035-InseparablesInséparables

Le père Francis se sentait toujours un peu à plat après une messe dominicale, car il se donnait à fond pendant l’office. Il rentrait invariablement à pied au presbytère pour se détendre, une fois que tout était terminé et que sa tension était retombée. Il n’y avait que le cimetière à traverser, mais cette brève promenade solitaire dans ce lieu calme et verdoyant suffisait au prêtre pour retrouver sa sérénité coutumière.

Un dimanche, il remarqua la présence d’un couple de personnes déjà âgées, qu’il n’avait jamais vues. Ils étaient main dans la main, dans une attitude de recueillement. Le père Francis constata avec surprise que la tombe devant laquelle se tenaient les deux vieux était fraichement creusée, même pas encore recouverte d’une dalle de marbre. Il s’approcha et les salua en se présentant. Ils expliquèrent qu’ils vivaient dans cette ville depuis leur retraite.

« C’est vrai que nous ne sommes pas très pratiquants et que vous n’avez pas eu l’occasion de nous croiser dans votre église, expliqua l’homme. Nous sommes croyants à notre façon, pourtant…

— C’est votre droit, bien sûr, rétorqua le père Francis. Dieu saura, quand l’heure aura sonné, juger les hommes par leurs actes et pas seulement par leur assiduité aux offices, qui n’est parfois qu’une façade. »

Curieux, le prêtre désirait savoir ce que ces deux-là faisaient devant une tombe vide et grande ouverte.

« Vous avez des proches enterrés dans ce cimetière ?

— Non. Pas exactement, répliqua la femme. Cette tombe est la nôtre. Nous savons que nous ne sommes pas éternels, et nous préférons prendre nos dispositions avant le grand départ. Nous avons acheté une concession et fait creuser cette tombe pour nous, pour plus tard…

— Sage décision. Ceci évitera des soucis à vos héritiers.

— Nous n’avons pas de descendance. »

La pauvre vieille avait l’air si triste en disant cela que le curé sentit une vague de compassion l’envahir.

« Vous vous êtes rencontrés trop tard, peut-être ?

— Pas du tout. Nous nous connaissons depuis notre enfance, nous n’avons jamais aimé quelqu’un d’autre. Voilà presque quatre-vingts ans que nous sommes liés par les sentiments. Bien sûr, nous aurions voulu avoir des enfants, et pour y parvenir, nous avons tenté tout ce qui était possible à notre époque. Mais malheureusement, nos vœux n’ont pas été exaucés… »

Le prêtre ne savait que dire. Il osa :

« Les raisons du Seigneur sont parfois incompréhensibles, mais il faut malgré tout Lui faire confiance. »

Elle le regarda.

« Sans doute, mon père. Mais c’est difficile. C’est pour cela que nous n’aimons guère nous rendre dans une église.

— Je comprends. »

Le père Francis les rencontra dans le cimetière chaque dimanche, lorsqu’il rentrait après la messe. Ils étaient toujours main dans la main, et d’eux se dégageait une intense impression de tendresse et de respect mutuel.

« S’il y a deux amoureux sur cette Terre, se disait-il, c’est bien ces deux-là. »

Dieu leur avait refusé la paternité, mais Il leur avait fait un don extraordinaire : l’amour sincère, total, désintéressé. Ils étaient à l’évidence inséparables.

La sépulture fut achevée, et recouverte d’une dalle de marbre. Bien sûr, elle demeurait vierge de toute inscription, de toute épitaphe et de toute date. Chaque dimanche, les deux vieux se recueillaient sur la tombe de leur passé et de leurs espoirs perdus, dans laquelle ils resteraient unis dans la mort comme ils l’avaient été dans la vie. Chaque semaine, le père Francis s’arrêtait et échangeait quelques mots avec eux. Eux ne venaient jamais à l’église, mais l’Église venait un peu à eux en la personne de ce brave prêtre, qui leur apportait d’une certaine façon la parole de Dieu. Ils l’acceptaient volontiers, cette parole, devenant impatients de voir arriver le curé lorsque l’heure approchait, le guettant, même.

Un jour, le père Francis réalisa qu’ils étaient vraiment comme des inséparables, ces petits oiseaux qui étaient unis pour la vie au point que l’un ne survivait pas à la disparition de son compagnon. Il s’interrogeait sur ce qui se passerait lorsque l’un de ces deux-là s’en irait.

Ils lui demandèrent un service. L’enterrement du premier qui partirait serait organisé par l’autre. Mais qui ferait le nécessaire pour le second ? Ils prièrent le brave curé de bien vouloir veiller à ce point. Le prêtre accepta bien volontiers, l’amitié qu’il partageait avec eux grandissant de semaine en semaine. Puis il s’inquiéta :

« Pourquoi cette requête ? Vous avez des problèmes de santé ?

— Comme tous les vieux, alors, nous prenons nos précautions. »

Elle avait dit cela en souriant, comme toujours.

Le temps passait. Les années aussi, renforçant les liens entre le curé et les deux vieux.

Un dimanche, en arrivant au cimetière, le père Francis vit qu’il n’y avait qu’un seul de ses amis. Un seul. La tombe avait été ouverte, puis refermée. Le survivant était voûté, fatigué, ses yeux étaient rouges. Le prêtre lui mit la main sur l’épaule, hésitant sur les mots à prononcer.

« Il est normal de ressentir de la tristesse lorsque l’amour de toute une vie nous quitte pour toujours.

— Ce n’est pas parce que l’amour de ma vie m’a quitté pour toujours que je suis triste. C’est parce que moi, je suis encore là. »


Commentaire

Inséparables — 9 commentaires

  1. Le retour du père Francis est toujours un plaisir.

    Une histoire chargée d’émotion, comme tu sais si bien en tricoter, partner.

    Merci.

  2. Une bien belle histoire qui me fait rêver. C’est vraiment possible de s’aimer toute une vie et de désirer jusqu’à mourir ensemble ? Merci Claude pour ce texte d’une infinie tendresse.

  3. Merci, tu me rappelles mes grands-parents avec ce texte.
    Mon grand-père disait qu’il utilisait ses jours à tenir la main de ma grand-mère.
    Brel disait : « celui des deux qui reste, se retrouve en Enfer »
    C’est tellement vrai

    • Je pensais à la chanson de Jacques Brel en imaginant cette histoire.
      De l’aube claire jusqu’à la fin du jour, je t’aime encore, tu sais, je t’aime.
      S’aimer à 20 ans, et croire que ça va toujours durer, c’est facile. Mais y parvenir avec l’autre…

  4. Y parvenir avec l’autre, ça se travaille tous les jours… Je possède ce couple d’inséparables (Lovebirds comme on dit si joliment en anglais) sur mon bureau et je le vois tous les jours. J’ai l’intime conviction que quand l’un de nous deux partira le coeur de l’autre cessera aussitôt de battre..
    Merci pour ce message d’amour Claude et un bel été à toi et à ta douce !

      • Je n’en ai pas douté une seconde !
        et sinon, j’ai enfin la réponse à la question : est-on prévenu quand tu réponds à un de nos commentaires… youpee, la vie est belle !
        amitiés,
        Xstina

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