063-IntramusculaireIntramusculaire

Il n’avait pas eu le choix, le brave père Francis. Il avait attendu, reporté, tergiversé, différé, finassé, procrastiné… et il avait dû se résoudre à faire venir un médecin. Il n’était même plus en état de se rendre lui-même à la consultation.

Le praticien, l’air sévère, l’avait ausculté. Stéthoscope, tension, abaisse-langue, température, palpations, réflexe ostéotendineux, otoscopie… le prêtre avait eu droit à la totale. Le verdict était tombé sous la forme d’une ordonnance longue comme une soutane papale. Cachets, gouttes, sirop, et surtout…

Une piqûre par jour pendant dix jours, avait dit le médecin.

« Vous êtes sûr, docteur ?

— Certain. Vous n’êtes pas contagieux, mais si je vous laisse dans cet état, vos ouailles devront bientôt se trouver un autre curé. Donc : piqûres. »

Et le père Francis, baissant la tête, avait accepté ce coup du sort.

Dès le lendemain, l’infirmière se présenta. Madeleine, la vieille gouvernante qui s’occupait de la maison du curé, et parfois aussi de sa santé, la fit entrer dans la chambre où le prêtre était alité. La soignante était une jeune femme d’environ vingt-cinq ans dont les cheveux blonds étaient retenus en queue de cheval, sauf quelques-uns qui batifolaient librement sur ses tempes. Ses yeux étaient d’un bleu…

« Bonsoir, mon père. Je m’appelle Céline, je suis l’infirmière chargée de vous faire vos piqûres pendant ces dix jours.

— Bonjour, mademoiselle. »

Avec des gestes d’un professionnalisme sans failles, elle enfila des gants en latex, prépara les instruments, et se tourna vers le père Francis, qui remonta sa manche.

« Pas dans l’épaule, déclara Céline. Dans la fesse.

— Dans la… fesse ?

— Exactement. Partie charnue, riche en fibres, c’est l’idéal pour une intramusculaire.

— Mais… je suis prêtre !

— Et moi infirmière. Allez, zou ! »

Le curé dut obtempérer. La mort dans l’âme, il se retourna dos à la jeune femme qui, d’un geste décidé, rejeta le drap afin d’exposer l’arrière-train du prêtre. Il sentit qu’elle désinfectait la cible puis, d’un coup, elle enfonça l’aiguille en son centre exact et poussa le piston de la seringue. Puis, satisfaite :

« Voilà ! Vous voyez que ce n’était pas grand-chose… »

Le père Francis ne répondit rien, mais il s’empressa de rabattre le drap sur ce qui n’aurait pas dû être dévoilé.

Le lendemain, Céline revint à la même heure. D’un œil sombre, le prêtre la regarda préparer ses instruments, puis elle s’approcha en souriant. Déjà docile, il lui présenta son dos.

Le troisième jour, il tourna son visage vers le mur dès que la jeune femme salua Madeleine avec sa gaité habituelle. Elle n’eut qu’à soulever le drap et faire ce pour quoi elle était venue.

Il en fut ainsi chacun des jours suivants, jusqu’au dixième.

Quand on frappa à la porte, le père Francis se raidit. Mais la voix qu’il entendit n’était pas celle qu’il redoutait.

« Bonjour, mon père. Je m’appelle Françoise. Céline a eu un empêchement et elle m’a demandé de la remplacer. »

Françoise avait la cinquantaine. Ses cheveux gris étaient dissimulés sous un foulard à pois, et elle se déplaçait lentement à cause de son embonpoint. Déjà essoufflée par ces quelques pas, elle prépara la seringue et s’approcha du père Francis. Celui-ci commençait à se retourner, mais, sans un mot, la remplaçante souleva elle-même la manche du pyjama et, dans le même geste, le piqua dans le gras de l’épaule.

« Et voilà. C’était votre dernière injection.

— Vous m’avez piqué à l’épaule !

— Oui. Pour une intramusculaire, c’est facilement accessible et le patient est peu gêné, en cas de douleurs. »

Françoise s’en alla.

Le curé était perplexe.

