der­nière. Il a quit­té l’existence en sou­riant béa­te­ment de bien-être, paraît-il.

Quant à moi, je me porte très bien, mer­ci, puisque tout est par­fait en ce monde. Il me reste assez de gouttes pour deux mois, au mini­mum. Que la vie est belle !


Commentaire

La gougoutte — 6 commentaires

  1. Ah un elixir de bon­heur ! Quelle mer­veille. J’espère que son unique effet secon­daire est la conta­mi­na­tion du bon­heur par simple regard, parole ou geste d’attention sin­cère ? Ton épouse est, je crois, deja conta­mi­née.
    Plein de bon­heur pour vous et autour de vous.
    La lec­ture de ton texte a été mon 1er petit bon­heur de la jour­née.
    Bise

  2. Mais le vrai bon­heur, tu le sais bien, est de par­ta­ger avec les autres (je t’envoie mon adresse par e-mail pri­vé)

    • Évi­dem­ment ! D’ailleurs, il y a un truc qui ne va pas dans mon his­toire. Le nar­ra­teur a une femme, mais on ne sait pas s’il par­tage les gou­gouttes avec elle.

  3. Je le savais : tu te drogues.
    Eh bien ! C’est pas très beau d’exposer ça aux yeux de tout le monde !

    Pfff !

    Paquo

    PS : il est où ton maga­sin ? Ils ont un stock ? C’est pas pour moi, hein, c’est pour mon chien : il est un peu gro­gnon, là. Com­ment ? Je n’ai pas de chien ? Ah ! Oui. Tiens. Du coup, c’est quoi qui grogne comme ça der­rière la porte de la chambre ?

    • Je me drogue aux rêves, aux livres déjan­tés, à l’écriture d’histoires de dingue, à l’élixir de din­gue­rie, et à tout ce qui peut faire bar­rage entre le bien-être et ceux que j’aime.
      Et toi, prends un gros bâton et ouvre ta porte pour voir ce qu’il y a der­rière. C’est le meilleur moyen de t’en débar­ras­ser.

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