LaLa fille du rond-point

Longtemps, je me suis douché de bonne heure pour ne pas être en retard à mon boulot, car j’ai horreur de ça, être à la bourre. Pour gagner encore quelques minutes de marche, j’avais décidé de traverser un rond-point de part en part, coupant dans l’espace vert central, au lieu de le contourner. C’est là que j’ai fait la connaissance de la femme de ma vie.

La première fois que je l’ai vue, elle se tenait assise sur la pelouse, le visage baissé vers un livre. Je ne sais toujours pas ce qui m’a immédiatement séduit en elle. Je n’avais perçu qu’une silhouette et un profil furtif, puisque je n’ai fait que marcher devant elle. Je ne suis pas homme à dévisager les femmes dans les lieux publics, mais je n’ai pas pu résister à la tentation de me retourner, quelques mètres plus loin. Avait-elle remarqué que j’étais passé ? Je l’ignore. Elle n’a pas bougé, restant très concentrée sur son bouquin.

J’ai poursuivi cette journée sans plus penser à elle. Après tout, elle n’était qu’une jolie personne rencontrée dans la rue.

Le lendemain, je l’ai revue. Toujours assise au même endroit, toujours en train de lire. Le surlendemain également, et tous les jours qui ont suivi.

Insensiblement, sans dire un mot, sans même relever la tête, elle a pris de plus en plus de place dans ma vie. Car j’ai commencé à penser à elle en travaillant, quand j’étais chez moi, lorsque je sortais au restaurant, à un spectacle, en conduisant, en dormant, même, puisque je rêvais d’elle.

J’ai décidé qu’elle s’appelait Fraya. Bien sûr, j’ignorais son identité. Toutefois, j’avais besoin de mettre un prénom sur ce visage et sur mes émotions. Lorsque je songeais à elle, je ne pouvais pas seulement penser « Elle ». Un nom s’est imposé à moi, « Fraya », et je l’ai adopté. En même temps, j’ai décidé d’aborder Fraya la prochaine fois que je la verrais.

Je suis donc parti de chez moi encore plus tôt, n’étant pas sûr qu’elle soit déjà là. Elle y était, bien sûr en train de lire, et je me suis vaguement demandé si c’était toujours le même bouquin. J’ai ralenti le pas, jusqu’à m’arrêter juste devant elle.

Fraya ne sembla nullement consciente de ma présence. J’ai fait un pas vers elle, j’ai fait du bruit, en vain. Je me suis assis à ses côtés, sur la pelouse encore humide à cette heure.

« Vous permettez ? Je ne vous dérange pas ? Je me nomme Grégoire. »

Pas une seconde, Fraya ne se détourna de sa lecture. Elle n’eut pas une once de réaction, pas le plus petit battement de cil ; elle ne présenta pas le moindre indice qui laissait supposer qu’elle m’avait vu ou entendu, alors que j’étais à moins d’un mètre d’elle et que je lui parlais.

Faisait-elle cela par fierté ? Par arrogance ? Par mépris ? Elle aurait pu au moins faire un geste de la main pour m’éconduire, me signifier que ma présence la gênait, mais non, elle ne m’accorda même pas cela.

C’est précisément ce rejet froid et dédaigneux qui me fit décider que désormais, je lui adresserais la parole chaque matin. Ce qui arriverait probablement, c’est que Fraya partirait ailleurs avec son livre. Dans une ville comme celle-ci, les lieux ne manquaient pas où elle pourrait s’adonner en toute quiétude à sa passion. Si elle m’avait dit, ou fait comprendre, que je l’importunais, je n’aurais pas insisté. C’est son refus de simplement considérer ma présence qui provoqua ma résolution. Je ne voulais certes pas la déranger, toutefois je n’acceptais pas non plus d’être à ce point ignoré, comme un insecte désagréable.

J’ai attaqué dès le lendemain.

« Bonjour. Il fait un temps magnifique, n’est-ce pas ? »

Aucune réaction. Je n’en espérais pas.

