Incubation"Incubation

Dans les entrailles de l’immense centrale électrique, un composant électronique claqua. Une toute petite unité, insignifiante, négligeable et ridicule à l’échelle de la gigantesque usine. Mais c’était le seul qui, à cause d’une erreur de câblage commise des années auparavant, n’était pas protégé par un autre composant en tout point identique, qui servait de double en cas de défaillance. Lorsque cet élément sauta, le courant électrique qu’il aiguillait fut simplement transféré sur l’unité suivante. Celle-ci se trouva surchargée et sauta à son tour après quatre ou cinq secondes. Son double prit la relève, mais claqua également, pour la même raison. Le surplus fut à nouveau orienté vers le prochain composant, qui grilla lui aussi, et ainsi de suite. En quelques instants, une énorme réaction en chaîne avait mis à bas la centrale. Une grande partie de la ville fut plongée dans le noir, et les logements, entreprises, bureaux, services et autres établissements se retrouvèrent sans énergie.

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La naissance de Joël avait été le jouet d’un concours de circonstances absolument extraordinaires. En fait, il ne s’appelait pas vraiment Joël, toutefois c’était sous cette désignation que sa mère avait toujours pensé à lui. C’était en réalité le prénom de son père.

Elle avait accouché sous X, et en plus, dès que la délivrance eut lieu, elle quitta l’hôpital. Cette fuite se passa dans les minutes qui suivirent la naissance de Joël. Elle était parvenue à éloigner la sage-femme et les infirmières, puis elle s’était levée et, sans un regard pour le bébé qu’elle avait mis au monde, elle s’était dirigée vers la sortie, d’une démarche aussi assurée que possible. Personne ne l’avait remarquée, personne n’avait jugé bon d’interpeller cette femme, parmi les centaines de personnes qui allaient et venaient dans les couloirs de l’immense hôpital.

Lorsqu’on se rendit compte de son absence, elle était déjà à l’extérieur. Avait-elle une voiture sur le parking ? Avait-elle appelé un taxi ou était-elle attendue ? Était-elle partie à pied ? On ne le saura jamais. On ne chercha pas à la retrouver.

Le nourrisson, prématuré, chétif et aussi seul qu’il était possible de l’être, fut placé dans une couveuse. L’infirmière installa les perfusions destinées à alimenter le bébé, fit rouler l’appareil dans une pièce voisine mal éclairée, le brancha et quitta l’établissement à la fin de son service.

Joël était bien. La température était idéale, la nourriture arrivait directement dans ses veines, l’air était purifié, il y avait peu de bruit et peu de lumière, ses déjections étaient éliminées… Il grandit rapidement. Le système s’adaptait automatiquement à ses besoins, suivait sa croissance et faisait parvenir de plus en plus de substances nutritives à son corps. Il arrivait bien sûr que quelqu’un pénètre dans cette pièce, mais dans l’obscurité, nul ne prêtait attention à la couveuse ni à Joël.

Une des nombreuses infirmières prit l’habitude d’entrer de temps en temps se cacher là afin de faignanter. Elle s’asseyait à la table et lisait un bouquin, ou bien elle posait sa tête sur ses bras repliés et s’endormait. Une de ses consœurs venait aussi régulièrement, en général accompagné d’un jeune interne ou d’un aide-soignant pour y passer quelques instants d’intimité fugitive. Les uns et les autres avaient autre chose à faire qu’à fouiner, de sorte que la présence de Joël resta inaperçue, dans le recoin où sa couveuse se trouvait.

Beaucoup de temps s’écoula, Joël mûrissait. Il devint un garçonnet, puis un adolescent. Il ne s’ennuyait pas, ignorant jusqu’au concept même d’ennui. À travers la paroi transparente de son petit monde, il contemplait une infime portion du grand monde, cependant cela lui suffisait amplement, ne pouvant en aucune façon imaginer le reste.

