Infiltration"Infiltration

La chaleur était étouffante. Rachid avançait dans la rocaille en sandales, écorchant fréquemment ses pieds poussiéreux sur les arêtes tranchantes des cailloux qui se comptaient par millions dans ce coin d’Afghanistan écrasé par le soleil. Il fit une halte, but, avec parcimonie, de l’eau à sa gourde, plissa les yeux à cause de la lumière crue et violente, puis se remit en route. Son indicateur avait été formel : « Va dans cette direction, tout droit en gardant devant toi ce pic rocheux. Marche pendant environ quatre heures, tu arriveras à la grotte. »

Cela faisait plus de quatre heures que Rachid avançait, et il n’y avait toujours pas de grotte. Du moins espérait-il ne pas avoir dévié. Il avait pris soin de bien conserver face à lui l’éperon pierreux que l’autre lui avait désigné, cependant il commençait à douter. Ne l’avait-il pas perdu de vue deux ou trois fois ? S’il s’était trompé de repère ? Il soupesa sa gourde, maudit le soleil en son for intérieur. Il ne pourrait pas revenir à son point de départ.

Le désespoir s’insinuait en lui et les convictions qui l’avaient amené jusque dans cet endroit inhospitalier menaçaient de fondre, lorsqu’il sentit un contact froid sur sa nuque. En arabe, une voix lui commanda de lever les bras sans se retourner. Rachid obtempéra, à la fois paniqué par la situation et soulagé de ne plus être seul dans ce désert hostile. Des mains le fouillèrent, puis quelqu’un lui banda les yeux. Il fut poussé en avant. Il avança pendant plusieurs minutes, entendant marcher plusieurs personnes autour de lui. Puis il comprit que la troupe pénétrait dans un endroit fermé. Il y faisait frais et les sons de leurs pas changèrent.

Enfin, on le fit arrêter. Il resta debout, sans oser un geste ni un mot, pendant une bonne demi-heure avant de s’enhardir à demander à boire. Sans accéder à sa requête, une voix questionna :

« Qu’est-ce que tu viens faire ici ? »

Rachid hésita. Il savait pourquoi il avait quitté l’Europe occidentale, toutefois il redoutait la réaction des hommes qui l’avaient kidnappé. Il était coincé, il devait répondre. Alors, perdu pour perdu, il cria, avec toute la force de ses convictions :

« Je suis venu rejoindre les troupes du Prophète, me battre pour faire triompher la vraie foi et mourir en martyr en détruisant les chiens d’infidèles ! Allahou akbar ! »

Rachid entendit des rires. On lui tapa dans le dos, on arracha son bandeau, on l’assit et on lui servit de l’eau fraîche, des dattes et du fromage de chèvre. Il regarda autour de lui. Il se trouvait dans une grotte, sans doute celle qu’il avait cherchée, il y avait là une douzaine d’hommes souriants. L’un d’eux s’approcha et le serra fraternellement dans ses bras.

« Je m’appelle Mustapha. C’est moi qui commande cette branche de la grande armée du Prophète. Tu veux te joindre à nous ?

— Oh, oui !

— Pas de problème. Il te suffit de remplir ce formulaire et de fournir quelques papiers pour ton dossier. »

Rachid se retrouva assis à une table, un stylo entre les mains, devant un imprimé normalisé. Nom, prénom, date et lieu de naissance, profession des parents, nom de jeune fille de la mère, numéro de portable, adresse mail, situation conjugale, nombre d’enfants… Rachid écrivait les renseignements exigés, sans comprendre ce qui se passait. Il s’était attendu à une réception chaleureuse, il avait imaginé un accueil enthousiaste par ses frères en religion, envisagé une fête puis un début rapide de l’entraînement au combat… Mais il n’avait pas pensé un instant qu’on lui ferait remplir un questionnaire.

Il n’était pas au bout de ses surprises. Il resta bouche bée quand Mustapha lui demanda des photocopies de sa carte d’identité, de son permis de conduire, d’un justificatif de domicile, du dernier avis d’imposition, sans oublier un extrait d’acte de naissance de moins de trois mois, la carte de mutuelle, un RIB

Là, Rachid osa s’insurger.

« Écoute, mon frère. Je suis venu de très loin pour combattre les kouffar à vos côtés. Je suis à tes ordres pour apprendre le maniement des armes, pour me surpasser et pour donner ma vie si nécessaire. Tout ça, je suis prêt à le faire. Mais te fournir de la paperasse, ce n’est pas pour ça que je suis ici. »

Mustapha sourit. Il s’assit à côté de Rachid et expliqua.

« Autrefois, pendant des siècles, nous avons agi comme tu le dis. Ça marchait, bien sûr, cela nous a même permis de réaliser de magnifiques actions. Mais ce système était perfectible. Un jour, nous avons été rejoints par un frère venu de France, Youssef. Il est ici. »

Mustapha lui désigna un homme de petite taille, portant lunettes rondes et barbe courte, qui souriait timidement. Mustapha poursuivit.

« Grâce à Youssef, non seulement nous avons compris qu’il était nécessaire que nous soyons un peu plus rigoureux, car l’empirisme a ses limites, mais en plus, il nous a aidés à mettre en place l’administration qui nous faisait cruellement défaut. Youssef nous a ouvert les yeux sur nos nombreux points faibles. Nous engagions n’importe qui n’importe comment. À présent, nous avons instauré un suivi des combattants, une traçabilité des armes, une gestion des stocks de munitions, un décompte des martyrs, etc. Nous sommes passés du stade de groupuscule armé à celui d’organisation terroriste. »

Rachid se grattait la tête.

« Faut vraiment fournir tous ces papiers ? Parce que… je n’ai rien sur moi.

— Rien du tout ?

— Que dalle.

— Alors, je suis désolé, mais tu ne peux pas intégrer les rangs de notre formation.

— Je suis récusé pour une simple histoire de photocopie ?

— Oui. Je le regrette, mais nous ne pouvons faire d’exception. »

Rachid était rouge de colère. Être venu de si loin, avoir traversé le désert brûlant, et se heurter à une tracasserie administrative…

« Je pars, donc.

— Heu… Rachid ?

— Oui ?

— Ce n’est pas possible. Tu sais où se trouve notre grotte. Nous allons être obligés de nous débarrasser de toi. »

Rachid se sentit tout froid, brusquement.

« Après tout, c’est ce que tu voulais, mourir par les armes.

— Oui. Mais en martyr, par les armes des kouffar, nos ennemis. Pas sous les coups de mes frères devenus fous. Tu sais ce que je crois ? Ton Youssef, je pense que les infidèles nous l’ont envoyé pour qu’il nous infiltre, nous pourrisse de l’intérieur et sape notre armée avec leur administration décadente qui les a déjà ramollis, eux. »