LaLa cerise sur le gâteau

Les 7 péchés capitaux. 6- La gourmandise

Corinne était rentrée abattue, les épaules voûtées, traînant des pieds et les yeux rougis par les larmes.

« C’est fini. », avait-elle annoncé à Thomas. « Je suis vieille et moche. »

Thomas avait haussé un sourcil interrogateur, car Corinne avait vingt-six ans et faisait au moins une fois par mois la couverture d’un magazine. Elle s’était écroulée dans ses bras et avait pleuré pendant une bonne heure, parvenant tout juste à reprendre son souffle et sans être en mesure de fournir des explications. Lorsqu’elle était sortie de cet état, elle s’était essuyé les yeux, et elle était allée se coucher sans manger (ce qui lui arrivait parfois) ni se démaquiller (ce qui ne s’était jamais produit).

Ce matin, au petit déjeuner qu’elle avait réduit à une tasse de café, elle avait enfin donné des éclaircissements à Thomas.

« Je suis virée de l’agence. Pas complètement, mais ça revient au même.

— Comment, tu es virée ?

— Vingt-six ans, pour un mannequin, c’est le troisième âge. Je le sais depuis le début, je le voyais venir, c’est là. Par charité, Félicien, le directeur, me propose un poste administratif, mais la photo et les défilés, pour moi, c’est terminé. Je ne fais plus le poids face aux filles de dix-sept ans qui débutent avec les dents longues et les seins comme des ogives nucléaires. »

Le jour que Corinne avait tant redouté était donc arrivé. Thomas soupira, enlaça la jeune femme et entreprit de lui démontrer qu’elle n’était ni vieille ni moche, mais elle le repoussa.

« Je n’ai pas la tête à ça.

— Ce n’est pas avec la tête que… »

Il n’insista pas. Pendant trois jours, Corinne ne mit pas le nez dehors, téléphone débranché, portable éteint, wifi désactivé.

Le quatrième jour, Thomas décida de réagir avant qu’elle ne sombre définitivement dans la dépression.

« Habille-toi, je t’emmène au restau.

— J’ai pas envie.

— Je ne te demande pas ton avis. Debout ! »

Corinne le suivit en traînant les pieds jusqu’au meilleur établissement de la ville, où les serveurs la reconnurent et furent aux petits soins pour eux.

« S’ils savaient que je suis finie… », dit-elle à Thomas.

Comme à son habitude, Corinne ne toucha presque pas à l’entrée, de succulents champignons à la grecque, guère plus au plat, d’excellentes tomates farcies, et pas du tout au fromage. La musique distillée par l’orchestre était bonne, toutefois Corinne restait morose, au grand dam de Thomas.

L’œil de la jeune femme s’illumina lorsque le serveur posa devant elle une tartelette aux pommes. Elle contempla la petite assiette et la gourmandise s’y trouvait, brillante de confiture, les quartiers de fruit minutieusement arrangés de façon à se chevaucher en un cercle fermé. Il y avait longtemps, très longtemps, qu’elle n’avait pas goûté un dessert de ce genre. La dernière fois remontait aux débuts de son adolescence. Ensuite, elle avait tout fait pour conserver une ligne correspondant aux attentes des agences de mannequins et du public.

Mais la vérité, c’est que Corinne adorait les pâtisseries et la gastronomie en général, et qu’elle avait un énorme retard dans ce domaine.

Elle se jeta sur la tartelette et la dévora littéralement. Puis, hélant un des serveurs, elle commanda un moka, qui subit le même sort.

Corinne s’essuya la bouche et sourit à Thomas qui la dévisageait, stupéfait. Jamais il n’avait vu sa compagne manger autant et avec un tel appétit.

« Qu’est-ce que c’est bon ! », s’écria-t-elle. « Quand je pense à ces années de privation ! »

Et elle engloutit à la queue leu leu un ardéchois à la crème de marrons, une galette comtoise, un paris-brest, trois macarons, deux mirlitons de Rouen, une charlotte, du bavarois et trois choux fourrés.

Après un tour aux toilettes, elle ajouta un flan et une grosse meringue à son tableau de chasse, sous les regards ébahis des serveurs et de Thomas qui se demandait où elle mettait tout ça, au vu de son gabarit réduit.

Une fois l’addition (salée, au contraire des pâtisseries) réglée, ils rentrèrent chez eux. Corinne se sentait repue et ravie, ce qui ne l’empêcha pas d’être malade une bonne partie de la nuit.

