Intrusion"Intrusion

Quarante-six ans.

J’ai été seul pendant tout ce temps. C’était un peu chiant au début, je le reconnais, toutefois je me suis rendu compte au bout assez rapidement que j’étais tranquille, aussi. Faut dire qu’avant d’en arriver là, j’en avais bavé.

J’ai été marié pendant une soixantaine d’années à une femme qui s’est acharnée à pourrir mon existence quotidiennement, méthodiquement. Faites le calcul, ça fait dans les vingt-deux mille jours. Enlevez les mille premiers où ça allait encore, et ceux auxquels j’ai échappé grâce à mon boulot qui m’a permis de faire quelques déplacements bienvenus. Il en reste bien vingt mille durant lesquels ça a été terrible.

On a eu deux gosses. Enfin, elle, elle a eu deux gosses. Moi, je les ai faits, et elle leur a mis le grappin dessus, elle les a élevés à sa façon. Une fois le quota de deux enfants atteint, ceinture, fin des réjouissances, début de l’enfer.

Chaque jour, elle m’a cassé, engueulé, critiqué, démonté, accusé. Chacun des vingt mille jours passés à la subir. Bien sûr, j’ai eu des envies de meurtre, mais c’est pas mon genre, et puis on n’était pas dans un film. Des envies de fuite, aussi, mais j’aimais mes gosses. Ils ont grandi, on a eu cinq petits-enfants.

Et enfin, j’ai chopé un cancer, comme quoi, faut toujours garder espoir. En quelques mois, j’ai dépéri, maigri et trépassé. À partir de là, et surtout pas avant, ma veuve a commencé à chanter mes louanges.

J’ai été enterré dans un coin du cimetière municipal. Ma femme avait annoncé à l’avance qu’elle voulait être incinérée, et elle a dû se tenir à cette décision, car je ne l’ai jamais vue se pointer dans mon trou, dans lequel je suis resté peinard pendant quarante-six ans.

Mais à présent, j’ai de la compagnie, silencieuse.

Au bout d’une semaine, j’entends « Bonjour. »

Ah, quand même ! Pas pressé de se présenter, l’intrus. C’est vrai qu’on a tout notre temps, ici, mais bon…

Alors, j’ai attendu une autre huitaine avant de répondre « Salut. »

La conversation était engagée.

« Je m’appelle Valentine. Vous êtes papy Philippe, je suppose ? »

C’est une fille, et elle connaît mon nom ! Mais d’où elle sort, celle-là ?

« Non, je suis Louis XIV. Vous n’avez pas vu l’étiquette sur la sonnette ? »

Je n’ai pas envie d’être aimable. Je me sens envahi dans mon territoire et dans ma tranquillité par cette nana, et il n’est pas question que je la laisse s’installer comme si elle était chez elle. Ma femme a pourri ma vie, je ne vais pas permettre à une autre m’emmerder ma mort. Mais elle ne se démonte pas. Elle rigole et répond.

« L’inscription était un peu effacée, Votre Majesté. »

Je me demande à quoi elle ressemblait, de son vivant. Ben oui, qu’est-ce que tu crois ? Ici, on ne se voit pas. On se perçoit, c’est tout. En tout cas, elle a de l’humour. C’est pas courant, de ce côté-ci de la mort.

« Et comment se fait-il que vous connaissiez mon nom ?

— J’ai entendu parler de vous. »

Elle se la joue mystérieuse et ironique. J’aime pas ça. Déjà de mon vivant, tourner autour du pot et s’amuser avec des devinettes, c’était pas mon truc. J’étais pas vraiment un type sociable, je le reconnais. De toute façon, j’avais jamais le droit d’en placer une, et maintenant, ça s’est pas arrangé. Elle attend que je demande où elle a entendu parler de moi, c’est évident. Du coup, je demande rien, je ne dis rien, ça dure une semaine de plus.

« Et… où avez-vous entendu parler de moi ?

— Dans la famille. J’étais… enfin, je suis votre arrière-petite-fille.

— Là, je me marre. Mon arrière-petite-fille ? Apprenez, madame Je-sais-tout, que l’aîné de mes petits-enfants est un garçon qui a dix-sept ans. Alors, mon arrière… »

Je lui avais cloué le bec ! Que je croyais.

« Papy Philippe… L’aîné de vos petits-fils, qui est mon papa, a continué à grandir après votre trépas. Auriez-vous oublié ce détail : le temps poursuit sa course, la Terre n’arrête pas de tourner après nous.

— Non, non. Je n’ai pas oublié. »

J’ai dit ça d’une toute petite voix. C’est vrai que j’ai gardé des miens le souvenir figé d’eux tels qu’ils étaient il y a… quarante-six ans.

« Votre petit-fils s’est marié, a eu trois enfants. Je suis la seconde. »

Paf !

D’un seul coup, en quelques secondes, je viens de vieillir de presque cinq décennies. Il est vrai que dans mon état, je ne risque plus grand-chose, mais quand même, ça fait un choc. Je calcule vite fait dans ma tête… Elle est trop jeune pour être là, cette gamine !

« Valentine… Tu as quel âge, ma petite ?

— J’ai trente-cinq ans, papy. J’ai eu un accident de voiture, un mec bourré qui a grillé un stop. J’avais un mari et deux petits garçons. »

Je la sens triste. Évidemment ! Elle avait devant elle tout l’avenir du monde, et crac ! Deux garçons, elle a dit ?

« Tes fils, ce sont donc mes…

— Tes arrière-arrière-petits-fils, oui. »

Elle sourit.

C’est terrible. Ça fait quarante-six ans que je suis là, dans mon trou, à broyer du noir et à ruminer mes rancœurs. Pendant ce temps, le temps est passé, bien sûr, mais surtout la vie a poursuivi sa course. Mes enfants, mes petits-enfants, etc. J’ai pensé que tout s’arrêtait avec moi, heureusement, il n’y a que moi qui le croyais. L’avenir a avancé vers nous et est devenu du présent. Moi qui avais détesté ma femme pour la vie qu’elle m’a fait mener, j’ai envie de la remercier de m’avoir donné cette descendance et ce futur.

« Installe-toi, ma petite, tu es ici chez toi. Mon arrière-petite-fille… Mon enfant ! »


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