116-InstinctPaternelInstinct paternel

La balançoire grinçait. À quelque distance, une vieille dame assise dans une allée du jardin public sur un banc de même nom trouvait ce bruit extrêmement désagréable. Elle se tourna en direction des jeux pour enfants et y vit un homme assez jeune qui poussait l’escarpolette comme le font tous les papas. L’engin allait et venait consciencieusement, effectuant ce pour quoi il avait été conçu avec un sérieux sans faille, produisant de surcroît la crispante sonorité répétitive susmentionnée.

La femme, stoïque, résista encore quelques minutes, puis se dirigea vers la source des décibels et le gêneur qu’elle apostropha en ces termes :

« Jeune homme, auriez-vous l’amabilité de cesser de jouer avec cette balançoire, je vous prie ? Le grincement qu’elle produit commence à m’exciter fâcheusement les osselets. »

Le type détourna son regard de son divertissement et considéra la vieille, un sourcil relevé.

« Madame, vous voyez bien que je pousse ma fille. Vous ne voudriez pas priver une si charmante enfant d’un innocent amusement, tout de même ?

— Certes pas, mais… »

La dame désigna d’un geste le siège de la balancelle.

« … où voyez-vous une fillette ? Cette balançoire est vide, monsieur. »

L’homme soupira d’incrédulité. Sans cesser d’imposer un mouvement alternatif au couinant appareil, il en pointa le siège d’un doigt plein d’assurance.

« Et ça, c’est quoi ? N’est-ce pas une petite fille de cinq ans, vêtue d’une robe verte, de chaussures noires, portant couettes et bracelet au poignet droit ?

— Non, monsieur. J’ignore ce que vous avez bu, mais je vous affirme qu’il n’y a rien ni personne là-dessus. »

Le gars soupira derechef. D’un geste rageur, il bloqua les allers-retours du jeu (les grincements prirent fin), se tourna vers la dame et lui jeta :

« Madame, je n’ai rien bu, je ne me drogue pas, et je ne suis pas fou. Je suis venu ici, dans ce parc, pour jouer avec ma fille. Elle est présentement assise sur le banc de cette balançoire. Si vous ne la voyez pas, c’est votre problème. »

Il soupira troirechef, se tourna vers l’emplacement où se trouvait éventuellement la gamine et ajouta d’un ton sec :

« C’est assez pour aujourd’hui, Poupette. On rentre ! »

Après un pas, il fit le geste de saisir l’enfant sous les aisselles afin de le soulever et de le poser au sol.

La vieille, satisfaite par le silence, retourna s’asseoir sur son banc, tandis que l’homme, penché en avant, criait :

« Arrête de pleurer ! Je te dis qu’on reviendra demain. »

Il tendit sa main gauche à la petite et, légèrement penché de ce côté, il avança dans l’allée gravillonnée, passant devant la femme qui faisait mine de regarder ailleurs. Arrivé à sa hauteur, le type s’arrêta et s’adressa encore à sa fille.

« Quoi ? Un caillou dans ton soulier ? Assieds-toi là. »

Il l’aida à s’installer à l’extrémité du banc de la dame et s’accroupit. Il fit le geste d’ôter la petite chaussure (noire), il la secoua et la remit au pied de la gosse.

« Je te le répète pour la dernière fois : arrête de pleurer ! C’est fini pour aujourd’hui, et quand je dis non, c’est non. Ou alors, c’est la fessée. C’est toi qui choisis. »

Il resta quelques secondes ainsi accroupi, un genou dans le gravier, l’index droit tendu et autoritaire.

« Bon, tu l’auras voulu ! »

Il souleva la fillette, s’assit à son tour sur le banc, et plaça la môme à plat ventre sur ses genoux. Puis il la fessa…

Dans tout le jardin public, on entendit les claques qu’il assenait sur le postérieur de la petite. La vieille retint son bras.

« Mais ne la frappez pas comme ça, voyons ! Vous allez la blesser ! »

Et lui, criant comme pour dominer les pleurs que nul n’oyait :

« Faudrait savoir, vous m’avez dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas d’enfant.

— Je me suis trompée.

— Vous la voyez ?

— Heu… Non.

— Alors, pourquoi voulez-vous que j’arrête de la cogner ?

— Parce que… parce que ça ne se fait pas de violenter ainsi une si petite fille !

— Mais quelle petite fille ?

— Celle-là, sur vos genoux.

— Mais… vous plaisantez ou vous avez bu ? Il n’y a rien ni personne, sur mes genoux ! »

Et il fit le geste de prendre quelque chose en travers de ses cuisses et de le projeter de toutes ses forces sur le sol.

La fillette hurla de douleur.

La vieille se leva en criant.

« Au secours ! Au secours ! Venez, il est en train de battre une gamine ! »

Et en même temps, elle tapait à bras raccourcis avec son sac sur la tête du gars qui tentait de se protéger de ses bras à lui, pas assez longs.

Un policier arriva, suivi par quelques badauds. Ils découvrirent une scène terrible : une femme âgée en train de cogner sur le crâne d’un jeune homme qui parait les coups comme il pouvait, sans oser les rendre. Du sang souillait le gravier de l’allée.

« Arrêtez, madame », ordonna le préposé d’un ton aussi tranchant qu’une lame de guillotine.

Il désarma la vieille tandis que les badauds aidaient le garçon à se relever et à retrouver ses esprits.

« Regardez, monsieur l’agent », déclara la femme en désignant le sol, « il a jeté cette pauvre petite par terre comme si c’était un chiffon. »

Le préposé et les autres suivirent le geste de la vieille, mais ne virent nulle fillette.

« Madame, il n’y a rien !

— Et ce sang ?

— C’est celui de l’homme que vous avez agressé. Monsieur, souhaitez-vous porter plainte contre madame ? »

Le gars se frottait le crâne.

« Non, elle est visiblement dérangée, je ne vais pas faire ça.

— Vous avez de la chance, madame. Circulez, maintenant. »

La vieille s’éloigna. Les badauds s’en furent. Le policier repartit. Le jeune homme reprit la main de sa fille.

« On les a bien eus, hein, Poupette ?

— Oui, papa », répondit-elle d’une voix fluette.


Commentaire

Instinct paternel — 12 commentaires

  1. Le genre d’histoire que j’affectionne tout particulièrement, Claude, même si la fin me rappelle vaguement la blague du fou qui promène sa brosse à dents. 😉

    Merci pour cette mini du samedi, toujours attendue la langue pendante 😛

    • Les frontières (au physique comme au figuré) pourraient faire l’objet de 5 ou 6 minifictions à elles seules.

  2. Excellent (le troirechef aussi !) ! ça fait froid dans le dos. Où est la vérité ? où est la fiction ?
    Merci pour ce frisson…

  3. Ca me rappelle l’histoire d’un fou qui sort de l’asile avec son oreiller qu’il prenait pour son chien 🙂

    • Non, c’est l’histoire d’un oreiller qui sort avec son chien en le prenant pour son fou. Je le sais bien, puisqu’on était dans le même asile.

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