JourJJour J

Noé était débor­dé. Toute cette his­toire de déluge lui avait deman­dé tant de tra­vail, il en voyait enfin le bout, mais le plus dur res­tait à faire. Le jour J était arri­vé, il fal­lait embar­quer toutes les espèces, et il com­men­çait à pleu­voir.

« Pour­vu que tout le monde soit casé avant les pre­mières inon­da­tions, se disait Noé. J’espère qu’il n’y aura pas de mou­ve­ment de panique, car je ne suis pas sûr de pou­voir gar­der le contrôle si ça tourne mal. »

Les pre­miers ani­maux se pré­sen­taient déjà. Noé avait fait le néces­saire pour que tous soient au cou­rant de ce qui allait se pas­ser, et qu’ils soient à l’heure.

L’Arche était énorme, mais pas illi­mi­tée. Noé et ses fils avaient tra­vaillé comme des fous. Ils s’étaient dépen­sés sans comp­ter pour construire le navire le plus vaste pos­sible, mais ils avaient été pris par le temps et par la contrainte de trou­ver suf­fi­sam­ment de maté­riaux. Mal­gré tout, ils étaient opti­mistes. Si les consignes étaient res­pec­tées, tout le monde devrait pou­voir tenir à bord. Les res­ca­pés seraient ser­rés, bien sûr, mais ces qua­rante jours fini­raient par s’écouler. Et qu’est-ce qu’un peu d’inconfort pas­sa­ger lorsque c’est la sur­vie des espèces et du monde qui est en jeu ?

Il avait été pré­ci­sé que les ani­maux les plus volu­mi­neux devaient arri­ver les pre­miers. On pour­rait tou­jours caser les plus petits dans les inter­valles. Le couple d’éléphants était déjà en place dans leur stalle, ain­si que les couples de rhi­no­cé­ros et d’hippopotames. Les gnous, les buffles, les bisons étaient en train d’arriver, et der­rière eux se pres­saient les girafes, les zèbres, les zébus, les ours, les che­vaux, et la plu­part des rumi­nants, deux par deux.

Lorsque tous ceux-là furent ins­tal­lés, ce fut le tour des gros pré­da­teurs. Le lion et la lionne, le tigre et la tigresse, les couples de pumas, de cou­guars… Bien qu’une trêve fût ins­tau­rée pour le bien de tous et avec l’accord de cha­cun, Noé esti­ma plus sage de pla­cer les car­ni­vores loin des autres, dans une zone de l’Arche qui leur était réser­vée.

Les sui­vants furent les chiens, les anti­lopes, les autruches, les ovins, les caprins, les poneys, les dif­fé­rentes espèces de singes, et toutes les bêtes de taille moyenne. Noé regar­da le ciel. La pluie tom­bait de plus en plus fort. Le niveau de la mer et des fleuves avait net­te­ment mon­té, et il fal­lait accé­lé­rer l’embarquement, sinon les choses tour­ne­raient mal.

Le patriarche s’occupa alors des petits : chats, ser­pents, oiseaux, lézards, tor­tues, taupes, gal­li­na­cés, ron­geurs, batra­ciens… Leur taille était modeste, mais il y avait tant de races que lorsqu’ils furent ins­tal­lés, l’Arche était qua­si­ment pleine. Dans les trous, Noé casa les myriades d’insectes. Il y en avait des mil­liers : les mouches, les abeilles, les coléo­ptères en tous genres, les phasmes, les ter­mites, les four­mis, les cri­quets, les papillons, les libel­lules, les blattes et for­fi­cules, les grillons, les punaises… Il y avait aus­si les arach­nides, les vers, les sco­lo­pendres, les escar­gots…

C’était fini. La pluie tom­bait à verse et l’Arche com­men­çait à flot­ter. Alors Noé vit, hor­ri­fié, les énormes dino­saures qui arri­vaient seule­ment main­te­nant ! Les diplo­do­cus, les sté­go­saures, les igua­no­dons, les tri­cé­ra­tops, les dimé­tro­dons… Il était hélas beau­coup trop tard, leurs espèces étaient condam­nées à dis­pa­raître !


Commentaire

Jour J — 5 commentaires

  1. Ben là, je n’ai pas ri. Je suis mau­vais public… trop ration­nelle sans doute.
    L’histoire des qua­rante jours, d’abord ; si on suit le récit de la Bible, Noé ne sait pas pour com­bien de temps il embarque : il construit son arche et sauve son petit monde, mais il dérive sans savoir où il va ni quand il pour­ra tou­cher terre. Quand j’étais enfant, on avait joué à l’école une pièce de théâtre qui se pas­sait sur l’arche de Noé : sa femme rous­pé­tait parce qu’elle rêvait d’une vraie mai­son avec des rideaux aux fenêtres, et ses enfants vou­laient prendre le contrôle de la situa­tion et construire un gou­ver­nail (“mais pour aller où ?” deman­dait Noé. “Ne voyez-vous pas que nous sommes comme une coquille de noix sur l’immensité de la mer ? Notre coquille de noix est dans la main de Dieu, et il nous dépo­se­ra où il vou­dra, quand il vou­dra…”). Comme tu vois, c’était très ras­su­rant. Mais on ne savait pas quand on retrou­ve­rait la terre ferme.
    Et les dino­saures… ben non, ça ne me fait pas rire. On sait bien qu’ils ont dis­pa­ru long­temps avant que les hommes ne pointent le bout de leur nez, donc je ne les atten­dais pas. Je te dis : trop ration­nelle, au ras des pâque­rettes, inca­pable de second degré ! Je n’ai pas mar­ché, mais je recon­nais que c’était tout de même une idée amu­sante de don­ner cette expli­ca­tion à l’extinction des dinos…

  2. Excellent ! C’est pile poil le genre de conte que j’aime… On ima­gine très bien Noé attendre tout son petit monde à la porte avec sa tablette gra­phique pour poin­ter les arri­vants… et Madame Noé avec son sur­vet fluo faire la cir­cu­la­tion et mon­trer le fonc­tion­ne­ment des gilets de sau­ve­tage… quel dom­mage que je ne sache pas des­si­ner !
    Mer­ci Claude, Encore !

  3. je ne m’attendais pas aux dino­saures: ok c’est déca­lé!
    mais tu as volon­tai­re­ment oublié les hommes et sur­tout les femmes!!

  4. Comme tou­jours, un vrai petit délice. Les dino­saures arri­vant après tous les autres pour prendre place dans l’Arche ? Après tout, pour­quoi pas ! Nous n’y étions pas pour consta­ter “de visu”, et l’histoire de l’Evolution repose sur­tout sur des hypo­thèses. Alors … (bien sûr, je plai­sante). En tout cas, c’est une petite lec­ture très dis­trayante. Bra­vo Claude.

  5. «Noé était débor­dé» : rien que pour celle-là je r’grette pas d’être venu !
    Quant au reste, je dois dire que suis sou­la­gé. Enfin une expli­ca­tion ration­nelle à la dis­pa­ri­tion des dino­saures. On a enten­du tout et n’importe quoi à ce sujet, même des his­toires de météo­rites, j’vous demande un peu, dans le Golfe du Mexique en plus.
    Mer­ci, Claude, pour ce grand moment de vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *