111-BoitePrieresLa boîte à prières

Une prière par jour, notée sur un petit bout de papier et glissée dans la boîte à prières. À la fin du mois, on les mélange et l’on en tire une au hasard. Celle-ci est exaucée.

Yaëlle savait à peine écrire lorsque mamie Yvonne l’avait initiée à cette façon de formuler des vœux. La vieille dame avait fait de ces demandes un jeu, mais c’était surtout pour elle un moyen de combler sa petite-fille. La gamine, évidemment, avait marché. Chaque soir, avant de se coucher, elle notait un souhait et le glissait dans ce qui était une tirelire en forme de coffre au trésor. Le premier jour du mois suivant, au matin, elle secouait l’objet, l’ouvrait par la trappe située en dessous, et en sortait un des papiers. Il s’agissait en général d’une envie de jouet ou de sucreries. Sa grand-mère se débrouillait alors pour que le vœu se réalise.

Une fois, Yaëlle désirait fortement un nouveau vélo, l’ancien n’étant plus à sa taille, et elle avait déposé cette demande dans la boîte à prière. Lorsqu’était arrivé le jour du tirage, elle était tout excitée. Elle avait longuement secoué la tirelire, l’avait ouverte et avait glissé deux de ses petits doigts à l’intérieur. Sur le papier que le sort avait choisi était inscrit le vœu de la bicyclette. Yaëlle, folle de joie, avait sauté partout, ne tenant plus en place. La vieille dame avait évidemment pensé que sa petite-fille avait triché, et qu’elle avait rempli la boîte du même souhait. Elle avait discrètement vérifié, en dépliant tous les autres papiers. Mais Yaëlle avait été honnête, et seul le hasard était responsable de ce coup de chance.

Le hasard ? La grand-mère, très croyante, avait expliqué à la fillette que ce prétendu hasard était Dieu, qu’il veillait sur elle et était à l’écoute de ses prières.

« Mais alors, pourquoi n’ai-je droit qu’à un seul vœu par mois ?

— Il y a beaucoup d’enfants à satisfaire. Une fois par mois, c’est déjà bien, tu ne crois pas ? Dieu choisit une prière chaque fois, en la faisant sortir lorsque tu pioches dans le tas. »

Puis Yaëlle avait grandi. De la même façon qu’elle avait compris qui était le père Noël, elle avait fini par réaliser que c’était mamie Yvonne qui était derrière tous les vœux exaucés. Elle n’avait pas été déçue, étant encore trop petite pour ne pas trouver naturel qu’un cadeau lui échût mensuellement. Elle avait progressivement cessé de glisser une prière quotidienne dans la boîte chaque soir, mais elle avait conservé la tirelire, qui n’était pas un objet comme les autres. Un peu magique, celui-ci restait nimbé d’une aura de pouvoir.

La fillette était devenue une adolescente, puis une jeune adulte. Elle avait toujours des espoirs et des souhaits, mais, ne vivant pas à une époque ni dans un milieu très orientés vers les questions religieuses, il ne lui était jamais venu à l’idée d’adresser une prière à quiconque pour tenter d’obtenir sa réalisation.

Jusqu’au jour où mamie Yvonne tomba gravement malade.

Tandis que Yaëlle avait mûri, sa grand-mère s’était flétrie et affaiblie. Rien de plus normal, mais également rien de plus inacceptable pour la jeune femme.

Lorsque l’état de la vieille dame empira et qu’il fut évident qu’elle était en fin de vie, Yaëlle ne put le supporter et pleura durant toute une nuit. Au petit matin, vaincue par la fatigue, elle s’endormit enfin et rêva. Dans ce songe, mamie Yvonne, redevenue petite fille, glissait des prières dans une boîte et en retirait une splendide bicyclette rouge.

Elle fouilla son appartement du sol au plafond pour retrouver la tirelire en forme de coffre au trésor. Elle n’aurait jamais cru qu’un logement si réduit — Yaëlle vivait seule — pût autant s’encombrer d’objets ni que l’un d’eux réussît à se perdre avec une telle efficacité dans un volume si restreint. Cela lui prit trois jours, mais elle remit la main dessus. Bien sûr, aucune autre n’aurait pu convenir. Celle-ci était chargée de tant de confiance qu’elle était sans doute l’unique vraie boîte à prières du monde. À moins que Mamie Yvonne n’en possédât une elle aussi, ce qui était tout à fait plausible.

Dès lors, chaque soir avant de se coucher, Yaëlle écrivait sa demande et la glissait dans la tirelire. À la fin du mois, elle en tira une au hasard, ce qui n’avait guère de sens, car c’était chaque fois la même qu’elle avait notée, pour exprimer le seul vœu qui avait de l’importance à ses yeux : la guérison de sa grand-mère.

Une semaine plus tard, la vieille dame dut être hospitalisée. Yaëlle admit qu’elle avait triché. Elle recommença, essayant de trouver des souhaits différents. Mais en vain. Une fois, elle demandait le salut, le lendemain une meilleure santé, puis une rémission de la maladie, un retour de l’autonomie, etc.

Elle rendit visite à mamie Yvonne, qui sourit largement, malgré les perfusions et la perte de poids, en voyant approcher la jeune femme.

« Quel souvenir vas-tu garder de moi lorsque je ne serai plus là, ma petite ?

— Je n’y ai pas encore pensé, ce n’est pas à l’ordre du jour !

— Allons, ne dis pas de sottises. Tu sais bien que je suis au bout de ma route. »

Yaëlle retint une larme.

« Je me souviendrai de la boîte à prières.

— Ah ! La boîte à prières… »

Mamie Yvonne souriait en hochant la tête à ce souvenir.

« Tu avais de la chance à ce petit jeu. Te souviens-tu du vélo ?

— Bien sûr.

— Le hasard t’était favorable, apparemment. Mais je n’ai jamais cru au hasard.

— Ah oui ? Tu m’avais dit que le hasard, c’était Dieu, et que c’est lui qui choisissait la prière à exaucer. À présent, tu me dis que tu ne crois pas au hasard. Donc… »

La grand-mère sourit encore.

« Tu l’as toujours, cette boîte ?

— Bien sûr. J’y tiens beaucoup.

— J’en possède une aussi, tu sais…

— Est-ce que tu t’en sers pour demander à guérir ?

— Bien sûr que non ! Je m’en sers, oui, mais pour prier pour toi.

— Pour moi ? Mais, mamie… c’est toi qui es malade, pas moi !

— Écoute-moi. Je suis vieille, usée, j’ai mal partout, un simple geste m’épuise. Crois-tu que j’ai envie que ça dure ? Je ne suis pas malade, je suis en train d’être libérée. »

Elle dévisagea sa petite fille.

« Ne me dis pas que tu glisses dans ta boîte des prières pour que je vive encore ?

— Ben… Si.

— Arrête, Yaëlle. Quand on n’est plus un enfant, la boîte à prières ne fonctionne que si l’on prie pour les autres, pas pour soi-même.

— C’est ce que je fais.

— Non. Tu t’en sers pour que je reste encore à tes côtés, sans te préoccuper de moi. J’ai été heureuse durant ma vie, et je dois à présent passer à autre chose. Ne sois pas égoïste. »

Yaëlle continua à écrire des vœux. Elle demanda pour sa grand-mère le repos, la fin de ses souffrances, le terme de sa maladie…

Le premier jour du mois suivant, elle tira, au moyen d’un hasard inexistant, un des petits papiers. Il y était inscrit Je voudrais que mamie Yvonne soit libérée.

Le téléphone sonna, c’était le médecin de l’hôpital…


Commentaire

La boîte à prières — 8 commentaires

    • Explications : au salon du livre, j’ai vu sur je ne sais quel stand une sorte de tirelire en carton marquée « boîte à prières ». J’ai noté la chose, j’ai cherché ce que je pouvais en faire, Mais je n’aime pas cette minifiction. Je la trouve très insuffisante par rapport au potentiel représenté par une « boîte à prières ».

  1. Vrai, c’est difficile de rajouter autre chose que « merci Claude ! ». Je pense que c’est une petite boîte que nous portons tous en nous (prier pour l’autre en priant pour soi), mais certain a le talent de la faire ressortir particulièrement bien !

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