LaLa copine à mon copain

Tu veux piger pour­quoi je suis là, dans ce train qui file tout droit vers je sais même pas où, avec une fille à côté de moi ?

Mon copain Will a une copine. C’est pas Will, qu’il s’appelle, c’est William, mais nous, on l’appelle Will. Sa copine, c’est Mylène, on dit juste Myl, ou Milou, mais ça, elle aime pas.

Le pro­blème, c’est que Myl, elle est canon. Vrai­ment canon, tu vois, comme le gros truc que les mecs d’avant met­taient à l’entrée des ports pour déglin­guer les bateaux à plu­sieurs bornes de là. Elle a un châs­sis nickel, des yeux pas pos­sibles, des air­bags de folie… la totale, quoi !

Pour elle, c’est gon­flant d’être comme ça, parce qu’elle arrête pas de se faire emm… embê­ter par des mecs, qui lui disent tout le temps des cochon­ne­ries et qui lui pro­posent des trucs que moi, j’avais même pas ima­gi­nés. Et puis, elle s’est mise avec mon copain Will, et plus aucun type lui a pom­pé l’air. Main­te­nant, ils se tiennent loin et tran­quilles, parce que Will, il fait un mètre quatre-vingt-quinze en hau­teur, et en lar­geur, autant qu’une porte de métro. Alors, plus per­sonne s’approche de Myl, même pas moi. Je lui fais la bise rapide pour le bon­jour, et je regarde de suite le pla­fond pour pas ris­quer que mes yeux tombent dans son décol­le­té, et mes mains avec, tel­le­ment qu’il est pro­fond.

C’était comme ça depuis quelques mois, et Will a eu un pro­blème.

On était avec des potes, dans un tro­quet où on va sou­vent, et bien sûr y avait d’autres clients, il est pas rien qu’à nous, ce café. À la table à côté, un gars arrê­tait pas de relu­quer Myl. Comme Will lui tour­nait le dos, il avait pas remar­qué le manège, et nous autres on pré­fé­rait rien dire, pour pas qu’y se mette en pétard. Will s’est levé pour aller pis­ser, et quand il est reve­nu, il a vu le mec faire des gestes à Myl.

Com­ment on dit, déjà ? Ah oui… Sam­son n’a pas fait qu’un tour. Il a attra­pé le type d’une main, et il l’a sou­le­vé de sa chaise. Avec l’autre, il a com­men­cé à le taper, pas trop fort. Le gars a juste cra­ché deux dents, tu vois qu’il était encore zen, Will. Et puis, les copains du mec se sont levés pour cogner Will. C’est là qu’il s’est vrai­ment mis en rogne.

Quand il a lâché le gars, ça a fait un peu comme s’il jetait un vieux mégot fumé jusqu’au bout. l’autre est tom­bé en fai­sant un drôle de bruit mou, et il a plus bou­gé. Alors, Will est pas­sé au client sui­vant et il a recom­men­cé. Il a pas pu lui faire grand-chose, parce que les flics lui ont pas lais­sé le temps.

Le type par terre était mal en point, et Will a été embar­qué.

Ils ont dit qu’y avait coups et bri­sures volon­taires. Évi­dem­ment que c’était volon­taire ! Il lui a quand même pas pété la gueule sans faire exprès… Au bout du compte, il a pris six mois fermes, Will. Sur le coup, j’ai été sou­la­gé, parce que ça vou­lait dire que pen­dant six mois, je ris­quais pas qu’il me tombe des­sus un jour où il serait pas content. Si y avait plus de clopes, par exemple. Ou si y avait trop de bière. Dans ces cas-là, c’était ma faute, il avait déci­dé ça depuis long­temps, Will.

Au tri­bu­nal, avant qu’ils le bouclent, il m’a lan­cé :

« Didi ! » Je m’appelle Dimi­tri, mais quand Will a besoin de me deman­der un truc, il m’appelle Didi. « Didi, je te confie Myl. Elle est sous ta res­pon­sa­bi­li­té, à toi de la défendre en atten­dant mon retour. »

Et boum.

J’ai jeté un regard vers Myl, elle avait pas l’air trop cas­tra­to… cata­tro… cas­ta­tro­fé de voir Will embas­tillé pen­dant six mois. Elle m’a même sou­ri, j’ai maté le pla­fond.

Les emm… embê­te­ments ont vite com­men­cés. Myl arrê­tait pas d’attirer les yeux des mecs comme l’asticot attire les pois­sons. Et avec leurs yeux, y avait leurs com­men­taires et leurs mains. Sauf que moi, je fais un mètre soixante-dix et je pèse soixante kilos à la fin des repas. Mon truc à moi, c’est pas les gros bis­co­teaux, c’est le cer­veau. Je suis un intel­lec­tuel, comme t’as remar­qué sans doute. Avec Will, on se com­plé­mente bien, mais là, je devais faire les deux rôles et j’étais un peu sur­bou­qué, comme on dit, quoique j’ai jamais pigé qu’est-ce qu’il venait faire là, le bouc.

Alors, je me suis orga­ni­sé. Quand Myl allait quelque part, j’y allais aus­si, œuf corse, mais dans cer­tains endroits, je me débrouillais pour qu’y ait aus­si d’autres potes, pour faire nombre. Et quand on était seuls, je la lais­sais tou­jours pas­ser devant pour sur­veiller les alen­tours. Et aus­si parce que de dos, c’est une bombe, Myl.

Bien sûr, y a eu des situa­tions déli­cates. Comme la fois où on s’est retrou­vé tous les deux dans l’ascenseur. Y avait la place, mais elle était toute col­lée à moi, et je matais le pla­fond comme un fou. Parce que Myl, c’était la copine à mon copain.

Et ça a été la fin des six mois. La veille que Will allait sor­tir, j’ai dit à Myl :

« C’est vite arri­vé, fina­le­ment. J’espère qu’il a pas vu le temps pas­ser.

— En tout cas, Didi, je peux te mon­trer un truc qu’il n’a jamais vu, lui. »

Et là, tu vas pas me croire, elle a viré son che­mi­sier, et elle a dégra­fé son sou­tif…

C’était comme la lumière de mille étoiles, comme Arm­strong qui débarque sur la Lune, comme les chutes du Nia­ga­ra, comme le chant de tous les piafs du monde, comme le soleil sur les pyra­mides, comme Arthur qui met la pogne sur le Graal…

Et puis, j’ai réa­li­sé ce qu’elle avait dit.

« Il a jamais vu ça ? », j’ai deman­dé.

Elle a tout rem­bal­lé, et la lumière s’est éteinte. Pour­quoi j’avais pas fer­mé ma gueule ?

« Non. Ça fait des mois que je le fais mar­cher, mais j’aime pas les brutes comme lui. Il me sert juste à éloi­gner les autres. »

Elle m’a regar­dé d’un drôle d’air. Je pen­sais plus au pla­fond, je pen­sais à com­ment j’allais faire demain, quand Will serait là…

« Toi, c’est pas pareil. », elle a pour­sui­vi. « Toi, t’es vache­ment mon genre… »

Voi­là, main­te­nant, tu piges ce que je fais dans ce train qui file tout droit vers je sais même pas où, avec Myl à côté de moi. On fout le camp. À c’t’heure, Will doit être sor­ti de sa taule, il a dû se deman­der com­ment ça se fait qu’on l’attendait pas devant la porte, et p’t’être même qu’il a déjà pigé pour­quoi. Mais je m’en tape, j’ai avec moi quelque chose qu’il a jamais vu, qu’il ver­ra jamais, et c’est pas au pla­fond que j’ai les yeux…


Commentaire

La copine à mon copain — 10 commentaires

  1. ABSOLUMENT GENIAL !

    Je me suis réga­lé, et c’est peu dire. Tout est vrai­ment extra : le ton employé, les expres­sions et les mots qui justes, très juste et juste justes comme il faut.

    Punaise ! J’en reviens pas de la nické­le­té de cette mini-fic­tion. La per­fec­tion, je pense.

    Allez ! Je file la relire.

    Mer­ci Claude ! Et bra­vo !

    • La per­fec­tion ? 😳 Je l’ai tor­ché vite fait la veille, sans trop réflé­chir. Je crois qu’à l’avenir, je vais arrê­ter de me prendre la tête quand j’écris…
      Mer­ci, mon ami.

  2. Extra. J ‘ai fran­che­ment ri et admi­ré les expres­sions , etc. En plus, j’ai connu un gars qui res­sem­blait comme deux gouttes d’eau à ton Will et je me ques­tionne : te serais-tu ins­pi­ré du mien ?

  3. Sans vou­loir spoi­ler ceux qui lisent les com­men­taires avant le texte (ça existe ?), Will a fait tin­tin sur Milou 😆
    Excel­lente mini, bour­rée de trou­vailles que j’en suis jaloux. Bien joué, p@rtner !

  4. Joli coup de théâtre

    Je me deman­dais pour­quoi Didi avait trois mains…
    Comme quoi, tout intel­lo qu’il soit, ce jeune homme donne quand même dans “le pra­tique”.
    Tant mieux pour lui… et pour Myl, qui doit avoir repé­ré les avan­tages pro­cu­rés par ce membre sur­nu­mé­raire.

    J’ai connu un vol­leyeur qui affir­mait en avoir trois, lui aus­si, mais ailleurs. Une vraie grappe ! Et bien, c’était net­te­ment un avan­tage, car les curieuses étaient nom­breuses. Bien que nous, ses coéqui­piers, aurions pré­fé­ré qu’il ait trois mains, en tout cas, sur le ter­rain.

  5. C’est un vrai régal! Enle­vé comme d’un seul trait, ah, de cette veine là — et c’est bien la tienne!,- on en rede­mande. Un grand bra­vo et un tout aus­si grand mer­ci Claude!

  6. Je pèse 60 kgs à la fin des repas… j’adore… et le reste aus­si ! Pauvre Will Kal­son qui se fait mener en bateau tout du long…
    bref, excellent et comme le dit le pre­mier qui a com­men­té (j’ai la flemme de remon­ter la rou­lette) c’est du tout juste ! bra­vo ! me suis pas ennuyée une seconde. Et pour dire que c’est du tout juste c’est pas lourd pour autant. Pas du tout évident de faire de l’humour léger dans ce domaine…
    ficelle de kal­son je dirais…

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