Jour fériéJour férié

C’est le grand jour ! Il va s’en passer, des choses, aujourd’hui, j’en suis par avance tout excité. D’ordinaire, je n’aime point trop me lever tôt, il me faut tirer, et mon père ne s’en prive point. Mais ce matin, je n’eus aucun mal, j’étais debout avant le lever du soleil. Ce n’est quand même pas tous les jours qu’on voit basculer l’Histoire ! Et je ne me contenterai point de regarder, je veux participer à l’événement.

Je sais fort bien qu’il ne va rien se passer d’important avant tantôt, mais c’est plus fort que moi, j’ai envie de sauter de joie.

Comment les choses en sont-elles arrivées là ? Il y a trois mois, les artisans les plus démunis du faubourg Saint-Antoine ont commencé à se soulever. C’est une affaire assez confuse, je n’ai point tout compris, mais voilà ce que mon père m’a expliqué : un certain Réveillon, patron d’une manufacture de papier peint, a mis le feu aux poudres en proposant à la commune de supprimer une taxe, mais en contrepartie, de payer les ouvriers encore moins qu’ils le sont ! Les travailleurs se sont soulevés contre cet affameur, bien sûr, et ses locaux ont été saccagés. Il a réussi à fuir avec sa famille, mais les émeutiers ont bu les bouteilles que le gueux planquait dans sa cave !

L’affaire n’en est point restée là, car au cours de la confrontation, la garde a tiré sur le peuple, alors qu’il réclamait juste le droit de vivre ! Depuis ces émotions, la révolte guette, et c’est aujourd’hui que tout va éclater. C’est cela que je ne veux surtout point rater ! Des troupes bourgeoises se rassemblent autour de Paris, prêtes à prendre d’assaut les insurgés. Le tocsin a sonné cette nuit. Nous avons bien quelques piques pour nous défendre, mais ce sera insuffisant, il nous faudrait des armes à feu…

Des armes à feu, il y en a aux Invalides. Alors, dès le milieu de la matinée, avec des centaines d’autres gavroches, j’ai filé là-bas depuis le faubourg Saint-Antoine rejoindre les Parisiens en colère. Avec la force du nombre, nous avons défoncé les portes et fait main basse sur des milliers de fusils et quelques canons. Mais point de munitions ! Où ces pourceaux de bourgeois les cachent-ils ?

« Il y en a à la Bastille ! Des cartouches, de la poudre, des boulets !

— À la Bastille ! Tous à la Bastille ! »

Voilà enfin venue l’heure du grand événement ! Nous allons prendre la Bastille, nous allons transformer notre petite révolte de faubourg en révolution nationale, nous allons renverser la monarchie ! Et moi, je suis là, je vais participer à ça, sans en perdre une miette !

Les huit tours de la prison sont sacrément imposantes, de même que ses murailles si épaisses. J’ai du mal à croire que dans quelques mois, il n’en restera rien du tout, et pourtant, je sais que c’est ce qui se produira. Une délégation d’émeutiers parlemente avec le marquis de Launay, gouverneur des lieux. Tout semble se passer avec beaucoup de civilité, mais c’est seulement parce que l’autre cherche à gagner du temps, pour que les milices et l’armée du Roi arrivent à la rescousse. La foule s’agite de plus en plus et devient menaçante. Il faut dire que si la forteresse est monumentale, elle n’est défendue que par une poignée de vieux soldats usés, qui coulent ici une fin de carrière tranquille. Ce n’est point eux qui vont nous résister !

Ce qui achève de tout faire exploser, c’est que ce nigaud de Launay donne l’ordre d’ouvrir le feu sur nous ! Des dizaines de personnes tombent… Et puis des pelotons de la Garde changent de camp et se rallient à nous, avec leur expérience dans le maniement des armes. C’est là que le destin bascule… C’est cet instant que je voulais tant voir ! Ils mettent un canon en batterie et tirent sur les portes de la Bastille. Tout va très vite : un incendie se déclare, les vieux soldats jettent rapidement l’éponge, et Launay est forcé de capituler.

Il est traîné dans les rues de Paris et finalement décapité… au couteau de boucher ! Sa tête, plantée sur une pique, sert d’étendard sanglant, levé en signe de révolution.

Pendant ce temps, les prisonniers de la Bastille, petits escrocs sans envergure, sont libérés et portés en triomphe, comme s’ils étaient des martyrs de la bourgeoisie. Il y en a en tout et pour tout sept. Un certain marquis de Sade était enfermé ici. Il y a quelques jours encore il haranguait la rue depuis sa cellule, prétendant que des détenus étaient égorgés, tant et si bien qu’il a été transféré dans les geôles de Vincennes. Dommage, j’aurais volontiers fait sa connaissance.

Quelle journée ! Je suis rendu de fatigue. Je voulais être témoin de tout, participer à cet événement unique, je tenais à voir basculer l’Histoire de mes propres yeux… j’ai été servi. Je sais que c’était pure folie de ma part, que j’aurais pu être blessé ou même tué. De fait, j’ai reçu quelques mauvais coups, mais davantage dans les énormes bousculades de cette guerre d’une journée que dans les combats eux-mêmes.

La lumière décline, bientôt, il fera nuit. Dès demain, le démantèlement de la Bastille commencera, mais ce n’est là l’important. Je sais qu’un monde nouveau est en marche, et c’est cela qui compte. Pendant des siècles, on parlera de nous et de ce 14 juillet 1789, on en fera un jour où on ne travaillera point, en souvenir de nous. Il y aura des défilés, des discours, des bals où les gars feront tourner la tête des filles…

Il est temps pour moi de rentrer. Je marche dans les rues toujours grouillantes d’émeutiers en liesse, goûtant une dernière fois à la fièvre qui entraîne Paris, humant encore l’odeur de la poudre et de l’avenir.


Commentaire

Jour férié — 2 commentaires

  1. Faudrait-il encore que la foule ait le courage de nos aïeuls, car la classe dirigeante a depuis des lustres trouvé le moyen d’en faire des moutons et les mentalités sont fameusement changées aussi, avant les petites gens vivaient tous dans la misère, maintenant, il y a trop de nantis et plus beaucoup de solidarité.
    À se demander si on aura encore le courage de monter aux barricades, ce jour là, je le promet j’y serais, mais il faut se dépêcher, car j’ai presque 70 ans.

    CAILLOUX.

  2. Malgré toutes les raisons que nous pourrions avoir de nous plaindre, il faut croire que nous n’avons pas encore assez faim et mal et peur pour nous révolter. Nos élus ne sont plus descendants de Dieu, au contraire, nous élisons nous-mêmes ceux qui nous tondent, bien souvent sans illusions. Nous prenons les « moins pires ». En 1789 la grippe espagnole, la peste, faisaient bien plus de morts que les guerres… aujourd’hui, la seule idée d’une bombe atomique empêche n’importe quelle barricade….

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