LaLa femme qui a vu l’ours

Marie-Bernarde, par de petits cris aigus et quelques légers coups de son bâton, poussait devant elle son troupeau de brebis sur le Pont Vieux qui enjambait le gave. Elle fit tourner les bêtes à droite en direction de la petite grotte où les bergers et les bergères des environs aimaient à se prélasser au frais en été, bien que la proximité de la rivière soit dangereuse pour les animaux, dont plusieurs s’était déjà noyés.

Il ne faisait évidemment pas chaud en ce mois de février, cependant plusieurs brebis s’arrêtèrent un peu plus loin pour boire l’eau glaciale. Bernata, comme l’appelait parfois  sa mère, les laissa faire et patienta.

En approchant de la grotte, les bêtes devenaient nerveuses. La jeune fille les poussa en avant sans ménagement, pensant qu’elles avaient dû flairer un chien errant. Mais c’est un animal bien plus gros qu’elle aperçut, lorsque les brebis refusèrent complètement d’avancer. Elle ne distingua tout d’abord qu’une silhouette massive, bien plus haute et large que celle d’un homme. Inquiète, elle cessa de marcher, fouillant du regard la pénombre de la grotte. Soudain, elle comprit de quoi il s’agissait. D’un ours !

Un ours à cet endroit, cela ne s’était jamais vu ! Surtout en cette saison, où les plantigrades étaient encore en train d’hiverner dans leurs tanières. Marie-Bernarde fut prise de panique. Il y avait tant d’histoires terribles sur les ours et leur férocité ! Son premier réflexe fut de faire demi-tour et de s’enfuir à toutes jambes, mais elle ne pouvait abandonner les bêtes. D’elles-mêmes, elles avaient fait demi-tour et, marchant sur les pieds de la jeune fille, elles s’enfuyaient avec force bêlements. Bernata les suivit, repartant vers chez elle le plus vite possible tout en jetant des regards inquiets en arrière.

L’ours n’avait pas bougé. Il se tenait toujours dans la grotte, se balançant sur ses grosses pattes. Rassurée, mais décidée à ne pas prendre de risques, la bergère trotta à la suite des brebis, franchit le Pont Vieux en sens inverse et regagna la ferme de ses parents, au pied du château-fort qui défendait le bourg.

Ceux-ci furent bien sûr extrêmement étonnés de la voir si rapidement de retour. Essoufflée, encore tremblante de la peur éprouvée, elle raconta ce qu’elle avait vu.

« Un ours ! Il y avait un ours dans la grotte ! Il me regardait, j’ai eu la frousse de ma vie, les brebis sont de suite reparties dans l’autre sens… »

François, le père, rameuta immédiatement les hommes du village. Ils s’armèrent qui d’une fourche, qui d’un épieu, qui d’un grand couteau et, à peine rassemblés, allèrent en ordre dispersé à la rencontre du monstre. Le pont franchi, ils tâchèrent de faire le moins de bruit possible, et y parvinrent tant bien que mal, pour une troupe aussi nombreuse, puisqu’elle comptait une trentaine de fermiers en colère.

Certains longeant les berges du gave, certains passant plus dans les terres afin d’encercler la bête, ils avançaient d’un pas prudent mais rapide. Les cinq cents mètres du pont à la grotte furent promptement parcourus. Plus ils approchaient, plus ils serraient leurs armes, et plus ils fouillaient des yeux l’ombre dans la grotte.

En vain, car ils ne virent rien. L’ours devait être parti.

Les deux jours suivants, Bernata put emmener paître ses brebis sans incident. Mais le troisième, l’ours était à nouveau là ! Cette fois encore, elle s’enfuit, donna l’alerte, les hommes accoururent… l’ours n’était plus là.

Après encore trois jours, l’affaire se reproduisit, mais cette fois les gars furent moins nombreux à s’élancer à l’attaque. Cette fois encore, il n’y avait pas d’ours. François, fort en colère, tança sa fille et lui allongea une gifle retentissante pour avoir, une fois de plus, dérangé tout le monde pour rien.

« Si ça se trouve, la petite, elle fait ça pour rester chez elle au lieu d’aller garder les brebis de son père dans le froid. Elle l’a inventé pour fainéanter, c’t’ours-là ! »

À dater de ce jour, non seulement plus personne ne se leva lorsque Marie-Bernarde prétendit avoir vu l’ours, mais elle se vit traitée de flemmarde, de traine-savates, et fut la risée du quartier. Pourtant, elle le revit à bien d’autres occasions, l’ours. Et les brebis, sans demander permission, faisaient demi-tour et rentraient, toutes bêlantes de peur, la fille derrière elles, attendant de se faire battre par le père.

« Tu croyes tout d’même pas que j’vas te croire cette fois, alors que toutes les autres tu nous as raconté rien que des salades, non ? »

Et un jour qu’elle rentrait en pleurant de frustration derrière ses bêtes, elle passa devant François qui parlait avec l’abbé Peyramale, le curé de Saint-Pierre. Et son père, renonçant à la frapper, préféra cette fois la moquerie.

« C’est t’y ben un ours que tu voyes, ou c’est t’y la sainte Vierge ? »

Et le prêtre, outré, s’éloigna, tandis que toutes les mémères et les ouvriers présents se mirent à rire de la pauvre petite Bernata, qu’on appelait aussi Bernadette, à l’occasion. Et elle, de guerre lasse, de fatigue à force de ne point être crue, s’entendit répondre :

« Ben oui. J’osais pas le dire, mais oui, c’est ben la vierge que j’ai vue. Et plusieurs fois, même. Et vous savez ce qu’elle m’a dit ? Elle m’a dit Que sòi era Immaculada Concepcion. »

Le curé se retourna vivement vers elle.

« Tu es bien sûre qu’elle t’a dit ça ? Tu es sûre qu’elle est la sainte Vierge ?

— Que oui, que j’en suis sûre, mon père ! »

L’abbé Peyramale s’adressa à François et aux autres…

« J’ai une idée.

— Une idée pour quoi faire ?

— Pour que notre petite ville de Lourdes soye connue dans le monde entier… »


Commentaire

La femme qui a vu l’ours — 2 commentaires

  1. Voilà, voilà…
    Bientôt on va voir des ornithorynques cloués sur des croix, aussi, non ?
    Alors, ton histoire ne tient pas debout : tout le monde parle de la grotte de Lourdes alors qu’en fait, la Bernadette, elle a marché sur une crotte.  » Sainte Vierge !  » qu’elle a dit alors. Puis elle est allée se laver à la source non loin. La suite, tout le monde la connait.

    Ton ours, y tient pas la route.
    Un ours. J’te jure ! Pourquoi pas des ornithorynques en salopettes, non plus ?

    Bisous baveux

    • Il tient pas la route non plus, ton ornithorynque en salopette. Parce qu’une salopette, ça a une poche devant, sur le ventre, et les ornithorynques, ça n’a pas de poche sur le ventre. C’est les plombiers polonais, qui ont une poche sur le ventre, surtout ceux qui sont grands et qui fondent des sectes. On les appelle alors des grands gourous, et on les reconnait grâce à cette poche sur le ventre.
      Bon, je retourne me coucher, j’ai un coup de fatigue…

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