079-DéfaiteSamothraceLa défaite de Samothrace

Alex devait avoir qua­torze ou quinze ans la pre­mière fois qu’il avait mis les pieds au Louvre, avec ses parents. Il ne vou­lait pas y aller, bien sûr. Emme­nez un ado dans un musée, et vous com­pren­drez. Il avait donc bou­dé conscien­cieu­se­ment pen­dant la majeure par­tie de la visite, jusqu’à ce qu’il s’arrête, éba­hi, devant la Vic­toire de Samo­thrace.

Depuis le bas de l’escalier, il contem­plait, bouche bée, la magni­fique sta­tue ailée et déca­pi­tée. Que se pas­sa-t-il dans le cœur du gar­çon ? Un coup de foudre, sans doute. Il était ins­tan­ta­né­ment et éper­du­ment tom­bé amou­reux de l’immense déesse de pierre.

Il savait désor­mais ce qu’il ferait de sa vie : il serait archéo­logue, et creu­se­rait la terre afin de décou­vrir des mer­veilles telles que celle-ci.

Ne pen­sez pas que cette déci­sion n’était qu’une toquade d’adolescent, comme une idylle qui change aus­si rapi­de­ment que le vent. Alex se mit à bos­ser au lycée, au sou­la­ge­ment de ses parents qui ne com­pre­naient pas ce qui se pas­sait, mais se moquaient des expli­ca­tions. Il réus­sit les exa­mens suc­ces­sifs, entra dans une école d’archéologie, puis dans une autre, entre­prit des fouilles à un bout du monde, assis­ta à des confé­rences, en don­na lui-même, revint à l’école en qua­li­té de pro­fes­seur, retour­na faire des fouilles à un autre bout du monde…

Alex devint avec le temps un des plus grands spé­cia­listes de l’antiquité hel­lène, notam­ment de l’art sta­tuaire. Il diri­gea plu­sieurs chan­tiers de recherches dans ce pays et exhu­ma de ses propres mains de nom­breuses pièces qui l’avaient atten­du pen­dant des siècles, enfouies dans le sol. Il sem­blait avoir un sixième sens pour déter­mi­ner l’endroit où il devait creu­ser. C’était comme s’il pou­vait devi­ner quels aléas et quels mou­ve­ments avaient subi les ves­tiges et il en dédui­sait avec une sur­pre­nante pré­ci­sion le point qu’il fal­lait explo­rer. Quand il dési­gnait le lieu où une sta­tue devait être, c’est qu’elle y était.

Pen­dant plus de vingt ans, Alex par­cou­rut la Terre et alla de décou­verte en décou­verte, et, durant tout ce temps, il ne per­dit pas de vue l’objectif qu’il s’était fixé, la mis­sion qu’il s’était impo­sée à lui-même : retrou­ver la tête man­quante de la Vic­toire de Samo­thrace.

Rendre son inté­gri­té à cette sta­tue, une des plus célèbres du monde, était le rêve de sa vie. Il l’imaginait, enfin com­plète, au haut de la volée de marches où elle trô­nait depuis si long­temps, au Louvre, et où elle l’avait séduit alors qu’il n’était encore qu’un gamin.

Pour­tant, il n’était jamais allé sur l’île de Samo­thrace. Comme s’il fai­sait durer le plai­sir, ce chan­tier-là, il le réser­vait pour plus tard. Pour le des­sert.

Quand il s’y atta­qua, Alex avait la cin­quan­taine. Il était au som­met de sa noto­rié­té, sa répu­ta­tion était mon­diale. Alors, il confia toutes les affaires et les fouilles en cours aux étu­diants et aux groupes qu’il avait lui-même for­més, et il se ren­dit à Samo­thrace.

C’est à la moi­tié du XIXe siècle que la Vic­toire avait été loca­li­sée, en deux par­ties. Quelques années plus tard, on avait exhu­mé le socle qui la sou­te­nait. Elle était par­ti­cu­liè­re­ment bien conser­vée pour une pièce datant de plus de deux mille ans, mais bien enten­du les tech­niques archéo­lo­giques avaient évo­lué depuis l’époque de la décou­verte. Aujourd’hui, on ne pro­cè­de­rait pas comme les spé­cia­listes d’alors, et il est pro­bable que cer­taines consta­ta­tions avaient été négli­gées. Alex entre­prit donc de tout reprendre de zéro.

