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Les 7 péchés capitaux. 3- L’envie

Lorsqu’Héloïse avait découvert sur son écran la magnifique paire de chaussures proposée par la boutique en ligne, elle avait crié. Plus précisément, elle avait hurlé.

Gérald savait ce qui allait se passer ensuite. C’était déjà arrivé si souvent…

Héloïse, tout en continuant à tenir le long hurlement suraigu pendant plusieurs secondes, se mit à trépigner sans se lever de son siège. Brusquement, elle fut à court de souffle, cessa de crier et simultanément, de taper des pieds. Elle se figea dans une immobilité presque parfaite, à ce détail près que sa poitrine se soulevait et s’abaissait sur un rythme rapide, comme si elle venait de courir un marathon. Ses yeux, exorbités par le désir de la possession, restaient fixés sur la tablette qu’elle tenait du bout des doigts.

Soudain, la jeune femme jeta le petit appareil loin d’elle, c’est-à-dire à un mètre, sur le canapé. Elle se leva, partit d’une foulée aussi décidée que si elle s’élançait pour une autre course, s’arrêta au bout de seulement trois pas et fit demi-tour, toisant la tablette comme elle l’aurait fait d’un ennemi implacable.

« Non, je n’aurais pas dû regarder ça. »

Gérald soupira et pensa « elle va ajouter : “maintenant, j’en ai envie.” »

Héloïse ajouta : « Maintenant, j’en ai envie ! »

Elle saisit l’ordinateur et le flanqua sous le nez de Gérald.

« Qu’est-ce que tu en dis ? Ce ne serait pas raisonnable, hein ? »

Il ne daigna pas répondre, sachant qu’il prendrait un risque certain s’il déballait vraiment le fond de sa pensée. Sa compagne poursuivait :

« Bien sûr que non, que ça ne serait pas raisonnable. Je n’en ai pas besoin, au sens de nécessaire, tu vois ce que je veux dire ? Mais elles sont tellement chou ! »

Les pompes s’affichaient toujours sur l’écran. Rouges, à talons très hauts et très larges, avec un petit nœud noir dessus et un triangle idem à l’avant. Objet de désir pour Héloïse, accessoire superflu et moche pour Gérald, le cirque de la jeune femme se poursuivait…

« Bien sûr que ce n’est pas indispensable. J’en ai déjà, des godasses. »

Elle fit mine d’hésiter.

« Mais pas des comme ça. »

Elle fit mine de bouder.

« Ça sert à quoi de bosser comme on bosse si on peut même pas se faire un petit plaisir de temps en temps, hein ? »

Gérald restait coi.

« Quoi, tu dis rien ? Tu trouves ça ridicule, je parie. »

Il s’efforça de ne même pas penser ce qu’il pensait de ces chaussures.

« Tu n’as pas tort, évidemment. »

Elle fit la moue.

« Tu as raison, ce serait stupide que je les achète. »

Elle retourna la tablette, écran dessous, s’assit et croisa les bras.

Silence.

Gérald restait immobile, attendant l’éclat.

« Eh ben ! Tu dis rien ? »

Silence bis.

« Oh !, et puis zut, à la fin ! Elles sont belles, j’en ai envie, et ça fait au moins trois jours que je n’ai rien acheté. Alors… »

Elle reprit l’appareil, tapota du bout du doigt sur « Achat », indiqua avec une dextérité venue de l’habitude ses pointure, numéro de carte bleue, adresse et autres informations nécessaires, puis rangea l’écran.

« J’ai hâte de les recevoir. »

L’attente commençait déjà. Gérald se leva et alla se servir un café en se faufilant entre les piles de boîtes de chaussures, cartons à chapeau, et emballages de vêtements divers qui encombraient l’appartement, déjà achetés par sa compagne, qui s’était lassée de tous ces objets peu de temps après leur réception.

En revenant dans le salon avec sa tasse, Gérald trouva Héloïse qui faisait les cent pas.

« Tu crois que je les aurais avant le week-end ? »

Le lendemain, Héloïse, tablette en main, ronchonnait.

« Ils m’ont envoyé un mail de confirmation, avec un lien pour suivre le colis. Tu sais quoi ? Il est “pris en charge par le distributeur”. C’est précis, ça ! »

Elle se levait, faisait quelques pas entre les précédents achats, bousculant rageusement les amoncellements en équilibre précaire, puis revenait, consultait à nouveau le site. Enfin, après deux heures de ce manège, la formulation changea.

« Ça y est ! À présent, le paquet est “en cours d’acheminement”. C’est pointu, comme indication, hein ? Il est quelque part entre ici et… il vient d’où, déjà ? »

Elle eut beau torturer le petit ordinateur, elle ne parvint pas à trouver l’information, pourtant bien visible sous ses yeux, mais qu’elle ne voyait pas, à cause de sa fébrilité. Gérald savait que ce cirque allait durer deux jours. S’il n’y avait pas de retard.