Un jour, en laissant ses doigts traîner sur l’ouverture de sa couveuse, il en déclencha involontairement le mécanisme et fit béer la porte. On pourrait s’étonner qu’il fût possible de l’activer de l’intérieur, mais il faut se rappeler qu’un tel incubateur n’était prévu que pour accueillir un nourrisson de quelques heures ou quelques jours. Joël apprit à marcher tant bien que mal dans la petite pièce, toutefois il ne s’attardait guère à l’extérieur et revenait bien vite à l’abri, préférant les conditions qui régnaient à l’intérieur de sa bulle.

Le temps continuait sa course, et Joël poursuivait sa croissance. Bien sûr, il était à l’étroit, mais son corps, s’adaptant sans doute de lui-même à ces étranges circonstances, grandissait peu. Même lorsqu’il s’aventurait hors de la couveuse et tentait de se redresser, Joël était remarquablement menu. À vingt ans, il n’était guère plus haut qu’un enfant de sept ans.

Pourrait-on dire que Joël était heureux ? Bien sûr, il est impossible de répondre selon nos critères. Cependant, il est indubitable que ce drôle de garçon n’était pas malheureux, étant éloigné par les circonstances de toute source de vicissitudes, de toute souffrance, de tout besoin élémentaire, de toute trahison, de tout refus, de toute frustration et de toutes les difficultés qui forment la toile de fond de l’existence humaine.

Joël approchait les trente ans lorsqu’eut lieu la grande panne électrique. Partout dans l’hôpital, des groupes électrogènes se mirent en route, des circuits secondaires prirent le relais afin que rien ne s’arrête et qu’aucune vie ne soit menacée.

Sauf l’antique couveuse qui abritait Joël. Elle avait été conçue pour accueillir un bébé durant quelques heures. En cas de dysfonctionnement, on l’aurait simplement déposé dans une autre. Ce modèle était si ancien que rien n’était prévu pour une panne totale.

Joël se rendit rapidement compte que quelque chose n’allait pas. La température n’était plus régulée, la ventilation ne se faisait plus, la nourriture ne parvenait plus jusqu’à lui. Il réalisa que sa précieuse bulle n’était plus un abri sûr et qu’il devait la quitter définitivement.

Il ouvrit la porte et s’aventura, nu et hésitant, voûté et balbutiant, velu et hagard, dans le couloir de l’hôpital. Une infirmière l’aperçut, hurla de peur, donna l’alarme…

Bien sûr, Joël avait tout à apprendre avant de s’élancer dans le monde. Cependant il n’avait jamais connu le manque, ni la souffrance, ni surtout l’échec. Il n’avait même aucune idée de ce qu’était un échec. Le monde ne savait pas d’où venait ce garçon, mais il allait vite apprendre que quelqu’un qui ignore l’échec n’a rien à craindre…


Commentaire

Incubation — 6 commentaires

  1. Mais ou as-tu été pécher une histoire pareille ?
    mais il allait vite apprendre que quelqu’un qui ignore l’échec n’a rien à craindre… Sinon de se ramasser une grosse gamelle.

    • Où j’ai été pêcher une histoire pareille ? Avec ma femme, on était en train de regarder un documentaire. Il y a eu une image où des mecs étaient allongés dans des sortes de cellules, toutes identiques. J’ai dit “Ils ont été placés dans des couveuses quand ils étaient petits, et on les a oubliés…” Puis je me suis rendu compte de ce que j’avais dit, je l’ai noté, et voilà.

      Ce que je voulais dire avec la chute, c’est qu’on nous forme à l’échec et aux difficultés depuis notre petite enfance. On est préparés à se planter et à rencontrer chaque jour plus fort que nous, on est formatés à plier. Le personnage de mon histoire démarre dans le monde sans ce handicap.

  2. Moi j’aimerais bien savoir ce qui s’est passé quand l’infirmière a donné l’alarme…
    Bon, en France, peut-être bien que le petit gars tout nu pouvait passer entre les gouttes, pour autant qu’il trouve une nana sympa.. mais en Amérique, quand on voit ce qu’ils ont fait à King Kong…

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