SONY DSCJoindre le fossile à l’agréable

Les poètes seuls fondent ce qui demeure. (Friedrich Hölderlin)

Vâhou venait de passer un bon moment à frapper deux silex l’un contre l’autre afin d’en faire jaillir une étincelle, et à espérer qu’elle daigne tomber sur le tas de brindilles sèches disposées à cet effet, et à parvenir à la transformer en une flamme de taille honorable. Il était adroit pour un certain nombre de choses, mais il n’avait jamais été très fort pour mettre le feu. C’est pour cela qu’il attendait généralement que les autres hommes du clan soient partis à la chasse avant de tenter le coup, car ils se moquaient de lui et il devait alors réagir en leur tapant sur la tête, ce qui provoquait invariablement toutes sortes de complications.

Évidemment, les femmes aussi se marraient, mais leur coller des baffes entraînait beaucoup moins de difficultés. D’ailleurs, ce qui les faisait rigoler, c’était moins sa technique défaillante pour faire du feu que le fait qu’il reste avec elles à la caverne au lieu d’accompagner les guerriers pour chercher de quoi manger.

Bien sûr, il y avait toujours un mâle qui montait la garde lorsque les autres allaient faire des courses, massues et épieux en main. Mais Vâhou était chaque fois volontaire pour cette corvée, et d’aucuns se grattaient fébrilement l’os pariétal en se demandant pour quelle raison il préférait ce rôle.

Vâhou regarda dans la direction que les chasseurs avaient prise. Ils étaient hors de vue et ne seraient pas de retour avant le coucher du soleil, ce qui lui laissait plusieurs heures de tranquillité pour se livrer aux activités qui l’intéressaient. Bien sûr, il ne le savait pas, car les heures ne seraient imaginées que quelques milliers d’années plus tard, mais vous m’avez compris.

Il observa les femmes. Certaines cousaient des peaux, d’autres allaitaient leurs petits, d’autres mangeaient des restes sans s’occuper de leur ligne (ça aussi, ça viendrait bien plus tard) ou taillaient des pierres. En un mot : elles ne prenaient pas garde à lui, qui était censé monter la garde. Il laissa ses yeux s’attarder sur une des jeunes femelles, Parlha. Elle avait un corps mince et élancé, une longue chevelure, une poitrine généreuse et un arrière-train rebondi. Vâhou aimait la regarder. Il eut l’impression qu’elle esquissait un geste vers lui, mais bien sûr c’était une pensée stupide. En général, les femmes ne faisaient pas attention à lui, préférant les hommes les plus costauds parmi les chasseurs. Plus d’une prétendait qu’il ne serait guère utile comme gardien si d’aventure la grotte était attaquée pendant l’absence des autres.

Vâhou se dirigea vers le fond de la caverne avec la torche qu’il était parvenu à enflammer. Vérifiant qu’il était seul, il fit rouler, à grand-peine, une grosse pierre qui dévoila une fissure dans la roche. Sans hésiter, il s’y introduisit, referma tant bien que mal le passage derrière lui, puis se faufila dans un étroit boyau. Aucun des robustes guerriers, sans doute, n’aurait pu s’y glisser. Certaines femmes, même, seraient restées coincées par les hanches. Vâhou n’avait pas ce genre de problème. Après quelques minutes de reptation, il atteignit l’extrémité de la galerie et il put se remettre debout, levant bien haut sa flamme afin d’éclairer les lieux.

Il se trouvait dans une salle très vaste, si vaste que la torche ne parvenait pas à la rendre entièrement visible. Mais partout où elle portait, on voyait des peintures. Les murs et le plafond, assez bas, étaient recouverts de graphismes colorés représentant des animaux. Vâhou se dirigea vers un espace libre et, se servant de tampons de feuilles, il commença à dessiner, fabriquant des pigments avec de la pierre pilée, des végétaux écrasés, des racines particulières…

Ce qui restait à Vâhou d’instinct de chasseur l’avertit d’une présence derrière lui. Brandissant son pinceau comme d’autres la massue, il se retourna vivement et se retrouva nez à nez avec Parlha. Ses beaux yeux arrondis de surprise, elle contemplait les rupestreries commises par Vâhou. Il y avait là un cheval brun galopant, des cervidés à n’en plus finir, un couple de bisons qui fonçaient, têtes baissées, comme ils le font d’ordinaire, des myriades de vaches et d’aurochs brutaux, aux cornes fièrement dressées, des félins aux dents démesurément menaçantes, des mammouths placides, repus de leur propre puissance, des oiseaux, au sol et en vol, et bien sûr des chasseurs armés de sagaies, affairés autour de ces animaux, des guerriers luttant les uns contre les autres, parfois blessés ou figés dans la mort, et des femmes qui travaillaient, assises pour la plupart.

« Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Qu’est-ce que c’est que tous ces trucs ?

— C’est de l’art pariétal. Je l’ai inventé. »

La jeune fille continuait à observer les figures que Vâhou avait créées sur la roche. Elle reprit :

« C’est toi qui as fait tout ça ?

— Oui. Moi tout seul. »

Il était fier.

« Comment tu trouves ? », osa-t-il.

« C’est… spécial. On dirait des chevaux, des prédateurs, des bisons, des taureaux, des mammouths et tout le tintouin.

— C’est exactement ça. »

Ses images ressemblaient donc à ce qu’elles représentaient, puisque Parlha avait reconnu les sujets. Rassuré et de plus en plus autosatisfait, Vâhou mit une main sur l’épaule de la femelle, mais elle s’écarta d’un pas.

« Ça te sert à quoi de faire ça ? »

Le garçon réfléchit. Il ne s’était jamais interrogé sur l’utilité de son art.

« C’est pour faire beau. »

Et, inquiet, il s’enquit :

« Tu ne trouves pas que c’est beau ? C’est important, le beau, non ?

— Si, si. Pour être beau, c’est beau. Et sinon… tu as un métier ? Un vrai, je veux dire. Un truc rentable, fonctionnel et profitable, qui répond à la demande par une offre cohérente.

— Ben… je suis un artiste. Le premier de l’Histoire ! Ce sera un métier, un jour. Des gens viendront de loin pour contempler les dessins que je trace sur ces parois. On les prendra en photo, on les diffusera par Internet, on en vendra des posters et des cartes postales aux touristes, des savants défileront ici même, dans cette grotte, pour tenter de trouver un sens à ma démarche, ils écriront des bouquins sur tout ça… »

Parlha ne regardait plus les dessins, elle le regardait, lui. Il se dit qu’elle était sans doute éperdue d’admiration et qu’elle allait tomber toute crue dans ses bras maigrichons. Il était habitué à manger cru, avec ses compétences tout aussi maigrichonnes pour faire du feu. Mais la belle avait une autre idée en tête.

« T’es complètement dingue, mon pauvre Vâhou. T’as pas plus de cervelle qu’un macaque en rut. À quoi ça sert, que tes trucs soient un jour sur Internet, on l’inventera pas avant au moins un million d’années ? Et qu’est-ce que tu vas becqueter, d’ici là ? Tes pinceaux et tes pigments ? Tous tes délires seront effacés avant que tu apprennes à buter une gazelle avec tes petites mains ! »

Haussant les épaules et tournant le dos au pauvre artiste incompris, le premier de l’Histoire, elle se dirigea vers la sortie. Resté seul, Vâhou considéra ses illustrations et ses instruments, puis, s’adressant à l’absence de Parlha :

« Et toi, tu seras fossilisée, avant que je devienne une grosse brute qui vit pour bouffer et qui bouffe pour vivre ! »


Commentaire

Joindre le fossile à l’agréable — 6 commentaires

  1. Na !
    [Moi j’la connaissais non pas avec Vâhou mais avec Ouaouille, qui se tapait invariablement les doigts avec ses silex. Résultat des courses, quelques milliers d’années plus tard : pas de Lascaux, pas de Renaissance, pas de Lanternes Magiques… bref, la chute est vachement moins rigolote. Alors mille merci à toi, Claude, pour la délicieuse histoire de Vâhou]

  2. Il se trompe Jean-Paul, c’est pas les doigts qu’il se tapait Ouaouille et ça a donné les Néandertaliens tout plats en ensuite les Homos sapiens qui ont préféré jouer avec leurs consoles plutôt que d’aller peindre leurs grottes…

  3. C’est sur que si le pauvre Vâhou utilise deux silex pour faire son feu, il va jamais y arriver ! Les chasseurs se moquent de lui mais ont oublier de lui dire d’utiliser une pierre ferrugineuse (la pierre ferrugineuse oui, l’alcool non !) pour frictionner son silex.

    J’adore les préhistoriens visionnaires !

    • Bien vu, Mysouris ! J’ai voulu faire simple, mais ce n’est pas passé. Dans le magnifique roman La guerre du feu, de J.-H. Rosny Ainé, Naoh frappe un silex et une marcassite, pour faire du feu. Mais j’ai été clair dès le début : Vâhou est incompétant.

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