Négligeant ce problème qu’elle attribuait au manque d’entraînement, elle remit le couvert le lendemain, insistant pour aller dans un autre restaurant. Là, elle ne bouda pas le plat principal, une escalope milanaise qui défiait la critique, puis elle enchaîna sur le fromage, se régalant de roquefort, munster et fourme d’Ambert. Mais c’est au moment du dessert que la jeune femme donna toute sa mesure. montecados, gosette, kouglof, opéra… elle ne recula devant rien, repartit en se tenant le ventre et en affichant un large sourire de satisfaction.

Le jour suivant, ce fut un établissement japonais qui subit les attaques de Corinne. Elle y fit une razzia sur les sushis, les yakitoris, le teppanyaki et les délicieuses confiseries wagashi.

Ensuite, ce fut le tour des spécialités du Maghreb (couscous, pastilla, baklawa, makrout…), des italiennes (antipasti, pizzas, tiramisu…), des latino-américaines (feijoada, ceviche, dulce de leche…), puis des…

Corinne ralluma son téléphone portable, effaça sans les lire les nombreux textos qui s’étaient accumulés, et se mit à accommoder des plats. Elle qui n’avait jamais préparé de simples pâtes à la carbonara s’équipa d’une cuisinière à induction, de tout le matériel nécessaire, et d’une collection de livres de recettes. Chaque matin, elle partait faire son marché et elle se mettait aux fourneaux avec entrain.

Elle ne tarda pas à constater que Thomas prenait de l’ampleur au niveau du tour de taille, et il lui fit doucement remarquer qu’elle subissait le même sort. Il craignait qu’elle ne sombre dans une crise de larmes, mais elle haussa les épaules avec mépris et retourna dans la cuisine. Elle avait pourtant été sa fierté, cette silhouette qui attisait le désir des hommes et la jalousie des femmes !

Au bout de quelques mois, Corinne était devenue une cuisinière expérimentée et un peu dodue. Toutefois, elle ne travaillait plus, et Thomas commençait à s’inquiéter de cette situation, d’autant plus que sa compagne ne possédait aucun diplôme, et aucun autre savoir-faire que celui de défiler en dandinant du popotin. De plus, sa célébrité décroissante ne lui serait d’aucun secours, avec cet embonpoint croissant.

C’est alors qu’elle reçut un appel de Félicien. Elle répondit, la bouche pleine, car c’était l’heure du goûter.

« Tu connais la nouvelle tendance de la mode ? Elle est à l’abandon des mannequins ultraminces. C’est la faute des associations qui luttent contre l’anorexie. Résultat, on nous demande à présent de présenter des filles qui ressemblent à n’importe qui. Des potelées, des rondes, des joufflues… Où veux-tu que je trouve ça du jour au lendemain ? Toutes celles que j’ai au catalogue sont normales. Enfin… maigres. Alors, j’ai pensé à toi. Je t’ai aperçue il y a quelques jours, sortant d’un restaurant, et… comment dire ?

— J’ai grossi, je sais. Tu peux le dire, n’aie pas peur.

— Oui… Ben voilà… Ça te plairait de revenir à l’agence ? »


Commentaire

La cerise sur le gâteau — 8 commentaires

  1. Effectivement, on leur demande de présenter des mannequins qui ressemblent à n’importe qui pour éviter que n’importe qui ne ressemble plus à rien, au risque d’y laisser sa peau.
    Je crois même qu’on leur demande de fournir des certificats médicaux – mais là, je doute de la validité du procédé.
    Bref, un fond d’actualité dans cette savoureuse minifiction, Claude.
    Merci, et joyeuses cloches 😎

    • C’est en ressemblant à n’importe qui qu’on finit comme n’importe quoi, et réciproquement.
      Cloche toi-même ! Et en pack, de plus.

  2. Doublement amusante, pour moi, cette histoire. Je mange des gâteaux et des bonbons toute la journée et malgré cela, je ressemble à un sac d’osselets. Joyeuses Pâques.

  3. Intéressants ces restaurants qui ne proposent pas que de la tatin, du tiramisu et des crèmes brûlées… ça change… bon, je vais remettre mon tablier, j’ai deux ou trois sains à honorer…

  4. ben… je pensais à des personnes saines.. pas malsaines, ni obèses, ni anorexiques… voilà… et pour qui, ma foi, reste à voir…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *