IncidentIncident nuptial

War­ko avait rou­lé ses bosses un peu par­tout. Il avait chas­sé l’huître velue dans les mers de la cin­quième pla­nète de Bétel­geuse ; il avait ven­du des taren­tules jaunes dans le sys­tème d’Arcturus ; il avait nagé dans des lacs de méthane sur Altaïr II ; avait gagné des for­tunes dans les casi­nos de Deneb III ; les avait per­dues dans les tri­pots d’Aldébaran… Dans l’ensemble d’Algol, il avait pour­chas­sé des voleurs d’amulettes ; dans celui de Pol­lux, il avait chan­té dans le grand amphi­théâtre des Anciens ; près de Sirius, il avait fait nau­frage en heur­tant une comète ; entre les nuages de Magel­lan, il avait été dépouillé par des pirates et aban­don­né sur une lune déserte… Il avait contem­plé les falaises de Mur­zim IV, hautes de vingt-cinq kilo­mètres ; avait défié les ama­zones de Cano­pus VI ; avait sur­fé dans l’amas d’Hercule ; s’était vu élire par la reine de Fomal­haut pour deve­nir son amant d’un soir ; avait gar­dé des trou­peaux de truites à vents, gon­flées de dioxyde de tungs­tène, aux envi­rons de Rigel…

Petit à petit, War­ko s’était las­sé de cette vie mou­ve­men­tée. Quand il était plus jeune, une quin­zaine de siècles aupa­ra­vant, il avait appré­cié ces inces­santes tri­bu­la­tions. Ses antennes gus­ta­tives vibraient d’excitation à la pen­sée de nou­velles péri­pé­ties, d’une expé­di­tion de plus à tra­vers la galaxie, de ren­contres inédites avec des gens venus d’ailleurs, de démê­lées à rebon­dis­se­ments sur des mondes incon­nus… Mais il avait mûri.

Il recon­nais­sait qu’il avait pas­sé de bons moments, et qu’il en avait bien pro­fi­té, sur­tout avec les filles, qui fré­tillaient inva­ria­ble­ment du rostre dès qu’il com­men­çait à racon­ter ses aven­tures.

Tout ça, c’était avant qu’il ren­contre Zen­thria.

Zen­thria… Dès qu’il avait cap­té ses éma­na­tions, il avait cra­qué. Elle avait une façon bien à elle de tour­ner vers lui ses cinq yeux jaunes et ses quatre rouges qui le fai­sait vibrer jusqu’au bout de la glotte. Les ten­ta­cules audi­tifs de la demoi­selle étaient d’un magni­fique ton ver­dâtre, et son pseu­do­pode pon­deur, lorsqu’elle l’agitait, fai­sait carillon­ner d’envie les man­di­bules de War­ko. Tout ça en mode nor­mal. Quand il pas­sait sa vision dans l’ultra-violet, c’était pire, et il fon­dait dès qu’elle klaxon­nait de ses fibrilles cau­dales. Ensuite, bien sûr, il fal­lait le plon­ger dans un bain d’acétone froide pour qu’il retrouve sa forme ini­tiale.

Dans de telles condi­tions, il n’avait pas hési­té bien long­temps avant d’enterrer sa vie de jeune ohm, et il lui avait deman­dé sa pince. Elle avait dila­té le globe de son sep­tième œil en signe d’excitation, et avait accep­té sa requête bien volon­tiers, après l’avoir tou­te­fois fait poi­reau­ter pen­dant trois cycles spi­ra­lés, par pure coquet­te­rie. Pen­dant ce temps, War­ko ron­geait son frein, qui avait dû être rem­pla­cé par un gyné­co­logue asser­men­té.

Après la célé­bra­tion de leur enga­ge­ment, ils déci­dèrent, comme tous les jeunes mariés de la galaxie, de s’offrir une comète de miel, et de par­tir en voyage de l’os pen­dant quelques rota­tions stel­laires.

Dési­reux de joindre le futile à l’agréable, War­ko pro­po­sa à Zen­thria d’effectuer ce séjour dans un petit et dis­cret sys­tème solaire, en bor­dure de la Voie lac­tée. Il avait déjà eu l’occasion de visi­ter ce coin lors d’un safa­ri, quand il chas­sait le bison stel­laire en com­pa­gnie du grand Khan Sékhon­na­rive, et il en gar­dait un bon sou­ve­nir. La jeune épou­sée avait dila­té le globe de son sep­tième œil en signe de plai­sir, et ils étaient par­tis.

Pour la pre­mière fois de son impres­sion­nante car­rière, War­ko voya­geait en galante com­pa­gnie, et il trou­va extrê­me­ment trou­blant de plon­ger à deux dans les trous noirs. Même pour des êtres comme eux, ce tra­jet de quelques années-lumière était lon­guet, suf­fi­sam­ment pour s’ennuyer, même quand on est très amou­reux et que la cabine est très exi­guë. Pour tuer le temps, War­ko mon­tra à Zen­thria com­ment on pilote un vais­seau de ce genre.

« Ceci est la gou­verne d’accélération, ceci la jauge de dis­tance à l’étoile la plus proche, ceci le niveau d’ammoniaque res­pi­rable… »

Bien sûr, il ne s’exprimait pas ora­le­ment, mais comme le font les gens nor­maux, en fai­sant vibrer ses écailles à 5000 MHz.

« Et cette manette ? » deman­da Zen­thria.

« Ça ne sert que si un météo­rite arrive sur nous. C’est un canon qui tire des roquettes lumi­niques, qui détruisent tout jusqu’à une dis­tance de cinq hec­tot­chouffes. »

Zen­thria dila­ta le globe de son sep­tième œil en signe d’admiration. Il n’avait pas vou­lu inquié­ter sa jeune épouse, mais ce dis­po­si­tif était éga­le­ment utile en cas d’attaque par les fli­bus­tiers galac­tiques.

Arri­vés à des­ti­na­tion, ils se posèrent sur la cin­quième pla­nète de ce sys­tème et allèrent se pro­me­ner ten­ta­cule des­sus, ten­ta­cule des­sous le long des golfes clairs. Ils visi­tèrent les pôles, les mers, les déserts et les mon­tagnes. De là-haut, ils obser­vèrent les pla­nètes voi­sines, en par­ti­cu­lier une très belle bleue, troi­sième en par­tant du soleil. Elle était peu­plée de rep­tiles géants et nan­tie d’un gros satel­lite jaune qui rap­pe­lait à War­ko cer­tains organes de Zen­thria.

D’un com­mun accord pris ensemble, ils rejoi­gnirent le vais­seau pour se rendre sur cette pla­nète bleue. Alors qu’ils s’éloignaient, War­ko, encore peu habi­tué à par­ta­ger l’étroite cabine avec une pas­sa­gère, bous­cu­la mal­en­con­treu­se­ment Zen­thria en se retour­nant. Pour ne point choir, celle-ci se rat­tra­pa à une manette du tableau de bord.

Le canon anti-météo­rite lan­ça sa roquette lumi­nique. Hélas, il était à ce moment-là diri­gé vers la pla­nète qu’ils venaient de quit­ter, la cin­quième de ce sys­tème solaire, qui rou­git, se fen­dit en deux, puis en huit, puis en mille mor­ceaux qui par­tirent dans toutes les direc­tions, écla­tant à leur tour en de mul­tiples débris. Zen­thria dila­ta le globe de son sep­tième œil en signe de gêne et de confu­sion.

Pour la ras­su­rer, War­ko mini­mi­sa l’incident.

« Ne t’inquiète pas, il y a tant de pla­nètes… Une de plus ou de moins… »

Tou­te­fois, les vibra­tions de ses écailles étaient mon­tées à 5500 MHz.

Le résul­tat de l’explosion était magni­fique. L’emplacement qui était peu de temps aupa­ra­vant celui de la cin­quième pla­nète était désor­mais occu­pé par une splen­dide cein­ture d’astéroïdes qui tour­ne­raient autour de ce soleil pen­dant quelques mil­lions d’années au moins. Ces roches for­maient déjà un anneau qui n’était pas sans res­sem­blance avec une alliance.

Ras­su­rée de voir que sa bévue n’était pas si catas­tro­phique qu’elle l’avait craint, Zen­thria pro­po­sa qu’ils se rendent sans plus tar­der sur la troi­sième pla­nète, la belle bleue repé­rée depuis feue la cin­quième. War­ko acquies­ça, mais, tan­dis qu’il diri­geait le vais­seau vers ledit astre, il vit qu’ils étaient pré­cé­dés par l’un des asté­roïdes. Celui-ci fon­çait tout droit vers la bleue, et l’impacta de plein fouet.

Une immense colonne de terre, d’eau, de gaz mag­ma­teux et de matière chauf­fée à blanc s’éleva dans l’atmosphère (qui fit une drôle de gueule) et le nuage qui s’ensuivit plon­gea la pla­nète dans l’obscurité pen­dant un sacré bout de temps.

Lorsqu’enfin la fumée se fut dis­si­pée et les par­ti­cules retom­bées, War­ko et Zen­thria virent que les grands rep­tiles et quelques autres bes­tioles avaient défi­ni­ti­ve­ment dis­pa­ru. Comme ils n’étaient guère évo­lués ques­tion intel­lect, War­ko affir­ma que ce n’était qu’un détail, certes regret­table, mais sans plus d’importance qu’un pet d’aérolithe. Sa vibra­tion était mon­tée à 6000 MHz, et ils pré­fé­rèrent s’éloigner de cette terre, se diri­geant vers Jupi­ter, dont la tache rouge évo­quait irré­sis­ti­ble­ment l’organe olfac­tif de Zen­thria. Elle dila­ta le globe de son sep­tième œil en signe d’impatience.


Commentaire

Incident nuptial — 15 commentaires

  1. Oh que j’aime quand tu te lâches comme ça !
    “trou­blant de plon­ger à deux dans les trous noirs”, fal­lait oser mais c’est bon comme tout — et la mini en est truf­fée 😀
    Mer­ci, p@rtner 🙂

    • Je ne pour­rai jamais dire, ni comp­ter, à quel point tu m’inspires (par­fois à l’insu de mon plein gré) par nos tex­tos quo­ti­diens, déli­rants, absurdes et psy­cho-indis­pen­sables à mon moral !

  2. Heu… Tu avais bu ou fumé quoi, avant de nar­rer cette balade inter­stel­laire ? Remarque, tu as été bibe­ron­né aux fan­tai­sies de Ter­ry Prat­chett, alors il ne faut pas s’étonner de tes inven­tions débri­dées…

  3. Bon. Dire que c’est encore à cause d’une femme que nous sommes là serait m’attirer les foudres des demoi­selles ici pré­sentes.
    Donc, je vais fer­mer mon ten­ta­cule sonore et m’enrouler sur mon tru­fi­dou­lait à plumes his­toire de dor­mir une petite cen­taine d’années.

    A bien­tôt, Claude.

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