Il guérit, adopta une meilleure hygiène de vie pour éviter de retomber malade, et reprit ses activités habituelles. Avec le temps, cet épisode glissa au fond de sa mémoire, s’ajoutant aux autres souvenirs désagréables.

Une année passa. Le père Francis, assis dans la pénombre du confessionnal, accueillait les gens qui venaient avouer leurs fautes. Derrière la grille, une femme s’installait.

« Bonjour, mon enfant, dit le curé. Quel péché avez-vous commis, pour lequel vous demandez le pardon de Dieu ?

— Bonjour mon père. Je pèche chaque jour dans mon travail. »

Cette voix… rappelait quelque chose au père Francis.

« Quel métier exercez-vous, ma fille ?

— Je suis infirmière. »

Tout revint brusquement en mémoire au prêtre. Les piqûres, les cheveux blonds, la seringue, la maladie, les yeux bleus… et les fesses. Ses fesses à lui, nues, exposées sans défense aux regards de cette jeune personne ! Il se souvint aussi du dernier jour, de l’autre infirmière, de l’épaule… Il se força à respirer trois ou quatre fois lentement, en se concentrant sur la tâche qui était la sienne dans ce confessionnal.

« De quelle nature est ce péché, ma fille ?

— Voilà… Quand je dois faire une piqûre à un homme, je la fais toujours dans la fesse. Ce n’est pas du tout une obligation, mais j’en profite. »

C’était donc bien cela, se dit le brave curé. Elle a profité de mes fesses. De mes fesses à moi, alors que je suis prêtre ! Il envisagea d’interrompre là ce mea culpa et de faire appel à un confrère pour finir d’entendre l’infirmière. Il pouvait difficilement être à la fois l’oreille compatissante et la victime déshonorée. Mais il était le seul ordonné dans l’église, et cette tâche lui incombait. Sans doute était-ce Dieu qui avait envoyé Céline (il se souvenait même de son prénom), précisément à lui, pour la confesser.

« Précisez, ma fille. Quel profit y trouvez-vous ?

— Eh bien, quand je vois ces fesses d’homme, j’ai des pensées impures.

— Est-ce que ces pensées sont dégradantes ?

— Oh, oui ! Je me sens tellement coupable…

— Vous devez apprendre à contrôler vos élans, ma fille. »

— Mes élans ?

— Oui. Ces pensées impures, que vous avez en voyant des fesses d’hommes, vous devez les maîtriser.

— Je n’y arrive pas. Dès que je les vois, c’est plus fort que moi. Il faut que… il faut que…

— Poursuivez, ma fille. Faites sortir tout le mal qui est en vous.

— Il faut que je…

— Oui ?

— Mon Dieu, je n’ose le dire. Pourtant, il le faut… C’est juste que quand je vois des fesses d’homme, c’est plus fort que moi… il faut que je les piiiiiiiiiiiiique ! »


Commentaire

Intramusculaire — 14 commentaires

  1. De bon matin, une petite histoire comme celle-ci, pas piquée des vers, c’est le petit plus d’une bonne journée qui s’annonce.
    Je me suis bien amusé à la lecture de l’épopée de ce pauvre curé. Quant à la la jeunesse d’aujourd’hui… je n’en dirai pas plus (alors que nous, les vieux, nous sommes au-dessus de tout ça, bien sûr).

    A plus Claude.

    Al Paquino

  2. Piquer vraiment ?
    C’est tellement beau des fesses d’homme ! J’ai plus envie de mordre dedans…
    M’enfin, chacun ses goûts n’est-ce pas, c’est comme de faire une intra-veineuse dans l’épaule ?
    Bizarre, vous avez dit bizarre ?
    Merci Claude, j’ai bien ri !

    • Petit lapsus que je viens de corriger : dans l’épaule, il ne s’agissait pas d’une intraveineuse, mais d’une intramusculaire, comme le titre de l’histoire l’indique.
      Merci, Christina.

        • Ben oui, c’est pas dans la veine, c’est dans le muscle. L’épaule en est bien fournie, ainsi d’ailleurs que la fesse, manque de veine.
          Quant à s’identifier… Il est à noter que parfois, dans certaines de mes minifictions, une ressemblance avec une personne existante n’est ni fortuite, ni accidentelle. Pour tout dépôt de plainte, faites la queue.

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