Pour patienter, Héloïse enfila les chaussures achetées la semaine précédente. Elle marcha, se tordit une cheville, râla, ôta les pompes et les jeta dans un coin, comme un vieux mouchoir utilisé une fois.

Le troisième jour, elle recommença à assiéger la tablette. Brusquement, elle cria !

« Voilà ! “Colis arrivé sur le site de distribution”. »

Elle se leva et se rapprocha de l’entrée, sous l’œil de Gérald, qui n’était plus étonné.

« Il fait quoi, ce facteur ? »

Elle allait la porte à la fenêtre, revenait, repartait, recommençait, guettant dans la rue l’arrivée du préposé, trépignait, vérifiait le message sur l’écran, ronchonnait entre ses dents…

« S’il n’est pas là dans une heure, j’appelle pour déposer une réclamation. Ils vont m’entendre, c’est moi qui te le dis ! »

Lorsqu’enfin le livreur se présenta, Gérald se mit à quelque distance afin de protéger ses tympans. Oubliant ses reproches ou ne voulant pas perdre de temps, la jeune femme n’eut même pas un regard pour le facteur. Elle claqua la porte et déchira le papier qui enveloppait le colis, s’acharnant avec un couteau. Les chaussures apparurent à la lumière. Comme prévu, elles étaient rouges, à talons très hauts et très larges, avec un petit nœud noir dessus et un triangle idem à l’avant. Héloïse cria de plaisir.

Elle enfila les pompes, fit quelques pas, les remis dans leur boîte et la boîte sur une pile.

Gérald attendait. La jeune femme, calmée, mais loin d’être repue, était retournée sur le canapé, avec sa tablette. Brusquement, elle hurla.

« Non, je n’aurais pas dû regarder ça. Vise un peu cette jupe ! »


Commentaire

Insatiable — 12 commentaires

  1. L’envie me paraissait le moteur de la réussite pour une amélioration des qualités à acquérir pour devenir toujours meilleur, je ne l’avais jamais imaginé dans son côté complètement négatif. Merci Claude

    • Il s’agit là de l’envie compulsive et dévorante de posséder quelque chose. Les publicitaires savent très bien jouer de ce levier, et c’est comme ça que certains se retrouvent surendettés.
      À noter qu’il faut distinguer l’envie de la jalousie. L’envie, c’est l’envie de posséder, indépendamment de l’autre. La jalousie, c’est vouloir ce que l’autre possède. Je n’avais jamais pensé à changer de bagnole jusqu’à ce que mon voisin le fasse. Du coup, je vais en acheter une plus grosse que la sienne ! 👿

  2. On commence par rigoler, à la lecture de cette minifiction.
    Puis on réalise qu’il s’agit bel et bien d’une maladie.
    Je ne voudrais pas dire de bêtise (spécialité maison, ce n’est pas Claude qui me contredira — d’abord parce qu’il en dit autant que moi 😛 ) mais il me semble bien qu’il existe un programme thérapeutique en ce domaine… et dans d’autres, la plupart liés à Internet.
    Merci, Claude.
    Je file, j’ai une girafe sur le feu 😆

    • C’est une addiction comme une autre, toute aussi ch… gênante, et en plus, elle peut avoir de graves conséquences sur le portefeuille de celui qui en souffre. Je suppose qu’il existe en effet des programmes de traitement. Je me suis renseigné sur les péchés capitaux (quoique j’en savais déjà un peu 🙄 ), mais pas sur les thérapies. Une autre série, peut-être. 😉
      Quant à la girafe, n’oublie pas : à feu doux. Impérativement !

  3. Je pense la même chose que g@rp, on rigole au début puis on se dit que cette pauvre femme est vraiment addict et c’est triste. L’achat on-line est tellement facile, un clic et c’est fait. La facilité de connexion (et de paiement) a rendu les gens moins patients, plus dépendants, plus râleur, plus exigeant. Une vraie drogue !

    • Les acheteurs compulsifs n’ont pas attendu Internet pour sombrer, mais il faut avouer que les sites d’achat en ligne appuient où ça fait mal ! Du coup, cette addiction prend depuis quelques années des proportions démesurées.

  4. Je mets “livres” à la place de “chaussures ou fringues” et c’est bien un peu le scénario…
    Mais, honnêtement, j’ai toujours cru que l’envie c’était de guigner sur ce que l’autre avait ou était… pour moi la jalousie c’est encore autre chose (vouloir posséder l’autre et refuser qu’il s’intéresse à qui que ce soit d’autre que vous…). enfin voilà, j’ai bien aimé ce texte, merci Claude…

    • Arrête de pleurer, sinon, je te jure que je t’en colle une !
      Si tu la veux, prends-la. Repars de cette idée, fais-en ce que tu VEUEUEUEUEUEUEUEUX, tu sais qu’il n’y a aucune restriction de ce genre ici. Après tout, je t’ai bien emprunté tes recruteurs !

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