051-InsupportableTensionInsupportable tension

Jeannette prit conscience de la présence du type. Il était déjà à quelques pas derrière elle un peu plus tôt, elle en était certaine. Elle ne l’aurait peut-être pas remarqué s’il n’avait pas été aussi repérable, avec sa carrure de catcheur et ses plus de deux mètres de haut.

Profitant de sa petite taille, elle s’engouffra dans une station de métro le plus rapidement possible, se faufilant parmi les autres usagers, et mettant de la distance entre le quidam et elle. Une rame arriva au moment où elle parvint sur le quai. Tandis que des dizaines de personnes en descendaient et qu’autant y montaient, elle longea le train aussi vite que ses jambes le lui permettaient, jusqu’à la sonnerie annonçant le départ. Alors, à la dernière seconde, elle sauta dans un wagon dont les portes se refermèrent.

Jeannette prit enfin le temps de chercher du regard. Le type n’était pas là. Il n’avait pas réussi à la suivre. Elle se laissa aller à un soupir de soulagement.

Que voulait cet homme ? À l’âge qu’elle avait, Jeannette se doutait que ce n’était pas ses charmes qui avaient attiré ce personnage inquiétant. Le profit ? Ses moyens étaient modestes, et cela se voyait.

« Il y a une chance pour que ce soit une simple coïncidence », se dit-elle.

Bien sûr. Comme il y avait une chance de cocher les bons numéros d’une grille de loto, c’est-à-dire une chance infime.

Il avait dû monter dans un autre wagon. À la prochaine station, il passerait dans un autre, puis encore un autre si nécessaire, jusqu’à retrouver Jeannette. Elle n’avait pas pensé à ça.

À l’arrêt suivant, Jeannette descendit du métro et avança sur le quai dans la cohue. En tournant à gauche dans le couloir qui la conduirait vers la sortie, elle risqua un coup d’œil discret sur ses arrières.

Le type était toujours là.

Il n’avait pas l’air particulièrement menaçant. Il ne dévisageait pas Jeannette, ne regardait même pas vers elle, il était correctement vêtu, et son visage ne semblait pas tendu.

Sans trop savoir pourquoi, Jeannette était certaine que s’il avait de mauvaises intentions, sa figure s’en ferait forcément le reflet.

Elle prit un virage vers les escaliers qui la mèneraient à l’extérieur. Là, il y avait moins de monde autour d’elle, mais un lieu comme celui-ci était toujours fréquenté, ce qui était rassurant. Elle gravit les marches aussi rapidement qu’elle put jusqu’à se retrouver dans la rue et chercha des yeux un endroit pour se dissimuler. Elle n’en trouva pas, alors elle avança sur le trottoir dans l’autre sens, s’approcha du plan de métro au-dessus de la rambarde, et fit semblant de s’y intéresser.

Du coin de l’œil, elle vit l’homme arriver à son tour au niveau de la chaussée. Il s’arrêta et jeta un regard circulaire. Jeannette recula derrière le panneau. Ainsi, elle était dissimulée, mais elle ne voyait plus son poursuivant.

Car il la poursuivait, elle n’en doutait plus. Mais alors, pourquoi affichait-il cet air calme ? Pourquoi ne pressait-il pas le pas pour la rattraper ? Il n’aurait aucun mal à y parvenir. À moins qu’il ne fût doté d’un instinct de chasseur, qui prend autant de plaisir, sinon plus, à traquer sa proie qu’à la saisir enfin. Il pourrait la suivre pendant longtemps, évitant juste de la perdre de vue. Si elle trouvait du secours, si elle entrait par exemple dans un commissariat, il expliquerait qu’il n’était que ce qu’il avait l’air d’être : un passant. Et s’il finissait par la rejoindre…

Il avait contourné le panneau du plan de métro, sans doute parce qu’il avait aperçu les jambes de Jeannette en dessous. Il se tenait là, tout près d’elle, la dominant de sa taille impressionnante et de sa carrure. Il lui suffirait de tendre le bras.

Elle sursauta. Elle poussa un petit cri. Elle tremblait.

« Madame…

— Ne me touchez pas, sinon j’appelle !

— Pourquoi voulez-vous appeler, madame ? Je ne vous veux aucun mal… »

Il n’avait en effet pas l’air très menaçant, mais Jeannette ne parvenait pas à maîtriser son appréhension.

« Qui êtes-vous ?

— Mon nom est Al Kenner. »

Jeannette chancela.

« C’est impossible. Al Kenner est un personnage de roman. Vous ne pouvez pas être lui.

— C’est pourtant bien moi. Croyez-vous que nous n’acquérons pas de réalité, à force d’être lus, avec le nombre de gens qui s’intéressent à nous et qui croient en nous ? »

Le type devait être fou, et Jeannette avait une raison supplémentaire pour s’inquiéter. En effet, Al Kenner était un assassin. Il avait tué plusieurs personnes, dont ses grands-parents et sa propre mère. Le livre était si dur que Jeannette n’avait pu en venir à bout. Elle qui adorait lire s’était interrompue aux deux tiers de celui-ci, non parce qu’il était inintéressant, ou mal écrit, ou ennuyeux. Au contraire ! Mais elle était trop prise par le déroulement de l’histoire, trop proche du héros et elle ressentait trop de pression. Elle s’était arrêtée à un moment où elle voyait bien que ce personnage allait faire quelque chose d’irrémédiable, de pas rattrapable. Trop bonne lectrice, elle avait craqué face à cette insupportable tension.

« Je ne suis un assassin que dans les pages du livre, madame. Ce n’est pas vraiment moi. Mais en cessant de lire, vous m’avez coincé dans cette situation. Je voudrais simplement que vous terminiez le roman. Ne me laissez pas comme ça, s’il vous plaît. Bonne journée, madame. Excusez-moi de vous avoir fait peur. »

Le type s’éloigna. Jeannette prit un peu de temps pour calmer les battements de son cœur. C’était évidemment absurde, mais comment cet homme savait-il qu’elle avait lu ce bouquin, et qu’elle avait interrompu sa lecture ?

Elle rentra chez elle et le termina d’une traite, afin de se débarrasser d’un doute. Et peut-être aussi pour libérer un personnage étonnant, qu’elle ne revit jamais.


Commentaire

Insupportable tension — 8 commentaires

  1. Je m’attendais pas à cette fin, elle n’en est que meilleure.
    Je voyais un truc comme : vous avez perdu votre porte-feuille !
    Bien joué !

  2. Excellente idée. Richard Matheson, que tu connais certainement était coutumier de ce genre de surprise, mais celle-ci, c’est chez toi qu’elle est venue. Certaines questions restent en suspend, et je trouve cela agréable, car comme le texte est relativement court, il reste encore un ou deux os à ronger sur la route -ou dans le train..

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