« Bonjour. C’est quoi, votre bouquin ? »

Rien.

« Bonjour. Je peux m’asseoir un moment ici ? »

Je me suis installé. Après une hésitation, j’ai contemplé son profil. Fraya avait, de manière indéniable, énormément de charme, et elle devait être souvent abordée par des hommes. Était-ce pour cette raison qu’elle restait si distante ? Était-ce une forme de protection ? Je me suis senti coupable de la harceler, et pendant plusieurs jours, je me suis contenté de passer, lui lançant juste un mot de salutation.

Toutefois, je songeais de plus en plus à Fraya. Je me pris à imaginer qu’elle me répondait enfin, qu’elle me souriait, qu’elle engageait la conversation, qu’elle acceptait une invitation à dîner, puis qu’elle venait jusque chez moi…

« Bonjour. J’avoue que je ne sais plus quoi faire ou vous dire. Alors, j’ai pensé que puisque vous aimez lire, c’est que vous aimez les histoires, et j’ai décidé de vous en raconter une. La mienne. Je vais vous raconter l’histoire de ma vie, de ma naissance au jour où je vous ai vue ici pour la première fois. Après ça, il n’y a plus rien eu, car depuis, j’attends que vous daigniez faire attention à ma présence. Alors, voilà. Je m’appelle Grégoire. Je suis né à… »

J’ai raconté, raconté, raconté. Mon enfance, mes jeux, l’école, les copains, les maladies, les accidents, mon adolescence… J’avais perdu la notion du temps, pour la première fois de ma vie, j’étais en retard au boulot, et je m’en tapais complètement. Alors, deux types sont venus, vêtus de blouses blanches, et ils m’ont emmené. On m’a pesé, mesuré, ausculté ; on m’a pris la tension, on a étudié mes réactions à divers stimuli, on m’a expliqué que des gens avaient appelé la police pour mon bien parce que, chaque matin depuis des semaines, je parlais à la statue sur le rond-point.

Je n’ai rien pigé à tout ce cirque. Je n’avais qu’une envie, revoir Fraya et poursuivre mon histoire interrompue.

J’ai vite compris à quel moment ces gens attendaient de moi un « oui », à quel moment ils attendaient un « non », à quel moment ils attendaient que je rie, que je parle, que je dorme… J’ai répondu à leurs attentes.

Un jour, ils m’ont dit que j’étais guéri et que je pouvais rentrer chez moi. Mais je ne l’ai pas fait, pas de suite. D’abord, je suis allé voir Fraya.

Elle était à l’endroit habituel, avec son bouquin. J’ai traversé le rond-point, j’ai avancé sur la pelouse, je me suis assis à ses côtés. Le vent léger qui faisait bruire le feuillage des arbustes soulevait ses cheveux, agitait les pages du livre et le col de son chemisier.

Alors, elle a levé son charmant visage vers moi, elle m’a souri, et elle a dit « Bonjour, Grégoire. Je m’appelle Fraya… »


Commentaire

La fille du rond-point — 7 commentaires

  1. J’ai adoré.
    Je ne m’attendais pas à la chute mais en fait, elle est logique.
    La première phrase m’a fait sourire dès le début.
    Bravo et merci.
    Dominique

  2. On comprend dès les premières lignes qui est cette lectrice, mais on cherche ou tu veux nous emmener. J’avoue la chute est excellente et m’a surprise.

    • Apparemment, certains ont compris de suite, d’autres non.
      Pour la chute, il ne faut pas me demander si tout ça était vrai ou pas, je n’en sais rien. Je raconte, c’est tout…

  3. Très, très belle histoire. Vraiment.
    Certains murmurent à l’oreille des chevaux, d’autres…
    La chute est particulièrement belle, je trouve.
    Merci pour ce moment (hum) Claude.
    En revanche, je croyais que, le matin, tu te mouchais de bonne heure. Me serais-je trompé ?

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