Il recons­ti­tua en 3D, avec le plus de pré­ci­sion pos­sible, le site tel qu’il était cent cin­quante ans plus tôt. Il posi­tion­na sur son modèle vir­tuel la moindre pierre, le plus petit caillou, chaque buis­son du sanc­tuaire. Puis il s’affaira à le recréer dans son état ori­gi­nel, de lui redon­ner l’aspect qui était le sien deux siècles avant J.-C. Ces pré­li­mi­naires lui prirent trois années de tra­vail. C’était long, mais Alex res­tait fidèle au pro­to­cole d’étude qu’il avait lui-même mis au point et qui lui avait per­mis de réa­li­ser avec suc­cès de nom­breuses décou­vertes.

Une fois ces plans ache­vés, il s’efforça de déter­mi­ner, de devi­ner, disaient cer­tains, les dépla­ce­ments sui­vis par les dif­fé­rentes pièces ou leurs par­ties. Bien sûr, il y avait beau­coup d’inconnues. La tête de la Vic­toire pou­vait très bien avoir été empor­tée par n’importe qui mille ans plus tôt, retaillée, et uti­li­sée comme pierre de construc­tion. Mais Alex en dou­tait. D’expérience, il savait qu’on ne pré­le­vait pas une seule pièce sur un site. Si la tête avait été enle­vée jadis pour en faire de la maçon­ne­rie, celui qui l’avait prise n’en serait pas res­té là. Il aurait éga­le­ment déro­bé d’autres ves­tiges qui, pour­tant, étaient tou­jours sur les lieux lorsque celui-ci avait été explo­ré en mille huit cent soixante-trois.

Lorsqu’il pen­sa avoir déter­mi­né avec le plus de pré­ci­sion pos­sible l’emplacement des élé­ments man­quants, Alex atta­qua les fouilles. La rapide mise au jour du bras gauche de la sta­tue le ras­su­ra et lui prou­va qu’il n’avait pas fait fausse route. Puis ce fut le tour d’un des pieds.

Alex s’efforçait de gar­der son calme, mais il sen­tait la fébri­li­té croître en lui chaque jour. Il aurait éga­le­ment sou­hai­té retrou­ver ce qu’on appe­lait le tro­phée, cet élé­ment qui, à l’époque où l’œuvre avait été sculp­tée, accom­pa­gnait inva­ria­ble­ment une repré­sen­ta­tion vic­to­rieuse, mais il ne par­vint pas à le loca­li­ser.

Enfin, le jour qu’il atten­dait depuis si long­temps arri­va. La tête fut exhu­mée.

Elle était encore dans une gangue de terre, mais c’était bien elle, à n’en pas dou­ter. Il la tenait entre ses mains, la sou­pe­sait le cœur bat­tant. Pour le net­toyage de la pièce, il n’utilisa pas les ultra-sons, qui auraient pu faire sau­ter de petits frag­ments de pierre, mais le laser. Le minus­cule pin­ceau lumi­neux de cet ins­tru­ment était le seul capable d’ôter sans dan­ger toute par­ti­cule excé­den­taire sans abî­mer la matière, par vibra­tion. Petit à petit, les traits de la femme qui était la Vic­toire de Samo­thrace appa­rurent à Alex.

Plus il décou­vrait le visage de Nikê, déesse de la vic­toire, plus il sen­tait les larmes lui mon­ter aux yeux. Alex repo­sa le frag­ment à la recherche duquel il avait consa­cré toute son exis­tence et sor­tit du labo­ra­toire avec un air hagard, fai­sant des efforts pour ne pas pleu­rer.

Car sa femme idéale res­sem­blait trait pour trait à Lara Croft !


Commentaire

La défaite de Samothrace — 8 commentaires

  1. Il y en a qui se «conten­taient» de l’iconoclasme ; là tu me plombes mon ima­gi­naire !
    (J’ai heu­reu­se­ment un bou­ton “réglages d’usine” pour remettre mes fan­tasmes en état :o)

    • Laisse ton ima­gi­naire bati­fo­ler libre­ment sur les plages de la din­gue­rie. C’est là qu’on trouve le plus de choses sen­sées !

  2. Très très très mau­vaise chute !!! Il aurait dit “sa femme”, j’aurais pu com­prendre (mais pas for­cé­ment par­don­ner). Mais là, je com­prends pour­quoi on se “fait Niké” !

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